ITALIE - POLITIQUE

    Après plus de quarante ans de grande stabilité politique, l’Italie est entrée, depuis la fin des années 1980, dans une ère de bouleversements sans équivalent en Europe. Sous la pression des événements internationaux et de ses propres déficiences, c’est en effet tout le modèle économique et politique italien qui s’écroule. Un modèle qu’on peut dire né à Yalta et mort à Berlin, dans la mesure où l’Italie, pays de frontière du bloc occidental, abritant le plus fort parti communiste d’Occident, a été plus que d’autres conditionnée par l’environnement international. Le système mis en place dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale a été défini par différents termes: démocratie inachevée, démocratie contractuelle, bipartisme imparfait. Il reposait en effet sur l’hégémonie de deux partis, la Démocratie chrétienne au gouvernement, le Parti communiste dans l’opposition, deux partis qui ne pouvaient que s’opposer en temps normal ou s’associer en période exceptionnelle (1943-1947, 1976-1979), mais non alterner au pouvoir. L’absence d’alternance est ainsi une des caractéristiques essentielles de ce système dont la logique, à la longue, a produit des facteurs négatifs tels que l’inamovibilité de la classe dirigeante, l’habitude du compromis permanent et de la négociation d’accords obscurs entre états-majors partisans, y compris entre la majorité et l’opposition. Surtout, elle a entraîné la dégénérescence du rôle des partis politiques. D’agents indispensables du débat démocratique, ceux-ci sont peu à peu devenus les colonisateurs de l’État, occupant tous les centres de pouvoir susceptible de leur procurer les moyens – argent et emplois – d’alimenter un consensus qui ne se satisfaisait pas seulement d’incitations idéologiques. Cette évolution a créé en Italie un État-parti, avec ses corollaires de corruption et d’irresponsabilité, en particulier en matière de finances publiques.
    Ce sont les bases mêmes de ce modèle qui ont été sapées à la fin des années 1980 par l’effondrement du communisme international et le déferlement de la crise monétaire et économique. La chute du Mur de Berlin a précipité la disparition du Parti communiste italien, qui avait réussi jusqu’au milieu des années 1980 à conserver une forte audience électorale (plus du tiers des votants), mais connaissait depuis 1985 un déclin accéléré. Proposé en novembre 1989 et entériné au congrès de Rimini en janvier 1991, son remplacement par le Parti démocratique de la gauche modifie toutes les données du système politique. L’écroulement du pilier communiste ne peut en effet laisser intact le pilier catholique, dont la solidité était étroitement corrélée avec sa fonction anticommuniste. Sans cette justification, l’unité politique des catholiques, en contradiction avec la sécularisation croissante de la société italienne, apparaît de plus en plus anachronique. Le Parti socialiste, de son côté, ne peut plus prétendre représenter seul le socialisme réformiste.
    C’est donc sur un système politique fragilisé que s’abattent, au début de 1992, les révélations sur l’ampleur de la corruption et l’étroitesse des liens entre le monde politique et la Mafia. La quasi-totalité de la classe dirigeante, politique et économique, et le Parti socialiste tout entier sont emportés par la tempête. La Démocratie chrétienne n’espère sauver une partie de son patrimoine que par un retour aux sources, reprenant le vieux nom de Parti populaire. Le Parti démocratique de la gauche, qui n’a pu éviter une scission des communistes orthodoxes, ne recueille guère plus de la moitié de l’héritage électoral du P.C.I., même s’il peut espérer constituer le noyau dur d’une gauche rénovée. En revanche, de nouvelles formations émergent et sont portées par le déferlement de la protestation populaire. La Ligue lombarde remporte un triomphe en Italie du Nord, sur un programme essentiellement négatif: contre le gouvernement central, corrompu et gaspilleur, contre le Midi, gouffre des finances publiques, alimentées par les régions du Nord, et surtout contre les partis traditionnels. À côté de la Ligue, d’autres mouvements, en particulier les Populaires pour la réforme de Mario Segni, s’efforcent de donner naissance à de nouvelles agrégations, transgressant les vieilles frontières partisanes.
    Sur les ruines de l’ancien système politique, un nouveau système est ainsi, difficilement, en train de se former en Italie. La clé de voûte en est l’adoption d’un mode de scrutin majoritaire qui, remplaçant la représentation proportionnelle, devrait, enfin, instaurer cette alternance au pouvoir tant souhaitée par tous les réformistes.

1. Du fascisme à la démocratie (1945-1947)

Les apparences et la réalité

    L’Italie libérée le 25 avril 1945 de l’occupation allemande et du régime fasciste semblait présenter tous les caractères prérévolutionnaires: une situation économique et sociale désastreuse (chômage, pénurie, inflation galopante), une aspiration à de profonds changements après vingt ans de dictature, une forte présence sociale et culturelle du Parti communiste.
    En réalité, de nombreux obstacles internes et internationaux limitent les possibilités de transformation radicale. La Résistance a été le fait d’une élite bourgeoise et ouvrière de l’Italie du Nord, les grandes masses paysannes, surtout celles de l’Italie du Sud, étant restées à l’écart. Et le « vent du Nord », face aux pesanteurs sociales et culturelles de l’Italie profonde, se révèle vite impuissant à faire place nette à une Italie nouvelle. On le voit lors du référendum institutionnel du 2 juin 1946 lorsque la république ne l’emporte que par 12 718 641 voix contre 10 718 502 à la monarchie, majoritaire dans toutes les provinces au sud de Rome, sauf une, Trapani.
    Mais l’obstacle majeur est d’ordre international. La péninsule fait partie du bloc occidental qui se forme dès la fin de la guerre. Et les Anglo-Saxons, dont les troupes occupent le pays jusqu’à la signature du traité de paix, sont bien décidés à s’opposer, au besoin par la force, à toute tentative subversive. De son côté, l’U.R.S.S. n’a pas l’intention d’apporter le moindre soutien armé à l’établissement d’une démocratie populaire hors de sa zone d’influence (l’exemple grec le montre clairement).
    Le Parti communiste a vite compris cette double hypothèque qui pèse sur un changement radical. Son chef, Palmiro Togliatti, rentré en Italie le 27 mars 1944, écarte d’emblée toute action révolutionnaire et mise sur une conquête légale du pouvoir, au prix de compromis qui ne seront pas toujours bien compris de la base ou des intellectuels. Le ton est donné dès le lendemain de son retour par la décision, très controversée, de participer au gouvernement royal du maréchal Badoglio, qui vient d’ailleurs d’être reconnu par l’U.R.S.S. Ce qu’on a appelé la svolta (la volte-face) de Salerne participe ainsi d’une stratégie générale visant à faire du Parti communiste un acteur décisif du jeu politique en maintenant aussi longtemps que possible l’unité antifasciste des Comités de libération nationale. En même temps, Togliatti s’attache à renforcer l’insertion sociale d’une formation qu’il a profondément réorganisée, transformant un petit parti léniniste en grand parti de masse. Dès 1946, les adhérents dépassent le million, tandis que s’étend le contrôle communiste sur l’ancien réseau socialiste des coopératives, des maisons du peuple et du syndicat unitaire, la C.G.I.L. (Confédération italienne du travail) Il y a là des moyens d’assurer l’hégémonie du P.C.I. sur la gauche italienne et, en cas de victoire électorale de celle-ci, d’imposer le régime souhaité par le parti.
    Dans la désorganisation et le discrédit des forces de droite, l’obstacle majeur à cette stratégie vient de la Démocratie chrétienne (D.C.), seul parti modéré à disposer d’une organisation et de cadres, fournis largement par les mouvements catholiques. Elle a aussi un leader de premier plan, Alcide De Gasperi, qui ne tarde pas à s’imposer sur le plan intérieur comme sur le plan international.

Les étapes de la restauration

    Tendue vers l’objectif prioritaire d’éviter l’isolement avant les premières élections législatives, la gauche va laisser les modérés imposer une stratégie de restauration qui passe par trois étapes décisives: l’accession en décembre 1945 d’Alcide De Gasperi à la tête d’un gouvernement tripartite (démocrates-chrétiens, socialistes et communistes), inaugurant une pratique qui allait devenir la règle de la démocratie italienne jusqu’en 1981; le renvoi des premières élections législatives qui, tenues dans la foulée de la Libération, auraient sans doute donné la victoire à la gauche unie; le recours au référendum pour le choix entre république et monarchie, qui permet à la D.C. de ne pas prendre parti sur un sujet qui divise profondément son électorat.
    Ces années de transition marquent aussi l’effacement progressif des éléments de changement déjà introduits ou en projet: élimination des préfets politiques nommés à la Libération, non-légalisation des conseils de gestion dans les entreprises, fin rapide de l’épuration avec la loi d’amnistie de juin 1946 et abandon des deux projets économiques majeurs proposés par le Comité de libération nationale (échange de la monnaie et impôt sur le patrimoine).

La réponse du pays

    Les premières élections politiques, celles de l’Assemblée constituante, le 2 juin 1946, confirment l’affirmation de trois partis de masse, communiste, socialiste et démocrate-chrétien et le déclin du parti de notables qui avait dominé la politique italienne du Risorgimento au fascisme, le Parti libéral. Avec 35,2 p. 100 des suffrages, la D.C. est consacrée premier parti italien et leader du bloc modéré. Mais c’est un leadership encore fragile. Il est menacé à droite par l’émergence d’un parti nouveau, l’Uomo qualunque, et à gauche par le succès du bloc socialo-communiste (39,6 p. 100), majoritaire dans le Nord et qui peut espérer s’implanter dans un Sud où il est encore très faible, à la faveur des fortes tensions sociales qui s’y manifestent. Sans racines profondes dans le pays, la D.C. dépend pour sa survie de l’appui que lui accordent les forces économiques, et surtout l’Église. Mais cet appui est de plus en plus subordonné à la rupture de l’alliance du parti catholique avec les partis de gauche. La collaboration devient chaque jour plus difficile dans le climat de guerre froide qui envahit la péninsule et alors que se multiplient les grèves et les occupations de terre, alimentant l’inflation et la fuite des capitaux. Si Alcide De Gasperi retarde jusqu’en mai 1947 le moment de la rupture, c’est non seulement parce qu’il craint une forte réaction sociale, mais parce qu’il souhaite associer tous les partis à la signature du traité de paix et à la rédaction de la Constitution. Signé le 10 février 1947 et ratifié le 31 juillet par l’Assemblée constituante, le traité que l’Italie n’avait pas été admise à discuter imposait en effet des sacrifices dont le gouvernement ne souhaitait pas endosser seul la responsabilité. Les plus graves sont les amputations territoriales: les îles du Dodécanèse, l’Istrie (avec un statut provisoire pour le territoire libre de Trieste sous administration militaire anglo-américaine au Nord, yougoslave au Sud), les communes de Tende, La Brigue et Moncenisio, toutes les colonies. Seule la frontière avec l’Autriche ne connaît pas de rectification grâce à l’accord De Gasperi-Grüber de septembre 1946 fondé sur la promesse italienne d’une large autonomie à la région germanophone du Trentin-Haut-Adige.
    La solidarité des partis antifascistes est encore plus décisive pour donner à l’Italie sa charte fondamentale, bien que les philosophies politiques des différentes formations soient fort éloignées les unes des autres. Les libéraux se satisfont du rétablissement d’un régime parlementaire, alors que communistes et socialistes veulent créer de nouvelles structures économiques et sociales et que les démocrates-chrétiens sont partagés entre une gauche marquée par le personnalisme et le solidarisme chrétien et une droite conservatrice proche des libéraux.

La Constitution

    Fruit d’un compromis entre radicaux et modérés, la Constitution italienne laisse une large marge à des interprétations diverses, dépendant des futurs rapports de forces politiques. Cela d’autant plus que la mise en œuvre des éléments les plus novateurs (régionalisation, cour constitutionnelle, référendum) est renvoyée à la compétence de la loi ordinaire. Constitution rigide (une majorité des deux tiers est nécessaire à sa modification, et les lois ordinaires sont soumises au contrôle d’une cour constitutionnelle), elle associe les principes d’un régime parlementaire libéral représentatif bicaméral à ceux d’une démocratie sociale laissant une place importante à l’initiative populaire (législative et référendaire) et affirmant l’existence de droits sociaux (droit au travail, intervention de l’État dans l’économie, etc.). Ce compromis a été facilement négocié dans la mesure où, pour les modérés, il s’agissait de promesses futures plutôt que de règles immédiates et que, pour les parties de gauche, la préoccupation essentielle était la légitimation que leur conférait le statut de pères fondateurs de la république. Même l’épineuse question des rapports de l’Église et de l’État a pu se résoudre, le 24 mars 1947, avec le vote du célèbre article 7 introduisant les accords de Latran dans le texte constitutionnel, grâce à l’apport des voix communistes.

La rupture du tripartisme

    Cette importante concession obtenue, la voie semble ouverte à une rupture encouragée de surcroît par trois événements: la scission socialiste, le voyage d’Alcide De Gasperi aux États-Unis et les élections siciliennes. Le contraste toujours vif au sein du P.S.I.U.P. (Partito socialista italiano di Unita proletaria) entre partisans et adversaires d’une union étroite avec le Parti communiste débouche en janvier 1947 sur la scission du palais Barberini. L’aile droite, dirigée par Giuseppe Saragat, donne naissance au Parti social-démocrate qui, s’il n’entame guère la base du P.S.I.U.P., est importante politiquement. Cela marque le déclin du socialisme italien, voué pour des décennies au destin de force subalterne et offre à Alcide De Gasperi une caution à gauche, lui permettant d’échapper à la pression trop forte de la droite, y compris celle de son propre parti.
    L’obtention d’un prêt de 100 millions de dollars nécessaire à une économie au bord de la faillite, lors du voyage du chef du gouvernement aux États-Unis du 5 au 9 janvier 1947, n’est sans doute pas conditionnée par la promesse de mettre fin au tripartisme mais permet à De Gasperi de montrer que seule une politique pro-occidentale peut sauver l’Italie de la ruine.
    L’élément déterminant a été le résultat des élections siciliennes d’avril 1947. Rendue responsable de l’incapacité du gouvernement à faire face à la difficile situation économique, la D.C. tombe en effet de 35,6 à 20,5 p. 100, tandis que le Bloc du peuple (P.C.I. et P.S.I.U.P.) passe de 21,5 à 30,4 p. 100. De Gasperi en tire la conclusion le 12 mai: il démissionne et forme un gouvernement minoritaire démocrate-chrétien avec la participation de quelques techniciens indépendants, dont l’économiste libéral, Luigi Einaudi, nommé ministre des Finances et du Trésor. La réussite de l’opération est due à la fois à l’absence de réaction d’une gauche surprise et surtout persuadée que l’échec de la politique économique assurera sa victoire aux élections législatives et à l’efficacité des mesures prises par Luigi Einaudi: l’inflation est bloquée, la lire sauvée et la spéculation stoppée par le retour de la confiance. Le test des élections municipales de Rome le 12 octobre 1947 est clair: la D.C. double son score de 1946 tandis que la gauche perd quatre points.
    À la fin de l’année 1947, la période transitoire est donc révolue. Les hésitations et les ambiguïtés s’effacent au profit de choix nets. Dans un monde coupé en deux par la guerre froide, la factice unité antifasciste laisse la place à une alliance centriste. En décembre 1947, De Gasperi réussit en effet à obtenir l’entrée au gouvernement des sociaux-démocrates et des républicains, rééquilibrant ainsi vers la gauche une situation bouleversée par la rupture de mai.

2. Le centrisme triomphant (1947-1953)

L’hégémonie démocrate-chrétienne

    L’importance de l’enjeu explique l’intense mobilisation et le taux élevé de participation (92,3 p. 100 des inscrits) qui marquent la première élection législative italienne en avril 1948. L’Église et le monde catholique, par l’intermédiaire de comités civiques créés pour l’occasion, s’engagent à fond dans la bataille électorale en faveur de la Démocratie chrétienne. À gauche, la décision de présenter des listes uniques renforce la cohésion du Bloc du peuple, mais provoque dans les rangs socialistes de nouvelles défections qui bénéficient aux sociaux-démocrates. L’intervention des grandes puissances contribue également à dramatiser la consultation et à en faire un véritable choix de société. Pour la gauche, le « coup de Prague » et l’adoption, sous la pression soviétique, de la lutte contre le plan Marshall comme thème majeur de la campagne électorale sont des éléments négatifs. La D.C., en revanche, tire profit de l’indispensable aide économique américaine et de la déclaration alliée de mars 1948 en faveur d’un retour de Trieste à l’Italie.
    Les résultats consacrent à la fois le maintien de l’Italie dans le camp occidental et la tendance à la bipolarisation du système. Apparaissant comme le meilleur rempart contre le communisme, la D.C. gagne cinq millions d’électeurs par rapport à 1946 et obtient la majorité absolue des sièges à la Chambre (48,5 p. 100 des voix et 304 sièges). Les 31 p. 100 des suffrages obtenus par le Bloc du peuple font apparaître une perte d’un million de voix inégalement réparties entre les deux partenaires. Sur les 183 députés élus, 131 sont communistes et 52 seulement socialistes. À l’exception des sociaux-démocrates qui recueillent 7 p. 100 des voix, tous les autres partis sont laminés dans cette élection si fortement polarisée. La double hégémonie, de la D.C. sur la droite et du P.C.I. sur la gauche, reste jusqu’aux années quatre-vingt la caractéristique essentielle du système politique italien.

Le leadership d’Alcide De Gasperi

    La victoire écrasante de la D.C. grâce à l’apport des voix de droite et du Midi risquant de rompre les équilibres internes du parti catholique, De Gasperi s’efforce de réaliser son objectif prioritaire: réconcilier avec la démocratie la majeure partie de la bourgeoisie et du monde catholique, facilement séduits par les solutions autoritaires. L’alliance quadripartite inaugurée en décembre 1947 qui permet d’ancrer solidement le parti au centre est donc pour lui une nécessité permanente. Il lui faut pour cela vaincre bien des oppositions. Celle de la gauche catholique, regroupée autour de Giuseppe Dossetti, qui lui reproche un libéralisme économique et politique étranger à la culture chrétienne et à la doctrine sociale de l’Église. Celle, beaucoup plus dangereuse, de l’aile droite appuyée par la hiérarchie ecclésiastique qui cherche en 1951 à lui imposer un accord avec l’extrême droite renaissante, aux élections locales de Rome, pour barrer la route à la gauche. Alcide De Gasperi ne cède pas à Pie XII, mais, pour garantir le maintien au pouvoir de la coalition centriste menacée par la montée conjointe de l’extrême droite et de la gauche, il fait voter, avant les élections de 1953, une réforme du mode de scrutin modifiant la répartition proportionnelle par l’attribution d’une prime de majorité (65 p. 100 des sièges à la liste ou aux listes apparentées ayant obtenu 50,01 p. 100 des voix). Qualifiée de legge truffa (loi scélérate) par les oppositions, la nouvelle réglementation déchaîne des polémiques d’autant plus violentes qu’elle coïncide durant la campagne électorale avec une intervention maladroite de l’ambassadeur américain, Mrs. Luce Booth, contre la gauche. Le 7 juin, il manque 57 000 voix à la coalition des listes apparentées (D.C. – Democrazia cristiana –, P.S.D.I. – Partito socialista democratico italiano –, P.R.I. – Partito repubblicano italiano –, P.L.I. – Partito liberale italiano) pour bénéficier de la prime majoritaire. La réforme, qui sera abolie quelques mois plus tard, a joué à l’encontre du but poursuivi: les forces gouvernementales reculent (la D.C. perd 2 millions de voix et le P.S.D.I. la moitié de son électorat), alors que le P.C.I. gagne 3,7 points (22,6 p. 100) et que l’extrême droite atteint 12,7 p. 100 des suffrages. La constitution d’une majorité s’avère difficile. L’échec devant le Parlement du huitième gouvernement De Gasperi au lendemain des élections met fin à sa carrière politique (il mourra un an plus tard, en août 1954) et inaugure une longue période d’instabilité.

Bilan du centrisme

    Le centrisme a assuré à l’Italie la stabilité nécessaire à la reconstruction politique et économique. La solidarité de la majorité ne fut rompue qu’une fois, en 1950, lorsque les libéraux votèrent contre le projet de réforme agraire qui avait motivé leur départ du gouvernement. Poursuivant l’œuvre de Luigi Einaudi, élu président de la République le 11 mai 1948, Giuseppe Pella, grâce à la maîtrise de l’inflation et à la consolidation de la monnaie, met l’Italie en mesure d’affronter la compétition internationale. La politique d’austérité est payée, il est vrai, d’un prix social élevée. Les conditions de vie de la population ouvrière et paysanne, par ailleurs touchée par un chômage qui dépasse les deux millions de personnes, sont souvent dramatiques. Affaibli par la rupture de l’unité syndicale en 1948 et par l’obédience des trois centrales – Confederazione generale italiana del lavoro (C.G.I.L.), Confederazione italiana sindacati lavoratori (C.I.S.L.) et Unione italiana del lavoro (U.I.L.) – aux forces politiques qui les contrôlent (Partito comunista italiano – P.C.I. –, Partito socialista italiano – P.S.I. –, D.C. et P.S.D.I.-P.R.I.), le mouvement ouvrier, malgré des luttes sociales parfois très dures, est incapable d’imposer des réformes de structure à une bourgeoisie en pleine phase d’accumulation capitaliste.
    La politique d’insertion démocratique menée par le P.C.I. dément les discours révolutionnaires qu’il tient parfois pour soutenir la lutte sociale. On le voit clairement le 14 juillet 1948 lorsqu’une tentative d’assassinat contre Togliatti provoque une mobilisation spontanée et massive de travailleurs en armes et que tous les efforts sont faits par la direction du parti pour calmer les esprits et rétablir l’ordre.
    Dans ce climat intérieur aggravé par la tension extérieure de la guerre froide, le programme réformateur du gouvernement ne pouvait être que timide. Seule la question agraire, posée dramatiquement par les révoltes paysannes (les occupations de terres se multiplient dans le Midi durant ces premières années d’après guerre), reçoit un début de réponse.
    Trois lois: pour la Sila (Calabre), pour la Sicile et une loi stralcio (provisoire en attendant une loi générale qui ne sera jamais votée) exproprient 750 000 hectares mal cultivés pour les distribuer à 110 000 familles. Le but est triple: soulager la misère des paysans sans terre, améliorer les rendements agricoles et créer une classe de petits propriétaires paysans dans laquelle la D.C. voit la base d’une société stable et un réservoir électoral pour elle-même. Mais l’exiguïté des lots distribués, le manque d’expérience de nombreux bénéficiaires et, surtout, le nombre très limité de ces derniers limitent beaucoup la portée de cette réforme. L’aspect le plus important est sans doute la création de centres d’assistance technique et, surtout, de la Caisse pour le Midi dont les travaux d’infrastructure (routes, ponts, canaux d’irrigation) serviront d’ailleurs autant l’industrie que l’agriculture méridionale avant de devenir les instruments privilégiés de la politique clientéliste de la D.C. dans le Midi.
    Mais la solution du problème crucial du chômage et du sous-emploi agraires n’intervient que plus tard, avec l’exode rural massif de la fin des années cinquante, qui est un démenti à toute la politique agraire du gouvernement entendue comme moyen de stabilisation sociale.

La politique extérieure

    C’est sans doute dans le domaine international que la réussite de De Gasperi a été la plus complète. En quelques années, avec l’aide de Carlo Sforza, ministre des Affaires étrangères, il réussit à donner à l’Italie une place importante dans le concert des nations et à lui assurer un prestige qu’elle ne retrouvera plus.
    Les deux piliers irremplaçables de la politique étrangère italienne datent de cette époque. Le premier est le pilier européen. En imposant contre les partis de gauche, mais aussi contre les craintes du patronat, la participation italienne à la C.E.C.A. (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951, en militant avec ferveur pour la C.E.D. (Communauté européenne de défense), en 1953, il apparaît avec Robert Schuman et Konrad Adenauer, comme l’un des pères fondateurs de l’Europe. Le second pilier est constitué par l’adhésion à l’O.T.A.N. en dépit d’une furieuse opposition des communistes et des hésitations des neutralistes encore nombreux dans le P.S.D.I. et la D.C. Durant des décennies, l’Alliance atlantique représentera pour l’Italie l’instrument de sa sécurité extérieure et de sa stabilité intérieure.

3. Dix ans d’incertitude: la marche vers le centre gauche (1953-1963)

    Après les élections de 1953, le centrisme apparaît dépassé sans qu’une formule de rechange ne réussisse à s’imposer.

La lente évolution des partis

    La détente internationale qui suit la fin de la guerre de Corée et la mort de Staline ouvre pour les partis politiques italiens des marges de manœuvre interdites durant l’ère la plus aiguë de la guerre froide. Sociaux-démocrates et républicains retrouvent leur vocation de centre gauche. Ils exercent des pressions de plus en plus fortes sur la D.C. en vue de l’élargissement de la majorité et de la réalisation d’un programme réformiste. Ils trouvent un écho auprès de la nouvelle classe dirigeante démocrate-chrétienne qui émerge au congrès de Naples en 1954. Élu secrétaire général, Amintore Fanfani, ancien leader de la gauche dossettienne, s’attache à donner une organisation plus structurée à son parti (sur le modèle des partis de gauche) et à lui assurer le contrôle du vaste secteur para-étatique qui se met en place autour de l’I.R.I. (Institut pour la reconstruction industrielle) et de l’E.N.I. (Office national des hydrocarbures). Il assure ainsi à la D.C. une autonomie beaucoup plus grande à l’égard de l’Église et des forces économiques. En 1955, l’élection à la présidence de la République, grâce à l’apport des voix de gauche, de Giovanni Gronchi, homme de gauche de la D.C., favorable à l’accord avec les socialistes, est également un signe important de l’évolution du parti majoritaire.
    De son côté, le P.S.I. s’oriente vers un rapprochement avec les catholiques, annoncé pour la première fois par Pietro Nenni au congrès de Turin, en mars-avril 1955. L’alliance étroite avec les communistes a montré qu’elle profitait exclusivement à ces derniers, passés entre 1946 et 1953 de 18,9 à 22,6 p. 100, alors que le P.S.I. tombait de 20,7 à 12,7 p. 100. Mais c’est sur le terrain international que se produit la rupture. En 1956, après les révélations du XXe congrès du P.C.U.S. et surtout après l’invasion de la Hongrie, la condamnation du P.S.I. est sans appel. Au congrès de Venise, les autonomistes l’emportent, et le pacte d’unité d’action avec les communistes est remplacé par un simple accord de consultation. En été, une entrevue Nenni-Saragat à Pralognan marque la réconciliation des deux branches séparées du socialisme italien. Le rapprochement entre socialistes et gouvernementaux sur le terrain international est facilité par la renonciation des socialistes à réclamer la sortie de l’Italie de l’O.T.A.N. et par le glissement de responsables démocrates-chrétiens vers un néo-atlantisme autorisant une plus grande autonomie au sein de l’O.T.A.N. 1956 inaugure ainsi une active politique arabe et africaine, menée par Amintore Fanfani et Enrico Mattei, qui ne va pas sans provoquer d’ardentes polémiques intérieures et internationales. Le cartel pétrolier voit d’un très mauvais œil l’accord signé par l’E.N.I. avec l’Iran sur la base d’une répartition fifty-fifty des royalistes, tandis que les gouvernements anglais et français apprécient peu l’attitude très réservée d’Amintore Fanfani lors de l’expédition de Suez.
Sur le plan européen, l’échec de la C.E.D. facilite aussi l’adhésion à la politique gouvernementale du P.S.I., qui vote en 1957 en faveur du traité de Rome instituant le Marché commun et s’abstient sur l’Euratom, rompant pour la première fois la solidarité de la gauche dans le domaine international.
Le test des élections législatives de 1958 encourage également le rapprochement entre les deux vainqueurs de cette consultation, la D.C. – qui regagne 1 700 000 voix sur l’extrême droite – et le P.S.I. – qui monte à 14,2 p. 100 des suffrages, tandis que le P.C.I., handicapé par les événements d’Europe de l’Est et la crise de la déstalinisation, stagne.
    Le gouvernement D.C.-P.S.D.I., formé au lendemain de l’élection par Fanfani, apparaît alors comme l’antichambre d’un gouvernement de centre gauche. D’autant que, du côté catholique, la mort du pape Pie XII et l’élection de Jean XXIII en octobre 1958 semblent lever le principal obstacle à l’association de la D.C. et du P.S.I. Les résistances restent pourtant grandes dans les deux camps. La gauche socialiste est profondément attachée à l’unité d’un mouvement ouvrier en butte aux attaques victorieuses du patronat (la répression contre les cadres syndicalistes de la C.G.I.L. atteint son apogée durant ces années cinquante) symbolisées par la défaite de la C.G.I.L. aux élections des comités d’entreprise chez F.I.A.T. en 1955 (elle tombe de 60 à 38 p. 100 des suffrages).
    Du côté catholique, la méfiance demeure à l’égard d’un P.S.I. encore lié par tant d’attaches politiques et sociales au P.C.I. et toujours suspect de tentations neutralistes. Surtout, le programme commun ébauché entre les réformistes nenniens et le secrétariat de la D.C. heurte trop d’intérêts pour ne pas susciter la très forte opposition des milieux conservateurs. Amintore Fanfani en fait l’amère expérience lorsqu’il est contraint par l’aile droite de la D.C. d’abandonner, en 1959, à la fois la présidence du Conseil et le secrétariat du parti.
    La nouvelle coalition dominante et le nouveau secrétaire général, Aldo Moro, ont pour objectif non d’empêcher l’ouverture à gauche jugée inévitable et dont le principe est confirmé par le congrès de Florence en octobre 1959, mais d’en contrôler les étapes et le programme. Deux événements vont cependant accélérer les choses: la malheureuse expérience du gouvernement Tambroni et les élections locales de 1960. Le président du Conseil, déjà affaibli pour n’avoir dû sa désignation qu’à l’apport des voix d’extrême droite, doit faire face, en juillet 1960, à une véritable émeute contre l’autorisation accordée au parti néo-fasciste M.S.I. (Mouvement social italien) de tenir son congrès à Gênes, ville symbole de l’antifascisme. Les affrontements, parfois sanglants, entre manifestants et forces de l’ordre contraignent Fernando Tambroni à la démission. Le nouveau gouvernement, formé par Amintore Fanfani, bénéficie pour la première fois de l’abstention du P.S.I. Ce pas décisif est conforté par les expériences d’ouverture à gauche qui se déroulent dans plusieurs grandes villes comme Milan, Gênes ou Florence à la suite des élections locales de 1960, et qui contribuent à dédramatiser la question. À son congrès de Naples en janvier 1962, la D.C. se déclare prête à l’alliance vers les socialistes. Le gouvernement tripartite (D.C.-P.S.D.I.-P.R.I.) formé en février par Fanfani ne bénéficie encore que de l’abstention du P.S.I., mais le programme négocié entre les deux partis affiche une volonté réformiste indéniable: renforcement du contrôle de l’État sur l’économie par le biais de la nationalisation de l’énergie électrique et de la programmation, plus grande justice fiscale, réforme des contrats agraires et application des normes constitutionnelles sur la régionalisation, restées jusqu’alors lettre morte.

Les conséquences sur le gouvernement du pays

    Instabilité et immobilisme caractérisent cette longue période transitoire entre centrisme et centre gauche. De 1953 à 1962, onze gouvernements se succèdent, à la suite de crises provoquées, hors de tout débat parlementaire, par des dissensions internes des partis, et spécialement de la D.C. Cette instabilité nuit à la cohérence d’une politique qui hésite entre un libéralisme sans entrave et une intervention plus poussée de l’État, un atlantisme intransigeant et des velléités autonomistes. Cette période, qui reste dans l’histoire comme celle du décollage économique (1954-1955) et du « miracle économique » (1958-1962), est celle où l’État, avec l’I.R.I. et l’E.N.I., se donne des moyens d’action importants. L’approbation, en décembre 1954, du plan Vanoni ouvre aussi la voie à une politique de programmation. En réalité, ce plan ne sera jamais appliqué, et le développement économique et social spectaculaire de l’Italie sera fondé en grande partie sur une politique de bas salaires et d’émigration massive, qui permettent à un capitalisme encore peu étoffé d’affronter avec succès la libération des échanges. Les bouleversements socio-économiques qui en résultent – exode massif des habitants des campagnes méridionales, congestion des grandes cités du Nord, défaite du mouvement syndical – ne peuvent pas ne pas se traduire sur le plan politique. Face à la faible capacité réformiste des gouvernements centristes, l’élargissement de la majorité aux forces représentées par le Parti socialiste – une partie de la classe ouvrière et des classes moyennes émergentes – semble l’unique solution.
    La politique étrangère n’est pas non plus exempte d’hésitations. L’affaire de Trieste continue à enflammer les esprits en Italie comme en Yougoslavie, et le gouvernement Pella envoie même des troupes à la frontière avant le règlement, intervenu finalement en octobre 1954, par le « mémorandum d’entente » signé à Londres entre les deux pays. Celui-ci sanctionne la partition du Territoire libre dont la zone Nord, avec la ville de Trieste, est rendue à l’Italie.
    Quant aux velléités néo-atlantistes exprimées par la politique arabe et africaine de Fanfani et de Mattei et par le voyage de Gronchi en U.R.S.S. en 1960, elles alimentent des polémiques d’autant plus passionnées qu’elles semblent surtout annoncer des changements de la politique intérieure.

4. L’expérience manquée de centre gauche (1963-1968)

Le démenti électoral

    De février 1962 à avril 1963, le gouvernement de Fanfani prend une série de mesures importantes destinées à corriger les déséquilibres sectoriels et géographiques provoqués par le développement anarchique de la décennie précédente: création d’une Commission nationale pour la programmation, nationalisation de l’énergie électrique, impôt sur les dividendes et les profits immobiliers, augmentation des retraites, mise en place de la cinquième région à statut spécial (le Frioul-Vénétie-Julienne), création d’un tronc commun pour l’enseignement secondaire moyen, obligatoire désormais jusqu’à quatorze ans.
    Cette activité réformiste suscite l’hostilité des conservateurs sans obtenir l’adhésion de nouveaux partisans, car ses effets ne peuvent être immédiats. La campagne électorale de 1963 est donc pour la droite comme pour le Parti communiste l’occasion de se déchaîner contre la nouvelle formule. Avec succès, car le Parti libéral double son score en obtenant 7 p. 100 des suffrages au détriment de la D.C. qui, en passant de 42,3 à 38,3 p. 100, paie un lourd tribut à l’ouverture à gauche. Le Parti socialiste est moins touché, n’abandonnant que 0,4 p. 100 de son électorat. Mais la forte poussée du P.C.I., qui progresse de 22,7 à 25,3 p. 100 grâce notamment au transfert sur ses listes d’une grande partie des 900 000 voix du sous-prolétariat méridional perdues par l’extrême droite, accroît le fossé entre les deux partis de gauche.
    Ces résultats électoraux hypothèquent lourdement le centre gauche naissant. Poussée par ses éléments conservateurs et soucieuse de récupérer l’électorat passé aux libéraux, la D.C. donne un coup de frein à la politique de réformes. Amintore Fanfani, qui la symbolise, est écarté au profit d’Aldo Moro, qui ne réussit qu’en novembre 1963 à vaincre les réticences du P.S.I. concernant sa participation au gouvernement. L’entrée de ministres socialistes provoque d’ailleurs une scission du parti dont l’aile gauche fonde, en janvier 1964, le Parti socialiste d’unité prolétarienne (P.S.I.U.P.). Sans doute les défections sont-elles limitées à la base, mais le nouveau parti, mené par des leaders de grand prestige comme Lelio Basso ou Vittorio Foa, bénéficie d’une bonne audience dans les milieux syndicaux et étudiants. Surtout, la scission affaiblit le camp progressiste d’une coalition déjà marquée par l’inégalité des forces entre ses partenaires. Circonstance aggravante, les premières années du centre gauche coïncident avec une détérioration de la conjoncture économique. L’expansion continue des années 1952 à 1962 subit un coup d’arrêt. La montée de l’inflation impose la restriction des crédits et justifie l’abandon de la plupart des réformes inscrites dans la plate-forme du centre gauche, y compris la programmation et la régionalisation. À la tête de trois gouvernements successifs, Aldo Moro s’efforce surtout d’éviter par d’habiles médiations l’éclatement d’une majorité divisée qui ne réussit à inscrire à son actif que la réforme hospitalière et celle des contrats agraires avec la suppression du métayage.

Les socialistes et la philosophie du centre gauche

    L’absence d’une politique d’envergure nuit surtout aux socialistes dont l’accord avec la D.C. ne semble plus se justifier que par leur participation au spoils system qui s’instaure de plus en plus en Italie à la faveur de l’extension du secteur public et de la possibilité de voter en commission, donc à l’abri des débats publics, de petites lois (leggine ) destinées surtout à favoriser les intérêts particuliers et sectoriels. La prolifération de ces leggine et la course aux postes de pouvoir à tous les niveaux (des rectorats d’universités à la direction des hôpitaux, des présidences de caisses d’épargne à celles des grandes entreprises para-étatiques) amorcent le processus de colonisation de l’État et de la société par les partis politiques, qui va marquer de façon si négative la vie politique italienne à partir des années soixante-dix.
    Face à cette situation, le débat est vif au P.S.I. sur l’opportunité ou non de poursuivre l’expérience du centre gauche. Pour Pietro Nenni, il n’existe qu’une alternative à long terme à l’alliance avec la Démocratie chrétienne: la création d’un grand parti travailliste capable d’attirer les couches les plus modernes de la classe ouvrière et des classes moyennes. L’étape initiale de ce projet est la réunification entre socialistes et sociaux-démocrates, qu’il réussit à réaliser en 1966 avec la création du Parti socialiste unifié. Mais, en attendant que cette force puisse s’imposer et devenir le pôle progressiste d’un véritable bipartisme, Nenni pense que seule la coalition actuelle peut être le rempart protégeant la démocratie italienne des signes inquiétants de régression qui apparaissent à cette époque (complot du général De Lorenzo, attitude ambiguë du président de la République A. Segni, etc.). La gauche du P.S.I., au contraire, face à l’échec de son projet réformiste, repousse la réunification avec le P.S.D.I. et prône un passage du P.S.I. à l’opposition. Son chef de file, Riccardo Lombardi, ne croit pas qu’un P.S.I. subalterne de la D.C. et coupé du reste de la gauche politique et syndicale soit en mesure de constituer une force d’attraction pour les éléments progressistes du pays. En outre, la politique de fermeture à l’égard du P.C.I., qui est à la base de la création du P.S.U. (Partito socialista unificato?), ne peut, selon lui, que faire obstacle à l’évolution en marche du communisme italien.

Le P.C.I. au défi du centre gauche

    Sous la pression des événements internationaux et nationaux, le processus de révision commencé en 1956 s’accélère. En témoigne la publication dès la mort de Togliatti, en août 1964, de son testament politique, le mémorandum de Yalta, qui revendique, au nom des voies nationales vers le socialisme, l’autonomie de chaque parti au sein d’un mouvement communiste international placé sous le signe du polycentrisme et non plus du parti-guide.
    Sur le plan interne, la disparition du chef charismatique a aussi des conséquences importantes. Sous la direction moins autoritaire de Luigi Longo, deux tendances s’affrontent pour la définition d’une nouvelle ligne. Giorgio Amendola, dans un célèbre article paru dans Rinascita en décembre 1964, propose la construction d’un parti unique des travailleurs regroupant toutes les tendances se réclamant du socialisme, du P.S.D.I. au P.C.I. Pietro Ingrao préconise au contraire un accord non avec les appareils des partis, mais avec les forces sociales réformistes militant dans la gauche lombardienne et syndicale comme dans la gauche catholique. Mais ses thèses, qui s’accompagnent de la revendication d’une démocratisation interne du P.C.I., sont repoussées par le XIe Congrès de 1966.

La sanction électorale

    Démentant les pronostics fondés sur son isolement et sa crise idéologique, le P.C.I. continue à progresser aux élections de 1968. De son côté, la D.C., avec 39,1 p. 100 des voix, récupère la majeure partie de son électorat de droite, rassuré par sa modération. En revanche, les socialistes réunifiés subissent une grave défaite. Le P.S.U., en effet, n’obtient que 14,5 p. 100 des voix, alors que, séparés, les deux partis avaient recueilli 19,9 p. 100 des suffrages en 1963. Une frange importante de l’électorat socialiste s’est portée sur le P.S.I.U.P. (4,5 p. 100) et sur le P.C.I., infligeant un dur démenti à la classe dirigeante du parti. La conclusion qui s’impose est la rupture de l’unité à peine ébauchée; dès 1969, P.S.D.I. et P.S.I. retrouvent leur sigle et leur indépendance.
    Pour le système politique italien, les élections de 1968 signifient la fin des illusions du premier centre gauche et ouvrent une ère d’ingouvernabilité d’autant plus périlleuse qu’elle coïncide avec des bouleversements sociaux sans précédent.

5. La crise des années soixante-dix (1968-1978)

Le « mai rampant » et l’« automne chaud »

    De 1968 à 1972, l’Italie traverse une période de réactions violentes contre un système incapable d’absorber le flux de demandes d’une société en pleine expansion. Comme dans d’autres pays occidentaux, l’explosion de la contestation débute dans les universités en 1968, mais c’est dans les usines qu’elle trouve son expression majeure et qu’elle introduit les changements les plus importants. La classe ouvrière a en effet un long retard à rattraper, et la forte croissance économique semble lui offrir les moyens de le faire. En même temps qu’une augmentation très sensible du niveau de vie global de la population, le « miracle économique » a en effet accru les tensions et les motifs de frustration, surtout parmi les jeunes ouvriers méridionaux émigrés dans le Nord. D’où une très forte combativité qui, du fait de l’absence d’une présence syndicale dans les entreprises, est d’abord spontanée ou dirigée par des groupuscules très politisés. Elle est ensuite reprise en main par les grandes confédérations qui, appuyées par cette mobilisation, réussissent à obtenir beaucoup d’avantages dans le domaine des salaires comme dans celui de l’organisation du travail ou du pouvoir syndical. La réduction des horaires, l’autocontrôle des rythmes, le refus de la mobilité s’accompagnent en effet de la mise en place dans les grandes entreprises de nouvelles structures ouvrières: délégués de chaîne ou d’atelier, conseils d’usine qui font entrer le syndicat sur les lieux de travail. Ces conquêtes sont consacrées dans le « statut des travailleurs » voté en 1970. En même temps, les grandes centrales se sont efforcées de canaliser la protestation ouvrière vers des buts nationaux en déclenchant une série de grèves générales sur des thèmes politiques de réforme: logement, transports, retraites, développement du Midi, etc. Ces actions s’accompagnent d’une autonomie grandissante à l’égard des partis politiques et de la mise en marche d’un processus de réunification syndicale qui culmine en 1972 avec la constitution de la Fédération C.G.I.L.-C.I.S.L.-U.I.L. Interlocuteurs privilégiés des gouvernements, les syndicats assument ainsi une fonction de substitution que leur permettent le blocage du système politique et la paralysie des partis aux prises avec la contestation de multiples mouvements collectifs (mouvements étudiants et féministes, comités de quartier, groupuscules dissidents catholiques, marxistes, radicaux ou libertaires) qui prônent de nouvelles valeurs et de nouvelles formes de participation.
    Cependant, l’exceptionnelle mobilisation des années 1968-1972 retombe pour différentes raisons: divisions internes des mouvements, mais surtout réactions d’une société qui, malgré les bouleversements subis, reste encore majoritairement attachée aux valeurs traditionnelles et se trouve confrontée à une grave crise économique et au désordre social. Les élections de 1972 sont significatives à cet égard: les formations se réclamant de la contestation subissent un échec total, les grands partis stagnent, et l’extrême droite progresse de 2,7 p. 100. L’absence de débouché politique autonome oriente les contestataires vers deux directions: la masse reflue vers les partis de gauche traditionnels, essentiellement le P.C.I., tandis qu’une frange extrémiste va alimenter le terrorisme.

La crise économique et sociale

    Le système économique italien est ébranlé par les nouvelles conditions de travail imposées par les syndicats au moment où il subit déjà les contrecoups du choc pétrolier et de l’instabilité monétaire internationale. Il en résulte une chute de l’investissement et des créations d’emplois, et un net tassement de la production. Les moyens bientôt utilisés par les chefs d’entreprise pour récupérer la marge de souplesse nécessaire à leur compétitivité sont à leur tour responsables de la marginalisation croissante d’une partie de la population. La réabsorption de l’augmentation des salaires par l’inflation (25 p. 100 en 1974) atteint durement les plus vulnérables, surtout les 2 millions de chômeurs, en majorité des femmes et des jeunes. La restructuration sauvage de l’industrie par le biais de la décentralisation de la production, du travail « noir », partiel ou à domicile produit les mêmes effets.
    De surcroît, la radicalisation des luttes sociales a préparé le terrain de la violence. L’école et l’université, déjà submergées par la vague démographique, résistent mal à la désorganisation introduite en 1968. À l’infantilisme des slogans comme « la promotion pour tous » ou « tout tout de suite » s’ajoutent le rejet de l’autorité, la contestation permanente, la violence verbale et physique qui feront de certains lycées ou universités des foyers de terrorisme. Les centrales syndicales, avant tout préoccupées de ne pas se couper de leur base, n’ont pas toujours su éviter la dégradation des luttes sociales dans les entreprises où le refus des rapports hiérarchiques s’accompagne souvent d’agressions ou d’intimidations contre les cadres. S’il n’y a pas corrélation rigoureuse entre mobilisation et violence ni même entre violence et terrorisme, c’est un fait que ce dernier apparaît en Italie en décembre 1969, au lendemain de l’automne chaud.

Le terrorisme

    La première manifestation de ce phénomène qui allait si durement marquer l’Italie durant la décennie est l’explosion d’une bombe à la Banque de l’agriculture à Milan, qui cause la mort de seize clients. Plusieurs attentats sanglants suivent (le plus dramatique est celui de la gare de Bologne, en août 1980, qui fait quatre-vingts morts). Réaction de l’extrême droite aux conquêtes du mouvement ouvrier et au désordre révolutionnaire des années 1968-1969, cette « stratégie de la tension » est destinée à provoquer dans le pays une vague de fond en faveur des partis prônant l’ordre et l’autorité. Elle rappelle les virtualités toujours latentes de la reconstitution d’un bloc comprenant les secteurs les plus réactionnaires de la bourgeoisie et de l’État (certains services secrets, par exemple) et les classes intermédiaires marginalisées par la crise. Si le signal du terrorisme est donné par l’extrême droite, une extrême gauche radicale a également trouvé dans la grande mobilisation sociale et dans la crise économique qui l’a suivie un climat favorable. Le rejet des valeurs traditionnelles, y compris celles de la démocratie « bourgeoise », la déception causée par l’échec politique des mouvements, les frustrations engendrées par le chômage, surtout parmi les catégories sociales émergentes issues de la scolarisation de masse, expliquent l’apparition d’un terrorisme rouge. À ces raisons culturelles et économiques, communes d’ailleurs à d’autres pays, s’ajoutent en Italie les raisons politiques.

Les incertitudes politiques

    La crise grave que traverse le pays est directement liée aux résultats électoraux de 1968, qui mettent en difficulté les deux principales forces de la majorité et en question la formule même du centre gauche.
    La radicalisation de sa base populaire et l’échec électoral poussent le P.S.I. à prendre ses distances vis-à-vis d’une majorité dominée par la D.C., contribuant ainsi à déstabiliser une coalition déchirée par ses contradictions internes. Le problème des rapports avec les communistes alimentent d’âpres polémiques entre le P.S.I., qui réclame des « équilibres plus avancés », et le P.S.D.I., qui exige la fin de toute collaboration avec les communistes, y compris au niveau local et régional. Les relations entre laïcs et démocrates-chrétiens sont dans le même temps empoisonnées par la question du divorce. La solution intervenue finalement en 1970 – avec le double vote de la loi instituant le divorce et de la loi d’application de l’article 75 de la Constitution sur le référendum abrogatif – hypothèque en effet l’avenir du gouvernement. L’Église et les organisations catholiques ont la certitude de pouvoir recueillir les 500 000 signatures nécessaires à la tenue d’un référendum et l’espoir de faire ainsi abroger par le peuple une loi à peine votée par le Parlement. La D.C. est particulièrement inquiète devant cette perspective, qui va la contraindre à mener campagne pour l’abrogation, contre ses partenaires gouvernementaux et aux côtés des forces d’extrême droite, alors en pleine expansion. Le M.S.I. (Movimento sociale italiano) s’emploie en effet à exploiter aussi bien la peur des « majorités silencieuses » devant les excès des mouvements étudiants et ouvriers que les mécontentements dus à la crise. Les élections locales de 1971 sont à cet égard significatives: le M.S.I. double ou triple son électorat dans certaines grandes villes, comme Rome, Gênes ou Bari. En Sicile, il passe de 6,6 à 16,3 p. 100 des voix.
    Le référendum qui a lieu en mai 1974 ouvre pour la D.C. une ère difficile. Près de 60 p. 100 des électeurs se prononcent en effet pour le maintien de la loi, en dépit de la vigoureuse campagne abrogationniste d’Amintore Fanfani. En juin 1975, c’est donc une D.C. affaiblie par cet échec et aussi par des scandales financiers (les pots-de-vin distribués par la firme Lockheed pour l’achat d’avions américains) qui affronte les élections régionales. Première consultation à ce niveau, elles sont aussi la première occasion pour les jeunes de dix-huit à vingt et un ans d’exercer le droit de vote qui vient de leur être reconnu. Les suffrages de ces 2 300 000 nouveaux électeurs ont été une des causes essentielles des bouleversements de la carte électorale du pays. La D.C. perd 3,1 points, et semble vouée à un déclin politique et culturel inexorable. La gauche, au contraire, connaît un triomphe: le P.C.I. gagne 5,1 points, et le P.S.I., 2,2. Les deux partis interprètent cependant différemment ce « tremblement de terre ». Les communistes y voient un espoir de réaliser leur stratégie de « compromis historique » lancée par leur secrétaire général, Enrico Berlinguer, en octobre 1973. Les événements du Chili et le réveil violent ou légal de l’extrême droite en Italie ont en effet confirmé la prédilection traditionnelle des dirigeants communistes pour une politique de larges alliances. L’entente avec les catholiques leur paraît plus que jamais nécessaire pour affronter les grands problèmes du pays et assurer au P.C.I. une légitimation sans trop brusquer l’évolution interne. L’alternative de gauche au contraire, si tant est qu’elle puisse recueillir 51 p. 100 des suffrages, présente le risque, comme au Chili, de provoquer une forte réaction intérieure et internationale.
    Les socialistes, quant à eux, voient dans la poussée de la gauche les prémices d’une future alternance qui leur éviterait de plus le risque d’être pris en tenaille par un compromis D.C.-P.C.I. Désireux de profiter de l’élan de 1975, le P.S.I. provoque donc la chute du gouvernement Moro en janvier 1976 et les élections anticipées dont il pense qu’elles confirmeront sa progression. Or, dans un climat dramatisé par l’éventualité d’une grande victoire communiste, l’électorat retrouve ses vieux réflexes: face à un P.C.I. triomphant (34,4 p. 100 des voix, soit un bond de 7 points), la D.C. encore une fois apparaît comme le plus sûr rempart. Avec 38,8 p. 100 des voix, elle efface son échec de 1975. La victime de cette polarisation est le P.S.I., qui repasse sous la barre fatidique des 10 p. 100 (9,6 p. 100). Ces résultats posent le problème difficile de la future formule de gouvernement, qui ne peut être ni le centre gauche repoussé par un P.S.I. encore moins disposé à laisser au P.C.I. le bénéfice de l’opposition, ni l’alternative de gauche impossible arithmétiquement et politiquement. En outre, la gravité de la crise économique et sociale incite à la collaboration de toutes les forces politiques, seule capable de vaincre le terrorisme et de faire accepter par la classe ouvrière les sacrifices nécessaires à la remise en marche du secteur productif.

6. La troisième phase du système politique: unité nationale ou centre gauche renouvelé?

L’expérience de grande coalition (1976-1979)

    Le gouvernement homogène démocrate-chrétien formé en juillet 1976 par Guilio Andreotti avec l’abstention du P.C.I. introduit en Italie une forme de grande coalition dont la spécificité est due à la nature particulière du P.C.I. D’où la politique des petits pas adoptée pour sa mise en place: de la simple abstention à l’accord sur le programme en juillet 1977 et au vote en faveur du quatrième gouvernement Andreotti le 16 mars 1978 dans l’élan unitaire suscité par l’enlèvement le même jour d’Aldo Moro par les Brigades rouges. D’où aussi le caractère limité d’une alliance parlementaire (il n’y aura pas de ministres communistes). Malgré les termes de « compromis historique » ou de « troisième phase » qui semblent indiquer l’entrée du pays dans un nouveau cycle politique, l’expérience d’unité nationale, imposée par les circonstances, se révèle éphémère. Les communistes comprennent vite la vulnérabilité de leur position au « milieu du gué » (plus dans l’opposition et pas encore au gouvernement) qui les expose à toutes les attaques. Le P.S.I., sous la conduite de son nouveau secrétaire Bettino Craxi, élu en 1976, engage avec le P.C.I. une dure polémique, à la fois sur le thème de la révision incomplète du passé (références idéologiques, liens avec l’U.R.S.S., organisation interne) et sur la politique actuelle de rigueur économique et policière. Dès 1977, la rupture entre le P.C.I. et une large partie de la culture de gauche et de la jeunesse est consommée, comme en témoigne l’expulsion du secrétaire général de la C.G.I.L., Luciano Lama de l’université de Rome par les étudiants ou la grande manifestation des autonomes à Bologne. La base même du parti est la proie d’un malaise croissant. Elle comprend mal l’entente avec la D.C. présentée depuis trente ans comme l’ennemi de classe. Elle admet encore plus difficilement la politique d’austérité entérinée par la C.G.I.L. lors du congrès de Eur en février 1978. N’ayant pu obtenir ni son entrée au gouvernement ni une participation au contrôle sur la gestion des entreprises en compensation de la modération salariale acceptée par les syndicats, le P.C.I., confronté à des pertes lors des élections locales partielles de 1978 et à la menace d’une grève générale, met fin à l’unité nationale en retirant son soutien au gouvernement dont il provoque ainsi la chute en janvier 1979.

Un centre gauche renouvelé

    Les élections anticipées de juin 1979 confirment la fin de l’expérience unitaire. Le P.C.I., qui perd quatre points, retrouve son rôle d’opposant à un moment où son appui apparaît d’ailleurs moins nécessaire. La lutte contre le terrorisme commence à donner des résultats: les confessions des « repentis » non seulement permettent de démanteler des réseaux, mais entament le mythe, culminant en mai 1978 avec l’assassinat d’Aldo Moro, de la toute-puissance des Brigades rouges. Dans le domaine économique où le P.C.I. reprend la tête des revendications en 1979 et dans le domaine international où il s’oppose à l’installation en Italie des missiles américains, la collaboration ne serait d’ailleurs guère possible.
    Pour l’ensemble des forces politiques, la fin de l’unité nationale exige la définition de nouvelles stratégies.

L’alternative démocratique du P.C.I.
    La révision semble déchirante pour Enrico Berlinguer, qui ne tire un trait sur le compromis historique qu’en septembre 1980, dans son discours de Salerne. Et encore, l’alternative démocratique qui est alors proposée en remplacement paraît-elle plus une formule d’attente qu’un choix stratégique net. La cohérence d’un projet politique est également masquée par la poursuite simultanée d’objectifs contradictoires. Le souci de retrouver auprès de la base ouvrière une audience dangereuse entamée par trois ans de collaboration avec la D.C. est net. Il se traduit par un renforcement de l’organisation sur les lieux de travail, un contrôle plus ferme sur le syndicat, un soutien apporté aux luttes sociales les plus dures, comme la grande grève chez F.I.A.T. en octobre 1980 et le refus de toute modification de l’échelle mobile.
    Ce durcissement, qui a pour but de reprendre en main le mouvement ouvrier et de montrer qu’on « ne gouverne pas l’Italie sans les communistes », accompagne cependant la poursuite de l’évolution interne et internationale. Mise en question du centralisme démocratique et proclamation de l’autonomie de la culture vont de pair avec la réaffirmation de la nécessité d’une dialectique entre marché et programmation, d’une restriction de la demande pour vaincre l’inflation et d’une limitation du coût du travail.
    Sur le plan international, l’eurocommunisme abandonné en 1980 après le constat des divergences profondes avec le P.C.F est remplacé par un « nouvel internationalisme » fondé sur un accord avec les social-démocraties de l’Europe du Nord et les partis progressistes du Tiers Monde. En même temps, la prise de distance à l’égard de l’U.R.S.S. se précise, de la « réprobation », exprimée lors de l’intervention en Afghanistan, au refus de participer à la conférence communiste de Paris en 1980 jusqu’à la quasi-rupture à propos de la Pologne en décembre 1981. La question des rapports avec le P.S.I. illustre bien les contradictions internes d’un P.C.I. où, depuis la fin du compromis historique, partisans et adversaires d’un accord avec les socialistes en vue d’une « alternative de gauche » s’affrontent ouvertement. En fait, le P.C.I., comme la D.C., doit compter avec un Parti socialiste bien décidé, sous la forte direction de Bettino Craxi, à sortir de la position subalterne qu’il occupe, surtout depuis la déroute des années soixante-dix. Le souci prioritaire de maintenir la plus grande autonomie possible de son parti incite le leader socialiste à négocier aussi bien un accord gouvernemental avec la D.C. que des accords régionaux avec le P.C.I. Toutefois, l’habileté manœuvrière de Craxi n’aurait sans doute pas suffi, si elle n’avait coïncidé avec la crise d’hégémonie de la D.C.

Le désarroi de la Démocratie chrétienne
    Au moment où la mort d’Aldo Moro la prive d’un leader reconnu, la D.C. traverse une période difficile. Aux yeux de l’opinion publique, le nouveau scandale, celui de la découverte en 1981 d’une loge maçonnique secrète, la loge P2, compromettant une large partie de la classe politique et de la haute administration, atteint plus particulièrement la D.C., qui apparaît comme l’incarnation même du pouvoir. Cela se manifeste par des échecs électoraux lors des deux consultations populaires de 1981: le référendum sur l’avortement (23,6 p. 100 des inscrits seulement se prononcent pour l’abrogation de la loi), qui traduit bien la sécularisation croissante de la société italienne, et les élections locales, où elle subit la double concurrence des listes laïques à droite et des listes socialistes à gauche. Sans doute les dirigeants du parti réussissent-ils, lors de la crise gouvernementale de 1981, à bloquer la candidature de Bettino Craxi à la présidence du Conseil; mais ils doivent se résigner à laisser le palais Chigi au secrétaire général du petit Parti républicain, Giovanni Spadolini, qui inaugure ainsi l’alternance à la tête du gouvernement, occupée de façon continue depuis 1946 par un démocrate-chrétien. Le nouveau secrétaire général Ciriaco De Mita, élu lors du congrès de Rome en mai 1982, s’efforce bien de réagir. Il réussit, lors de la chute en novembre 1982 du gouvernement Spadolini, à imposer le retour d’un démocrate-chrétien, Amintore Fanfani. En même temps qu’il renoue le dialogue avec les milieux catholiques, il améliore les rapports avec les chefs d’entreprise en soutenant une politique de rigueur.
    Mais Bettino Craxi ne laisse pas au secrétaire de la D.C. le temps de forger une image nouvelle de son parti. En avril 1983, il provoque la chute du gouvernement et des élections anticipées.

Le coup de tonnerre des élections de 1983
    Après les premiers succès de la gestion De Mita, la grave défaite de la D.C. est une surprise pour tous les observateurs et un véritable traumatisme pour les dirigeants du parti. En perdant 5,4 points par rapport à 1979, la D.C. réalise le score le plus bas de son histoire et n’a plus qu’une faible avance sur le Parti communiste (32,9 p. 100 contre 29,9 p. 100). Dans le Nord, l’électorat le plus sensible au discours moralisateur et modernisateur de De Mita a préféré voter pour les partis laïques, P.R.I. et P.L.I., plus crédibles sur ce sujet que la D.C. Et, dans le Midi, ces thèmes n’ont rien qui puisse séduire une population habituée à entretenir avec les partis des rapports fondés sur le clientélisme.
    Un échec de cette ampleur redonne vie aux thèses sur l’anachronisme d’un parti catholique dans une société postindustrielle et aux pronostics d’un déclin inexorable de la D.C., vouée au destin du M.R.P. français. Dans l’immédiat, il alimente les controverses internes entre les partisans de la poursuite de la voie indiquée par De Mita: faire de la D.C. ce grand parti libéral démocratique qui a toujours manqué à l’Italie et les gardiens de la tradition du vieux parti populiste de médiation.
    Mais c’est sur le plan des rapports de forces entre les partenaires de la majorité que le désastre électoral a les conséquences les plus évidentes. Bien qu’il n’ait réussi qu’une percée électorale modeste (passant de 9,8 à 11,4 p. 100 des voix), le P.S.I. dispose d’un pouvoir de négociation considérablement accru par l’échec de la D.C. De Mita doit cette fois laisser le poste de président du Conseil à Bettino Craxi.
    La défaite démocrate-chrétienne ne profite pas en revanche à l’opposition communiste. Malgré l’apport du petit parti d’extrême gauche P.D.U.P. (Partito di unita proletaria per il comunismo) avec lequel il fait listes communes, le P.C.I. voit se poursuivre la baisse de son audience électorale. Certes, les pertes sont faibles (– 0,5 point), mais la continuité de la tendance depuis 1978 inquiète les responsables. Ainsi, « la troisième phase », définie à l’origine comme la nécessaire entente de deux partis hégémoniques qui, en 1976, rassemblaient sur leurs listes 73,1 p. 100 des voix, semble infirmée par l’évolution de la société italienne qui, au contraire, paraît enfin donner leur chance aux partis intermédiaires et surtout au Parti socialiste.

Bilan d’une décennie

    Assurer la « gouvernabilité » du pays a été la raison première invoquée d’abord par le P.C.I. pour soutenir le gouvernement Andreotti en 1976, puis par le P.S.I. pour reprendre sa place dans un gouvernement pentapartite en 1980.
    En supprimant l’opposition au Parlement, la formule d’unité nationale a certes permis d’obtenir des résultats satisfaisants. Dans le domaine économique, grâce en large partie à la modération des syndicats, le taux d’inflation tombe de 22 à 15 p. 100, la balance des paiements – en déficit en 1976 – est équilibrée à la fin de 1977, la lire stabilisée et la dette extérieure en baisse. Dans le domaine politique, l’effet le plus remarquable concerne la lutte contre le terrorisme qui, après les premières hésitations à reconnaître l’existence d’un terrorisme « rouge », mobilise totalement le P.C.I. et la C.G.I.L. Cet engagement permet l’isolement des terroristes et l’échec de leur projet politique fondé sur l’adhésion du prolétariat dont ils se voulaient l’avant-garde.
    Cependant, il est également vrai que l’absence d’opposition parlementaire a privé la contestation sociale d’un moyen légal d’expression et a renforcé par là même les tentations subversives. En outre, l’hétérogénéité de la majorité conduit à des compromis qui rendent la plupart des textes législatifs de cette époque trop compliqués pour être applicables.
    En principe plus homogène, la coalition pentapartite est minée dès sa constitution en 1980 par les ambitions contraires des socialistes et des démocrates-chrétiens, encore envenimées par les divergences sur les solutions à apporter à la crise économique et sociale qui reprend au début des années quatre-vingt. Face à la remontée de l’inflation, à la dépréciation de la monnaie, à la détérioration des échanges extérieurs et, surtout, au gouffre du déficit public et à la croissance du chômage, les gouvernements (sept se succèdent entre 1979 et 1983) utilisent largement l’instrument monétaire. Mais les divergences internes de la majorité empêchent l’adoption de réformes plus profondes, telles que la fixation d’un plafond au déficit public ou la retouche de l’échelle mobile.
    Plus encore que les questions économiques, ce sont les problèmes moraux et institutionnels qui creusent un fossé entre les Italiens et la classe politique. Les scandales en effet se succèdent entre 1978 et 1980. Cela va de la démission forcée du président de la République, Giovanni Leone, à la traduction devant le Parlement du président du Conseil, Francesco Cossiga, en passant par l’affaire de la fraude fiscale sur les produits pétroliers, la découverte d’une loge maçonnique secrète, la P2 de Licio Gelli, l’assassinat déguisé en suicide du directeur du Banco Ambrosiano, après le krach de cette banque vaticane, jusqu’à l’arrestation, la veille des élections, de la presque totalité des conseillers municipaux socialistes de Turin, pour concussion.
    Ce mélange de corruption et de complots empoisonne un climat social encore fortement perturbé par la persistance d’un terrorisme en déclin mais toujours capable d’actions spectaculaires, comme l’attentat de la gare de Bologne en août 1980 ou l’enlèvement, par les Brigades rouges, du général américain Dozier en décembre 1981. L’assassinat, en septembre 1982 par la mafia, du préfet de Palerme, le général Dalla Chiesa, comme l’attentat contre le pape en mai 1981 par un jeune Turc, Ali Agca, dont les mandants n’ont pas été découverts, entretiennent également un climat de peur et de suspicion.
    Toutes ces difficultés masquent aux yeux de l’opinion publique les indéniables réussites des trente-sept premières années de la République et provoquent une crise de confiance profonde des citoyens à l’égard des institutions.

7. Les années Craxi (1978-1990)

    La forte personnalité du nouveau président du Conseil, le leadership incontesté qu’il exerce sur le Parti socialiste vont lui permettre de dominer la scène italienne jusqu’à la fin des années quatre-vingt. En exploitant au maximum à la fois la crise des deux grands partis, D.C. et P.C.I., et la rente de situation dont bénéficie son parti, partenaire nécessaire à la formation de toute majorité, il parvient à réaliser les deux objectifs, d’ailleurs liés, qu’il s’était fixés: se maintenir le plus longtemps possible à la tête du gouvernement et élargir l’audience électorale du socialisme. Le premier l’oppose à la D.C., le second au P.C.I.

Les difficiles rapports P.S.I.-D.C.

    Tant qu’elle est sous le coup de la défaite de 1983, la D.C. ne peut que subir une situation qui l’exclut, au profit des socialistes, des deux principaux centres de pouvoir, la présidence de la République, occupée depuis 1978 par le très populaire Sandro Pertini, et la présidence du Conseil. Mais l’encouragement apporté par les premiers tests électoraux ravive la prétention du parti le plus fort de la majorité à exercer son droit naturel à la direction du gouvernement.
    Certes, aux élections européennes de 1984, la D.C. ne gagne que 0,1 point par rapport au mauvais score de 1983, et, pour la première fois de son histoire, elle est dépassée par le Parti communiste (33,3 p. 100 des voix contre 33 p. 100). Mais le processus de déclin est arrêté. Surtout, la médiocre prestation du P.S.I. (– 0,2 point par rapport à 1983) et la défaite des listes communes républicaines et libérales (– 2,5 points) montrent que l’électorat centriste reste dans sa majorité fidèle à la D.C. Les élections locales et régionales de 1985 accentuent la tendance à la reprise. En un an, la D.C., qui apparaît toujours comme le meilleur bouclier contre le communisme et bénéficie du soutien explicite de la hiérarchie religieuse (discours du pape à Loreto), gagne deux points (35 p. 100 des voix) et retrouve son rang de premier parti italien. Son succès est encore renforcé par le manque de dynamisme de ses partenaires rivaux. Les partis laïques stagnent à leur niveau de 1984, et le P.S.I. ne gagne que 0,6 point par rapport aux précédentes consultations régionales, malgré les deux ans d’exercice très personnalisé du pouvoir par leur leader.
    Les conséquences nationales de ces élections sont importantes. En échange de son maintien à la tête du gouvernement, Craxi fait des grandes concessions à la D.C. La première est l’élection d’un démocrate-chrétien à la présidence de la République. L’entente préalable des partis de l’« arc constitutionnel » (des communistes aux libéraux) permet le 24 juin 1985, au premier tour de scrutin, l’élection triomphale, avec 76,8 p. 100 des voix, de Francesco Cossiga, un éminent constitutionnaliste qui, à cinquante-six ans, devient le plus jeune président de la République italienne. La seconde concession est l’homogénéisation des majorités nationales et locales. Une coalition de gauche ne se maintient que dans deux régions, la Toscane et l’Ombrie, tandis qu’en Émilie-Romagne elle laisse la place à une junte communiste homogène. Les douze autres régions sont désormais gouvernées par des majorités identiques à la majorité nationale. Dans les chefs-lieux, les juntes pentapartistes passent dans le même temps de 37 à 54, celles de gauche de 29 à 19. À Milan, Rome, Turin, Venise et Gênes, le P.C.I. est ainsi exclu après dix ans de gestion commune avec le P.S.I.
    Ces concessions ne suffisent pas cependant à éliminer le conflit permanent qui oppose socialistes et démocrates-chrétiens, et se traduit par des échecs répétés de projets de loi ou des budgets ministériels, à la faveur du vote secret. Une première crise ministérielle, ouverte en juin 1986 par le vote contraire de soixante-quinze parlementaires sur un décret gouvernemental est péniblement résolue quarante jours après. Mais, en mars 1987, De Mita n’hésite pas à retirer les ministres démocrates-chrétiens du gouvernement pour provoquer la chute de Bettino Craxi. Le parti catholique ne veut pas laisser le leader socialiste, dont la popularité augmente dans les sondages proportionnellement à la durée de son gouvernement, gérer la période électorale décisive des années 1987 et 1988. La tenue des référendums sur l’abandon de la filière nucléaire et sur la responsabilité civile des magistrats, prévus pour 1987, risque en effet d’assurer au P.S.I. un tremplin pour gagner les législatives de 1988. Le recours aux élections anticipées, avant la consultation référendaire, est donc pour De Mita le moyen de faire obstacle à ce danger.

Les élections législatives de 1987

    En consacrant deux vainqueurs, la D.C. et le P.S.I., et deux vaincus, le partis laïques et surtout le P.C.I., les élections du 14 juin 1987 témoignent de la transformation des données politiques en Italie. La bonne tenue de la D.C. (+ 1,9 point) et le recul des forces laïques confirment la qualification du parti catholique comme représentant de l’électorat centriste et modéré. Elles montrent aussi que la bataille va se jouer essentiellement à gauche, entre le P.S.I. et le P.C.I.

Le déclin communiste

    Lorsque Bettino Craxi arrive à la direction du P.S.I., 24,8 points séparent un Parti socialiste divisé et sans stratégie d’un Parti communiste en pleine expansion sous la conduite d’un leader charismatique, Enrico Berlinguer. Malgré les signes de fléchissement en 1979 et en 1980, le P.C.I. conserve encore en 1984 une avance de 22,1 points. Mais les consultations suivantes montrent que le triomphe de l’élection européenne est dû à des circonstances exceptionnelles: la mort brutale de Berlinguer, le 11 juin 1984, à la veille du scrutin, et l’extraordinaire mobilisation qu’elle a suscitée. L’émotion passée, le parti retrouve ses problèmes. Le nouveau secrétaire général Alessandro Natta, homme de grande culture, n’a pas l’autorité personnelle et ne bénéficie pas du consensus général qui lui auraient permis de brusquer l’évolution en cours. Prisonnier de l’héritage, il ne peut en particulier renoncer à la lutte sans merci engagée par son prédécesseur avec Bettino Craxi sur le problème de l’échelle mobile des salaires. La décision du chef du gouvernement, le 14 février 1984, d’imposer par décret une réduction de l’échelle mobile avait en effet provoqué une dure réaction des dirigeants communistes, qui n’admettent pas d’avoir été exclus de toute négociation sur ce symbole des grandes conquêtes ouvrières. Après avoir épuisé les moyens de l’obstruction parlementaire, des manifestations dans les usines et de la mobilisation sociale (700 000 travailleurs défilent dans les rues de Rome le 24 mars 1984), Berlinguer annonce son intention de demander un référendum abrogatif de la nouvelle législation. Alessandro Natta se sent obligé d’accomplir cette démarche posthume, bien que conscient des effets dévastateurs que peut avoir pour une force politique un référendum perdu, et mis en garde, par le secrétaire général de la C.G.I.L., Luciano Lama, des fâcheuses conséquences d’une rupture de l’unité syndicale (les autres confédérations ainsi que l’aile socialiste de la C.G.I.L. se sont prononcées contre l’abrogation).
    Le référendum et les consultations électorales qui se succèdent entre 1985 et 1987 vont clairement montrer la dégradation des rapports entre le P.C.I. et la société italienne. Après avoir enregistré un recul de 1,3 à 1,7 point aux élections régionales et locales du 12 mai 1985 par rapport à celles de 1980, il perd le référendum, 54,4 p. 100 des votants s’étant prononcés contre l’abrogation de la loi. En liant son sort à celui d’un mécanisme anachronique, générateur d’inflation et d’aplatissement salarial, il a paru insensible aux réalités économiques et plus préoccupé de défendre les droits acquis de sa base traditionnelle que de comprendre les aspirations des nouvelles catégories socio-professionnelles et celles des jeunes générations. Les consultations suivantes aggravent encore ce hiatus entre le parti et la société. Aux législatives de 1987, le P.C.I. perd 3,3 points et, avec 26,6 p. 100 des voix, il tombe au-dessous de son score de 1968. Les élections locales partielles de 1988 sont encore plus catastrophiques, avec des pertes de 4,9 points par rapport à 1987.
    Ces chiffres indicateurs d’un déclin qui, après tous les Partis communistes occidentaux, atteint le P.C.I. épargné jusqu’au milieu des années quatre-vingt suggèrent deux observations. La première est d’ordre sociologique, la seconde, politique. Les pertes les plus lourdes sont en effet régulièrement enregistrées dans la partie la plus moderne du pays et parmi les catégories les plus porteuses d’avenir. Le P.C.I. perd ainsi 4,5 points dans le triangle industriel du Nord-Ouest (– 5,5 dans la province de Turin en 1987) et 4,4 points dans l’ensemble des onze plus grandes villes italiennes. Son recul particulièrement fort dans les quartiers populaires s’explique moins par la défection de son électorat traditionnel que par la transformation de ce dernier. Ce sont en effet les catégories nouvelles issues de la classe ouvrière, petits cadres, employés, techniciens, qui abandonnent le P.C.I. Autre sujet d’inquiétude: la désaffection de la jeunesse. Alors qu’en 1976 37,5 p. 100 des électeurs âgés de dix-huit à vingt-cinq ans déclaraient accorder leurs suffrages au P.C.I., ils ne sont plus que 17,7 p. 100 en 1987. En outre, la crise s’étend du domaine électoral à l’organisation interne: diminution du nombre des adhérents (de 1 772 992 en 1977 à 1 581 481 en 1985), vieillissement, chute du militantisme et crise de leadership.
    La direction du parti cependant ne reste pas inerte devant les conséquences des profondes mutations économiques et sociales sur le destin du parti. Chaque échec électoral donne lieu à des débats très ouverts. « Se transformer ou périr » n’est pas seulement le slogan des réformistes, mais celui de la très grande majorité des dirigeants. Deux exemples témoignent de cette volonté. En définissant le P.C.I comme un « grand parti réformateur », « partie intégrante de la gauche européenne », le congrès extraordinaire de Florence, en avril 1986, rompt avec la tradition kominformienne comme avec celle de l’eurocommunisme. Et, en juillet 1988, la démission d’Alessandro Natta après la grave défaite du parti aux élections locales et son remplacement par Achille Occhetto, plus jeune et plus déterminé, signifient également la fin de la période transitoire qui a suivi la mort d’Enrico Berlinguer. La situation dont hérite le nouveau secrétaire général n’en est pas pour autant moins critique. La longue crise d’identité dont souffre le P.C.I. depuis la fin des années soixante-dix a laissé à Craxi la possibilité de se présenter comme le porte-parole naturel de la gauche réformiste, celle qui attire les votes des catégories émergentes et des jeunes générations.
    Effectivement, depuis 1987-1988, on assiste à un phénomène nouveau: le transfert d’une partie importante des voix perdues par le P.C.I. sur les listes socialistes. Aux élections locales de 1988, les deux partis ne sont plus séparés que par 3,6 points, et, dans plusieurs communes de plus de 30 000 habitants, le P.S.I. passe en tête de la gauche. Une situation à la française, rêve de Bettino Craxi et cauchemar d’Achille Occhetto, semble ainsi en voie de réalisation en Italie.
    En attendant cette transformation du système politique en un bipartisme permettant de faire alterner au pouvoir un parti libéral démocratique et un parti social-démocrate, l’association des socialistes et des démocrates-chrétiens reste la seule formule politique possible. À partir de 1988, elle bénéficie même d’un climat moins conflictuel. Après le court intermède d’un gouvernement dirigé par une personnalité de second rang de la D.C., Giovanni Goria, de juillet 1987 à février 1988, Craxi finit par accepter l’accession du secrétaire général de la D.C., Ciriaco De Mita, à la tête du gouvernement de coalition.

Le « décisionnisme » craxien

    Les années de la présidence Craxi n’ont pas seulement marqué le destin du socialisme italien, elles ont aussi apporté un style nouveau de gouvernement en politique intérieure comme en politique extérieure. Rompant avec la méthode de médiations et de compromis permanents de ses prédécesseurs, Bettino Craxi a donné l’image parfois brutale d’un homme politique capable de trancher un problème par une décision personnelle. L’exemple le plus frappant est celui du décret sur l’échelle mobile de 1984, mais on peut citer également les référendums qui imposent les points de vue socialistes à des partenaires réticents ou hostiles à l’introduction de la responsabilité civile des magistrats ou à l’arrêt du programme nucléaire. Cette image, habilement entretenue, est confortée par les éléments positifs du bilan présenté par le chef du gouvernement. Dans le domaine politique, l’exceptionnelle longévité du ministère (trois ans et sept mois, le record absolu depuis la Libération) tranche heureusement sur l’instabilité habituelle. Dans le domaine économique, l’inflation est ramenée de 9,2 à 4,6 p. 100, et la croissance du produit intérieur brut, après incorporation de la production estimée de l’économie souterraine, permet à l’Italie de disputer à la Grande-Bretagne le cinquième rang des pays industrialisés. Ces bons résultats doivent cependant être nuancés. La baisse de l’inflation est due au moins autant à la chute du dollar et à celle du prix du pétrole qu’à la politique économique du gouvernement. Celle-ci n’est pas non plus le facteur principal de la croissance, qu’il faut attribuer essentiellement à l’esprit d’initiative des entrepreneurs petits et grands, à la modération des syndicats et aux facilités de l’économie souterraine. Par ailleurs, les déficiences structurelles persistent et même s’aggravent. C’est le cas du déficit colossal des finances publiques (110 000 milliards de lires en 1987, soit plus de 10 p. 100 du P.I.B.), du chômage qui touche 10,7 p. 100 de la population active et du déséquilibre entre le Nord et le Sud.
    Il n’en reste pas moins qu’aux yeux de l’opinion publique Bettino Craxi a réussi à apparaître comme le garant de la gouvernabilité d’un pays qui, sous sa direction, retrouve aussi en politique étrangère des ambitions et une autonomie inconnues depuis longtemps.

L’activité diplomatique
    Menée en plein accord avec le ministre démocrate-chrétien des Affaires étrangères, Giulio Andreotti, la politique craxienne se caractérise en effet par diverses initiatives.
    L’Europe reste l’axe prioritaire de la diplomatie italienne, qui participe activement au développement du processus unitaire. Relancée par la déclaration de Colombo-Genscher de Stuttgart en 1983, l’impulsion vers l’intégration est donnée par Altiero Spinelli, député italien à Strasbourg, qui fait adopter par l’Assemblée européenne un projet d’Union. Édulcoré de ses aspects trop ouvertement supranationaux, il sera repris par l’Acte unique au compromis de Luxembourg en décembre 1985. Mais c’est surtout vers la Méditerranée que s’oriente l’activisme diplomatique du gouvernement Craxi. L’ambition de jouer un rôle plus important sur la scène internationale coïncide là avec une situation qui accroît depuis quelques années à la fois la fonction et l’exposition de l’Italie sur le flanc sud de l’Alliance atlantique. Dès 1979, Craxi s’est prononcé en faveur de l’installation des missiles américains à Comiso, en Sicile; mais il n’en joue pas moins la carte de la détente dans cette zone troublée par les conflits locaux et par le terrorisme arabe qui n’épargne pas l’Italie, comme le montrent le détournement du navire de croisière Achille Lauro en octobre 1985 et l’attentat meurtrier à l’aéroport de Rome en décembre de la même année. Convaincues que le terrorisme ne pourra être éliminé que par la solution du problème palestinien, grâce à un dialogue avec tous les pays et les organisations concernées – y compris la Syrie, la Libye et l’O.L.P. –, les autorités italiennes réprouvent tout recours à la force dans la poudrière méditerranéenne. Sur la base de ces principes, Craxi multiplie les visites dans les capitales arabes et, en décembre 1984, a avec Arafat une entrevue à Tunis qui prend valeur de reconnaissance de fait. Mais cette politique de médiation soulève autant de polémiques intérieures (avec les partis laïques) qu’internationales (avec les États-Unis et Israël). Le moment de plus forte tension se situe lors de l’affaire de l’Achille Lauro : les États-Unis et les partis laïques reprochent aux responsables italiens leur laxisme à l’égard de terroristes coupables d’avoir assassiné un touriste américain. Mais l’opinion publique, choquée par la « Far West Diplomacy » de Washington (atterrissage forcé de l’avion égyptien transportant les preneurs d’otages sur la base O.T.A.N. de Sigonella, survol sans autorisation du territoire italien, etc.), donne raison à son gouvernement. Les rapports italo-américains sont aussi affectés, en 1986, par les divergences entre les deux pays sur le problème libyen. L’Italie exprime d’autant plus fermement son désaccord à l’égard du raid américain sur Tripoli qu’elle redoute d’être directement impliquée dans une épreuve de force dans la région, comme peut le faire craindre l’envoi en représailles de deux missiles libyens sur l’île de Lampedusa.
    Si la politique méditerranéenne suscite des polémiques, d’autres initiatives rencontrent, en revanche, un large consensus. C’est le cas de la signature, le 18 février 1984, d’un nouveau concordat (à l’étude depuis 1975), prévoyant entre autres la reconnaissance du pluralisme religieux, ainsi que de nouvelles normes concernant le mariage et l’enseignement religieux. À la fin des années quatre-vingt, le Parti socialiste paraît ainsi, avec sa stratégie de mouvement, sa désinvolture idéologique, sa technique médiatique et sa personnalisation du pouvoir, bien adapté aux mutations de la société italienne, société qui se caractérise alors par l’effondrement des grands mythes collectifs des années soixante-dix et par la redécouverte des valeurs de l’individualisme, ce qui se traduit souvent par la montée du corporatisme. La crise des grandes organisations – syndicats et partis – débouche en effet sur un émiettement de la revendication sociale et une multiplication des groupes catégoriels. Ces comités de base (Cobas), particulièrement actifs parmi les classes moyennes salariées (enseignants, personnel médical et paramédical, transporteurs, etc.), posent, en paralysant à plusieurs reprises le service public, la question jusque-là tabou d’une réglementation du droit de grève par l’obligation d’un service minimal dans certains secteurs. Cette mesure, dont les syndicats finissent par accepter le principe, s’inscrit dans le cadre général d’une modernisation de l’État, dont la classe politique discute depuis dix ans, sans parvenir à d’autres réformes significatives que la réduction drastique, en octobre 1988, du vote secret pour l’approbation des textes législatifs. Cette modification du règlement intérieur parlementaire est destinée à mettre le gouvernement à l’abri des embuscades de francs-tireurs et à lui permettre de mieux contrôler les dépenses publiques. L’usage généralisé du vote public rend également plus difficiles ces accords dans l’ombre entre majorité et opposition, si caractéristiques de la vie politique italienne (ce qui explique d’ailleurs la forte opposition du P.C.I. à cette réforme).
    À la fin de la décennie, l’Italie semble ainsi s’acheminer vers une transformation progressive de son système politique dans le sens souhaité par Bettino Craxi, persuadé qu’il sera le Mitterrand italien. Le système économique, en revanche, conserve sa spécificité, fondée à la fois sur la générosité d’un État-providence et sur la souplesse d’une économie capitaliste qui ne connaît guère d’entraves administratives à son expansion. Les bouleversements politiques et économiques intérieurs et internationaux vont, à partir de 1989, modifier complètement ce schéma en obligeant l’Italie à une révision totale de tout ce qui constituait son identité.

8. Les bouleversements des années quatre-vingt-dix

La disparition du communisme

    La décision, prise par le secrétaire général du P.C.I., Achille Occhetto, le 12 novembre 1989, sous la pression des événements d’Europe de l’Est, de mettre fin à l’expérience communiste et de fonder un nouveau parti est évidemment de nature à modifier radicalement le système partisan italien. L’effondrement d’un des deux grands piliers de ce système ne peut laisser indemne l’autre pilier, la Démocratie chrétienne. Plus, en effet, que la représentation des valeurs chrétiennes, c’est l’anticommunisme qui justifie et assure l’unité politique des catholiques. L’ennemi disparaissant, la pluralité des options redevient possible et légitime.
    Les conséquences ne sont pas moins importantes à gauche. Pour les communistes eux-mêmes d’abord: le débat passionné qui suit la proposition d’un changement total d’identité fait éclater un parti qui avait maintenu au moins l’apparence du monolithisme. À des militants désorientés et souvent même révoltés, la direction apparaît profondément divisée et indécise. Au congrès de Rimini, qui ratifie la mort du P.C.I. et la naissance du Parti démocratique de la gauche (P.D.S.), la minorité orthodoxe rassemblée autour du vieux militant prosoviétique Armando Cossutta et du syndicaliste Sergio Garavini fait sécession et fonde le nouveau parti Rifondazione comunista. Au cours de l’année, il reçoit l’adhésion du petit parti d’extrême gauche Democrazia proletaria, puis des anciens leaders du Manifesto. Cette scission ne rend pas le P.D.S. beaucoup plus homogène. L’aile gauche, sous la conduite de Pietro Ingrao, partage certes les options démocratiques de la direction, mais refuse la renonciation à un projet de transformation radicale de la société que semble impliquer la disparition du qualificatif communiste. Sur les thèmes de l’anticapitalisme, de l’antisocialisme et du pacifisme, elle est plus proche de Rifondazione que du P.D.S. L’aile droite, dont le principal leader est Giorgio Napolitano, est également en désaccord avec Occhetto sur le choix du nom, mais pour des raisons opposées. Ayant depuis longtemps opté pour la social-démocratie et pour la réunification à terme du mouvement ouvrier séparé depuis 1921, elle critique l’absence de la référence socialiste dans le nouveau nom.
    La position du secrétaire général et des jeunes dirigeants qui l’entourent s’appuie en effet sur un double constat d’échec, celui du communisme et celui du socialisme. Son projet est de rassembler dans une formation entièrement nouvelle les déçus des partis historiques de la gauche et les militants des mouvements réformistes: écologistes, radicaux, féministes, catholiques, etc. Mais, bien qu’élu avec 68,7 p. 100 des suffrages lors du congrès de Rimini, Achille Occhetto impose difficilement son autorité sur un parti divisé. Il ne parvient guère non plus à donner une identité claire à la nouvelle formation, qui oscille entre un parti radical de masse, un parti social-démocrate sur le modèle allemand ou scandinave, ou encore un parti « libéral » à l’américaine. Déçus par les querelles internes, l’incertitude des positions et la faiblesse du leadership, beaucoup d’intellectuels venus au P.D.S. dans l’espoir d’introduire un changement profond dans la vie politique italienne l’ont déjà quitté.
    La mutation du P.C.I. intervient aussi directement sur le destin du Parti socialiste. Elle anéantit en effet le grand dessein de Bettino Craxi de se présenter comme le seul représentant réformiste du mouvement ouvrier et, à ce titre, comme l’héritier du capital électoral d’un Parti communiste en fort déclin.
    Désormais, le P.S.I. doit compter avec un autre parti de gauche, pleinement légitimé à faire valoir sa vocation gouvernementale et membre comme lui de l’Internationale socialiste depuis septembre 1992. Pris à contre-pied, Bettino Craxi a mal su gérer la situation. L’ironie avec laquelle il a accueilli la transformation du Parti communiste et sa faveur renouvelée à la veille des élections de 1992 pour l’alliance avec la D.C. ont accrédité les accusations de conservatisme. Son hostilité au premier et timide essai de réforme de la loi électorale par l’abolition des préférences multiples lui a valu un échec au référendum sur ce thème en juin 1991 et, surtout, le soupçon d’être indifférent à la moralisation du système contribuant à la dégradation rapide de l’image du P.S.I. dans l’opinion. La seconde cause de bouleversements est en effet la manifestation éclatante des tares d’un système et d’une classe politique usés par quarante-cinq ans de pouvoir sans alternance.

Les tares du système

    La fin des années quatre-vingt et les premières années quatre-vingt-dix sont marquées par deux phénomènes dont la gravité est fortement ressentie par l’opinion publique: l’étendue de la corruption et la révélation des liens entre la mafia et les institutions.
La corruption généralisée
    Les nombreux scandales financiers des années soixante-dix et quatre-vingt avaient déjà largement contribué à discréditer la classe politique italienne. Mais, lorsque le président socialiste d’une maison de retraite, Mario Chiesa, est pris, le 17 février 1992, en flagrant délit au moment où il recevait un dessous-de-table d’un entrepreneur, c’est une véritable bombe à retardement qui se trouve entre les mains de la magistrature. Le juge chargé de l’enquête, Antonio Di Pietro, découvre vite que les commissions payées par les chefs d’entreprise pour obtenir la concession de travaux publics ou autres faveurs ne sont pas des épisodes isolés, mais qu’il s’agit d’un système généralisé de financement occulte des partis politiques, qui pourtant en Italie bénéficient depuis 1974 d’un financement public. Le Parti socialiste est le plus atteint par le nombre et la qualité des personnalités concernées (jusqu’à l’entourage familial du secrétaire général et Bettino Craxi lui-même) et par les attaques virulentes autant que maladroites du chef du P.S.I. contre les magistrats.
    Mais aucun des partis traditionnels n’est épargné. À côté de très nombreux démocrates-chrétiens, on trouve aussi des sociaux-démocrates et des libéraux, des républicains et des communistes. En avril 1993, ce sont ainsi plus de cent cinquante parlementaires qui sont l’objet de poursuites judiciaires par les magistrats agissant dans le cadre de l’opération « mains propres », tandis que tous les secrétaires généraux de partis gouvernementaux et cinq ministres du gouvernement Amato, faisant l’objet d’ouvertures d’enquête, sont contraints de démissionner.
    Personne non plus n’est épargné du côté des chefs d’entreprise, des responsables de P.M.E. au directeur financier de F.I.A.T., des managers privés aux managers publics. Ces derniers, qu’il s’agisse du président de l’E.N.E.L. ou de celui de l’E.N.I., sont même considérés comme les principaux bailleurs de fonds des partis de la majorité.
    Le phénomène de la corruption n’est certes pas spécifique à l’Italie, mais il y a pris des proportions inconnues dans d’autres pays, et, de plus, il est étroitement lié à l’autre zone d’ombre de la vie publique italienne mise en pleine lumière en 1992-1993: les liens entre la criminalité organisée et les institutions.

La mafia

    Au milieu des années quatre-vingt, le pool de jeunes magistrats palermitains, autour de Giovanni Falcone, avait obtenu d’importants succès, grâce en particulier aux « repentis ». Le plus important d’entre eux, Tommaso Buscetta, avait ainsi permis non seulement l’arrestation de nombreux mafiosi et la tenue du maxi-procès de Palerme en 1986, mais une connaissance beaucoup plus précise des mécanismes internes de l’organisation criminelle.
    Mais, les années suivantes, la situation n’avait cessé de se dégrader. Des querelles de délimitation de compétence avaient opposé le Haut Commissariat et les juges spécialement chargés de la lutte antimafia à la magistrature ordinaire, les carabiniers aux policiers. L’observation rigoureuse par le Conseil supérieur de la magistrature des usages administratifs dans la gestion des carrières – le privilège de l’ancienneté en particulier – avait eu pour conséquence de démanteler l’équipe efficace de Giovanni Falcone. En même temps, le respect scrupuleux des garanties largement accordées aux inculpés par le nouveau Code pénal en vigueur depuis le 1er janvier 1989 avait amené la libération de nombreux mafieux. Sous la dictature de Toto Riina et de son clan des Corleondesi, la mafia avait de son côté trouvé des parades efficaces: un cloisonnement plus rigoureux, une intimidation impitoyable des repentis et, surtout, l’élimination des policiers et des magistrats les plus dangereux pour elle. La longue suite d’assassinats culmine en 1992, avec les attentats qui coûtent la vie aux deux juges les plus engagés dans la lutte antimafia, Giovanni Falcone le 23 mai et Paolo Borsellino le 19 juillet. En outre, l’assassinat, le 12 mars, de Salvo Lima, député européen démocrate-chrétien, ancien maire de Palerme, membre important du courant andreottien et suspect depuis longtemps de connivence avec la mafia, pose le problème des rapports entre l’organisation criminelle et le pouvoir politique.
    Au début des années quatre-vingt-dix, la mafia semble ainsi à l’apogée de son pouvoir, contrôlant, de l’aveu même du président de la République Francesco Cossiga, des régions entières et étendant ses tentacules sur une grande partie du territoire et du secteur financier. C’est pourtant le moment où l’environnement socio-culturel et politique qui lui a permis de prospérer est en train de s’écrouler. Les assassinats de Giovanni Falcone et de Paolo Borsellino ont été les révélateurs des changements dans la société méridionale par la forte mobilisation qu’ils ont suscitée et par les condamnations de plus en plus véhémentes de l’Église. La transformation culturelle concerne également l’organisation elle-même. La loi de l’omertà et les rites d’initiation qui en faisaient une contre-société tendent à disparaître, comme le montre la multiplication du nombre des repentis. Exceptionnels dans les années soixante-dix, ils sont en 1993 plus de quatre cents. Leur nombre et leurs révélations sont par ailleurs étroitement liés à la modification des rapports entre la mafia et les institutions.
    La liaison entre ces deux ordres est une constante de l’histoire italienne depuis l’Unité. Garante d’un certain ordre social et politique au XIXe siècle, la mafia a vu ce rôle réaffirmé à partir des années quarante. Utilisée par des Américains pour faciliter le débarquement en Sicile, elle l’a ensuite été par les partis modérés pour faire obstacle au communisme en canalisant sur eux les votes qu’elle contrôlait. Excellent agent électoral pour une Démocratie chrétienne sans racines dans le Midi au lendemain de la guerre, elle agit donc comme un acteur important de la stabilisation sociale et politique. Ces raisons idéologico-politiques expliquent largement les compromissions du parti dominant, le long silence de la hiérarchie religieuse, sans doute aussi l’implication des services secrets italiens et américains, et celle des loges maçonniques occultes, dont la P2 n’est pas le seul exemple.
    Ces raisons tombent en grande partie avec la disparition du communisme interne et international à la fin des années quatre-vingt. On observe alors une détermination plus affirmée de l’État pour mettre fin à ces liaisons dangereuses, tandis que les repentis commencent à révéler les connivences passées. En 1991, plusieurs conseils municipaux suspects de complicité avec la mafia sont dissous par le ministre de l’Intérieur Vincenzo Scotti, tandis que les décrets émis en juin de la même année par le gouvernement Andreotti renvoient en prison quarante mafiosi importants remis en liberté pour échéance des termes légaux de la détention préventive. Le président de la première section de la Cour de cassation, Corrado Carnevale, responsable de l’annulation de nombreuses sentences contre des mafiosi, est transféré du secteur pénal au secteur civil avant de faire l’objet, en 1993, d’une ouverture d’enquête pour complicité avec l’organisation criminelle. En son absence, la Cour de cassation confirme, en janvier 1992, les sentences prononcées par les juges du maxi-procès de Palerme, dont plusieurs condamnations à la prison à vie.
    Les conséquences de ce durcissement sont rapides. La mafia réagit par le meurtre de Salvo Lima coupable de n’avoir pas pu ou plus voulu intervenir en faveur des prisonniers, et son assassinat prend le sens d’un avertissement lancé aux autres garants politiques de l’immunité mafieuse.
    Inversement, les repentis voient dans l’action plus rigoureuse de l’État, et aussi dans le séisme qui secoue la vieille classe politique à la suite des élections et des enquêtes judiciaires, le signal attendu pour élargir le champ de leurs révélations. Concernant l’organisation elle-même, ces révélations permettent à la police de remporter des succès éclatants, comme l’arrestation, le 15 janvier 1993, de Toto Riina, précédée et suivie de celles de ses principaux lieutenants. S’agissant des liens entre la mafia et les institutions, elles provoquent un choc encore plus grand en mettant directement en cause l’homme politique le plus puissant d’Italie jusqu’à ces derniers mois, Giulio Andreotti. Député de 1946 à 1992, sénateur à vie en 1992, membre de presque tous les gouvernements depuis 1947, sept fois président du Conseil, candidat tacite en mai 1992 à la présidence de la République, Giulio Andreotti est dénoncé par plusieurs mafiosi comme la « référence romaine » de l’organisation criminelle. Il est aussi accusé d’être au cœur de tous les grands drames ou scandales nationaux non encore entièrement éclaircis, comme la faillite et l’assassinat des banquiers Michele Sindona et Roberto Calvi, les meurtres du général Dalla Chiesa, du journaliste Mino Pecorelli et d’Aldo Moro lui-même. Atteint le 27 mars par une demande d’ouverture d’enquête des magistrats palermitains, Andreotti appuie sa défense à la fois sur l’invraisemblance de certaines révélations et le peu de crédibilité de ses accusateurs, et sur l’arsenal de mesures antimafia prises par son gouvernement en 1991. Il peut plus difficilement justifier ses rapports très étroits avec Lima. Pour le moment, cette mise au jour des connivences entre la mafia et le pouvoir politique, qui atteint d’autres leaders de la Démocratie chrétienne – en particulier une grande partie des dirigeants napolitains –, a l’avantage d’éliminer le principal point de force de la criminalité organisée et autorise donc l’espoir de la vaincre. Mais elle alimente aussi le rejet populaire à l’égard de la classe politique en général et de la Démocratie chrétienne en particulier.
    Ce rejet a eu plusieurs occasions de se manifester publiquement au cours des diverses élections tenues en 1990, 1991 et 1992.

Le rejet de l’opinion publique

    La disparition du communisme, en libérant l’électorat des contraintes idéologiques, a fait des élections des années quatre-vingt-dix les premières élections vraiment libres qu’ait connues l’Italie depuis 1946. Cette libération coïncidant avec une crise économique et une crise morale sans précédent, il était prévisible qu’elle pénaliserait les partis traditionnels et donnerait toutes ses chances au vote protestataire. Les consultations successives se caractérisent en effet par un déclin croissant des vieux partis et l’affirmation toujours plus forte de mouvements nouveaux, comme la Rete et surtout la Ligue lombarde.

Le déclin des partis traditionnels

L’érosion de l’héritage communiste
    Intervenant soit au milieu des durs débats internes, soit un an seulement après la création du P.D.S., les élections des années quatre-vingt-dix ne pouvaient guère être favorables aux ex-communistes. Le P.C.I. en 1990, ses héritiers en 1991 et 1992 continuent à suivre la courbe descendante amorcée en 1979, un électorat nouveau n’ayant pas encore remplacé l’électorat traditionnel en déclin. Le score passe ainsi de 26,6 p. 100 aux législatives de 1987 à 24 p. 100 aux régionales de 1990 pour le P.C.I., à 21,7 p. 100 aux législatives de 1992 et à 17,7 p. 100 aux communales partielles de 1992 pour les deux partis issus du P.C.I. Les tests électoraux révèlent en outre le danger pour le P.D.S. de la concurrence de Rifondazione comunista, qui recueille 5,6 p. 100 des voix aux législatives d’avril 1992 et 6,4 p. 100 aux municipales partielles de décembre. On note cependant, à la fin de l’année 1992, une stabilisation électorale du P.D.S

La chute des partis gouvernementaux
    Les partis gouvernementaux sont dans une situation encore plus difficile. Certes, globalement les résultats des élections régionales de 1990 et législatives de 1992 n’indiquent encore qu’un léger fléchissement par rapport à 1987 pour les deux principaux partis gouvernementaux: la D.C. passe de 34,3 à 33,4 p. 100 et à 29,7 p. 100, et le P.S.I. de 14,3 à 15,3 p. 100 et à 13,6 p. 100. Mais leur carte électorale est profondément modifiée. En 1992, la D.C. abandonne huit points en Italie septentrionale (tombant de 32 à 24 p. 100), alors qu’elle ne perd que 1,4 point dans le Midi continental (de 40,7 à 39,3 p. 100) et qu’elle gagne 1,7 point dans les îles (de 37,6 à 39,3 p. 100). Une évolution semblable concerne le Parti socialiste, qui perd 2,8 points dans le Nord (et 5,4 à Milan), mais connaît un net succès dans le Midi continental (+ 3 points). Le vote d’échange – vote contre des faveurs individuelles – continue ainsi à fonctionner au profit des partis gouvernementaux dispensateurs de ressources, qui se méridionalisent d’autant plus qu’ils perdent le soutien des régions les plus modernes et les plus concernées par des votes d’opinion.
    Les choses s’aggravent pour les partis gouvernementaux avec l’explosion des enquêtes judiciaires qui entraînent une véritable catastrophe pour la D.C. et le P.S.I. lors des élections locales de décembre 1992. Dans le Nord, à Monza, la D.C. tombe de 35,8 à 16,8 p. 100 et à Varèse de 29,9 à 17,7 p. 100. Quant au P.S.I., il est menacé d’une quasi-disparition, passant de 17,3 à 5,5 p. 100 à Monza et de 15,6 à 4,2 p. 100 à Varèse. Et, cette fois, la chute n’épargne pas le Midi: à Reggio di Calabria, la D.C. tombe de 29,7 à 23,8 p. 100, et le P.S.I. de 23,1 à 11,3 p. 100.
Dans tous les cas, les pertes profitent à peu près exclusivement aux nouveaux mouvements, la Ligue lombarde et la Rete, sauf dans quelques communes du Midi où l’extrême droite recueille les électeurs désertant les listes démocrates-chrétiennes (à Reggio, le M.S.I. obtient 16,6 p. 100 des voix, contre 6 p. 100 aux élections municipales de 1990).

Les nouveaux mouvements

La Ligue lombarde
    Le phénomène le plus marquant de ces dernières années est effectivement le triomphe obtenu en Italie du Nord par une formation ambiguë, la Ligue lombarde.
    Créée par Umberto Bossi comme un mouvement de défense de la spécificité lombarde, de ses traditions historiques, de son idiome et de sa culture, la Ligue lombarde apparaît pour la première fois au niveau national lors des élections de 1987. Sur ces thèmes régionalistes, elle ne réalise qu’un très faible score: 186 254 voix (0,5 p. 100), toutes obtenues en Lombardie. Trois ans plus tard, aux élections régionales de 1990, elle recueille 4,5 p. 100 des suffrages, et 18,9 p. 100 en Lombardie. Les tests partiels de 1991 confirment son enracinement dans le nord du pays. À Brescia, troisième ville industrielle d’Italie et fief de la D.C., elle réussit à dépasser cette dernière (24,4 p. 100 contre 24,3 p. 100). 1992 est l’année du triomphe d’Umberto Bossi. Aux législatives d’avril, son mouvement recueille 8,7 p. 100 des voix au niveau national, 17,3 p. 100 en Italie septentrionale et 23 p. 100 en Lombardie. Enfin, aux élections municipales partielles de 1992, elle s’affirme de très loin comme le premier parti dans les villes du Nord. En octobre, elle atteint 34 p. 100 des voix à Mantoue; en décembre, 32,1 p. 100 à Monza et 37,3 p. 100 à Varèse (40 p. 100 partout si on ajoute les suffrages obtenus par la Ligue alpine issue d’une scission perpétrée par la sœur de Bossi).
    Cette irruption en force de la Ligue dans la vie politique italienne appelle plusieurs observations.
    La première concerne l’implantation territoriale. Bien qu’elle dépasse les frontières de la Lombardie, cette implantation reste strictement limitée à l’Italie du Nord. Les efforts d’Umberto Bossi, en décembre, pour faire émerger un mouvement semblable dans le Centre et dans le Sud ont jusqu’à présent échoué. Son terrain de prédilection est celui des provinces « blanches » de Lombardie et de Vénétie, où elle concurrence très gravement la D.C. Dans la circonscription de Brescia-Bergame aux élections législatives de 1987, la D.C. recueillait 44 p. 100 des suffrages et la Ligue 3,8 p. 100; à celles de 1992, les pourcentages obtenus étaient respectivement de 32,1 pour la D.C. et de 25,2 pour la Ligue. Et, dans la circonscription de Côme-Sondrio-Varèse, la Ligue, qui en 1987 obtenait 6,7 p. 100 des voix en face d’une D.C. à 35,5 p. 100, dépasse cette dernière en 1992 (28,6 p. 100 contre 25,5 p. 100). Les rapports sont encore plus accablants pour la D.C. lors des élections municipales de l’automne et de l’hiver de 1992, avec des écarts en faveur de la Ligue de 15 points à Monza et de 20 points à Mantoue et Varèse
    L’analyse géographique permet d’avoir une idée globale de l’origine de l’électorat de la Ligue. Si les transferts proviennent de presque tous les partis, y compris du P.D.S. et du M.S.I., la majorité d’entre eux concerne d’anciens électeurs de la D.C. Cela pose toute la question des rapports entre le monde catholique et la Ligue. Le rappel par la hiérarchie des valeurs chrétiennes de solidarité et d’unité a été justement compris comme une prise de position contre la Ligue. Si cet appel a été peu suivi dans les citadelles « blanches » de l’Italie nord-orientale, c’est sans doute parce que la sécularisation de la société y était beaucoup plus avancée que ne le laissait supposer la permanence du vote pour la D.C.
    La deuxième question concerne le programme et la nature d’un mouvement qui refuse de se situer sur l’échelle droite-gauche et se veut « au-delà » de ces clivages. L’évolution des thèmes avancés par les dirigeants brouille en outre une image qui, au départ, était celle d’une formation à connotation raciste et poujadiste. L’aspect xénophobe est en effet une des composantes au moins initiale du programme (arrêt de l’immigration méridionale et extra-communautaire, préférence régionale en matière d’emploi ou de logement, etc.). Mais la thématique s’est vite élargie à la dénonciation de tous les dysfonctionnements du système politique italien: colonisation de l’État par les partis, inefficacité de l’administration centrale, corruption généralisée. Ces dénonciations trouvent évidemment un écho particulièrement ample dans l’Italie de 1992, submergée par les « affaires ». Le thème principal lui-même, qui fustige les transferts massifs de fonds publics produits par les régions septentrionales vers le Midi, où ils alimentent plutôt les caisses de la mafia que les investissements productifs, s’est affiné. Du refus égoïste des régions riches d’aider les régions pauvres il se transforme de plus en plus en une réflexion sur les aspects pervers d’un type d’assistance qui, effectivement, non seulement n’a pas produit un développement autonome du Midi, mais l’a entravé. Ce qui n’a pas changé dans le programme et le vocabulaire de la Ligue, c’est la solution aux problèmes du pays résumée d’un mot: le fédéralisme. Encore que ce terme se prête à plusieurs lectures. Dans sa version extrême – et les dirigeants de la Ligue ne se sont pas privés de l’évoquer –, il débouche sur un séparatisme qui mettrait fin à l’unité italienne. Dans sa version modérée, qui est celle défendue par Umberto Bossi depuis que ses grands succès électoraux l’ont rendu plus responsable, il prend pour modèle le fédéralisme allemand.
    Si le vote protestataire se dirige essentiellement vers la Ligue lombarde dans le Nord, dans le Sud, où les partis gouvernementaux ont bien résisté jusqu’en 1992 grâce à leurs réseaux de clientèle, il se porte maintenant sur des formations nouvelles comme la Rete, ou reflue sur l’extrême droite néo-fasciste.
    Fondée par l’ancien maire démocrate-chrétien de Palerme, Leoluca Orlando, en rupture avec son parti sur le thème de la lutte contre la mafia, la Rete correspond à une tradition de gauche du monde catholique. Aux élections législatives d’avril 1992, elle reste cantonnée à la Sicile (1,9 p. 100 au niveau national, 9 p. 100 dans l’île et 24,5 dans la ville de Palerme). Mais les élections municipales partielles de décembre indiquent une extension quantitative et géographique de son influence, avec un score global de 4 p. 100 et surtout une affirmation dans le Nord: 6,5 p. 100 à Monza et 5,5 p. 100 à Varèse. Dans ces deux villes, elle dépasse donc quatre des cinq partis gouvernementaux, dont le P.S.I. Comme la corruption, l’échec des partis traditionnels et le succès des nouvelles formations ne sont pas une spécialité italienne. Tous les grands pays européens connaissent des phénomènes semblables, qui se traduisent par une montée souvent simultanée des mouvements populistes et des écologistes. La spécificité italienne réside dans le fait que les premiers (Rete et surtout Ligue lombarde) l’emportent de beaucoup sur les seconds. En 1992, les Verts atteignent en effet à peine 3 p. 100 des voix (et encore grâce aux votes obtenus dans quelques régions frontières, comme le Trentin ou le Val d’Aoste), car, ils restent hors des deux débats majeurs: la corruption et le gâchis engendrés par la partitocratie, et le drame de la mafia.

Les tentatives de renouvellement

Les partis aux prises avec la crise
    Désignés comme les responsables de tous les maux qui accablent l’Italie, rejetés et méprisés par l’opinion publique, poursuivis par les magistrats, les partis ont vu fondre à la fois leurs électeurs, leurs militants et leurs finances. Tous ont essayé de réagir en proposant des réformes susceptibles de modifier leur image et d’apporter des réponses aux demandes de la société italienne, des réformes qui devraient déboucher sur une refonte radicale des principales formations appelées à changer de structure, de méthodes et, sans doute, même de nom.
    Le plus menacé, le Parti socialiste, est aussi celui qui éprouve les plus grandes difficultés à se transformer. Entièrement dominé pendant seize ans par la personnalité autoritaire de Bettino Craxi, le P.S.I. a beaucoup de peine à se défaire de sa vieille classe dirigeante, définitivement compromise, et à donner forme à un nouveau parti. L’élimination de Bettino Craxi est le premier objectif des « réformateurs » regroupés à partir de l’automne de 1992 autour de l’ex-dauphin du secrétaire général, Claudio Martelli. La bataille entre les deux hommes pour la conquête du secrétariat se double d’une confrontation sur les stratégies politiques. Claudio Martelli propose en effet une réforme radicale rompant avec le passé d’un socialisme qui lui paraît condamné, même dans sa forme social-démocrate. L’avenir, pour lui, est dans une gauche élargie rassemblant, dans une Alliance démocratique, les réformistes du P.R.I. au P.D.S. et dans une transformation du système politique par une loi électorale majoritaire.
    En avril 1993, cependant, ni le renouvellement de la classe dirigeante et de l’organisation interne ni le choix d’une stratégie politique ne sont résolus. Les réformateurs, qui en novembre 1992 n’obtiennent que 33 p. 100 des voix de l’assemblée du parti, sont durement atteints, en février 1993, par l’avis d’ouverture d’enquête pour corruption adressé à leur leader. Contraint de démissionner de son poste ministériel, Claudio Martelli décide alors d’abandonner également le P.S.I., à la veille de l’assemblée réunie pour élire le nouveau secrétaire général. Bien que démissionnaire à son tour, Bettino Craxi réussit à faire élire, le 12 février 1993, son candidat Giorgio Benvenuto, par 56,4 p. 100 des voix, contre 41,1 p. 100 à Valdo Spini, soutenu par Martelli.
    L’incapacité du parti à se rassembler autour d’un candidat unitaire, le parrainage d’hommes considérés comme les naufrageurs du socialisme italien et le maintien de plusieurs d’entre eux dans les organismes de direction font peser une lourde hypothèque sur l’action future du nouveau secrétaire général. Aussi, ses efforts pour tourner sans drame la page du craxisme tout en conservant ce qui peut être sauvé de l’héritage, sa prise de position en faveur du changement de loi électorale (en opposition avec Bettino Craxi toujours partisan de la proportionnelle) ne paraissent-ils guère en mesure de sauver un parti à la dérive.
    La D.C. a su mieux réagir. Dès le lendemain du désastre électoral de Mantoue, en octobre 1992, un bref comité national élit à l’unanimité un nouveau secrétaire général à la place d’Arnaldo Forlani démissionnaire. Mino Martinazzoli a une réputation d’intégrité politique, morale et financière bien utile pour restaurer l’image du parti. Les premières mesures annoncées ou réalisées – allégement de la machine bureaucratique, régionalisation de l’organisation, acceptation d’une réforme électorale dans un sens majoritaire et, surtout, moralisation du parti (mise à plat des adhésions, élimination des personnalités faisant l’objet d’enquête judiciaire) – sont accueillies favorablement par les militants et le monde catholique. Mino Martinazzoli, cependant, ne veut pas être le « liquidateur de la D.C. ». Son objectif est de maintenir un parti uni dans lequel l’ancien et le nouveau concourraient à la rénovation pour pouvoir continuer à représenter l’ensemble des catholiques italiens. Or des voix de moins en moins isolées émettent des doutes sur ce dernier aspect d’une vie politique qui paraît appartenir plus au passé qu’à l’avenir. En outre, au sein même du parti, les réformateurs exercent des pressions toujours plus fortes pour obliger le secrétaire général à aller plus vite et plus loin. La secrétaire régionale de Vénétie, Rosy Bindi, prend la tête d’un groupe qui réclame la convocation d’un congrès constituant en vue de la création d’une nouvelle formation, dotée d’un nouveau nom. De son côté, Mario Segni, très sceptique sur les possibilités de régénérer la D.C de l’intérieur, navigue durant toute l’année 1992 à la lisière du parti, allant, lors des élections municipales de Fiumicino (banlieue de Rome) en décembre, jusqu’à soutenir contre la D.C. une liste commune P.D.S.-P.R.I.-Verts Populaires pour la réforme. Dans ce contexte mouvant, les avis d’ouverture d’enquête pour complicité avec la mafia adressés à Giulio Andreotti et à plusieurs leaders du parti constituent un choc décisif. Mario Segni en prend acte le premier en démissionnant, le 30 mars 1993, d’un parti « dominé par les hommes qui ont ouvert les portes de la République aux corrompus et aux mafieux ». Mino Martinazzoli, pour sa part, annonce en avril 1993 la convocation, pour la fin de juin à Milan, du congrès constituant réclamé par les réformateurs. Une nouvelle structure, une nouvelle classe dirigeante, un nouveau nom se référant au Parti populaire de don Sturzo: l’opération annoncée rappelle singulièrement celle qu’ a menée Achille Occhetto entre 1989 et 1991. Comme pour le P.D.S., l’identité de la nouvelle formation reste cependant une question essentielle encore largement sans réponse, dans la mesure où ne sont connues ni la position du futur parti (de centre ou progressiste) ni l’étendue de la diaspora prévue des catholiques.
    En avril 1993, en tout cas, le système de partis établi au lendemain de la guerre a éclaté. Mais la recomposition à partir des mouvements transversaux qui proposent de nouvelles agrégations reste encore à l’état latent, même si les référendums du 18 avril ont posé les bases d’un système différent.

Les référendums du 18 avril 1993
    Face à un système politique bloqué et à des partis préoccupés avant tout de maintenir leur pouvoir, les mouvements partisans de changements institutionnels profonds ont eu recours aux référendums. Lancée au début des années quatre-vingt-dix par Mario Segni et Massimo Severo Giannini, la campagne référendaire en faveur d’une modification de la loi électorale n’a eu, en 1991, l’aval de la cour constitutionnelle que pour une seule consultation, celle qui concernait l’abolition des préférences multiples, dénoncées comme un instrument du clientélisme et de la corruption. Le triomphe des promoteurs du référendum (95,6 p. 100 de votes favorables) était déjà un signe éclatant de rejet de la partitocratie et d’aspiration aux réformes.
    En 1992, sept des huit référendums proposés par les Populaires pour la réforme de Mario Segni, le Comité Giannini, les Verts et les radicaux ont pour objectif de réduire le pouvoir des partis, qu’il s’agisse de la modification de la loi électorale sénatoriale, de l’abolissement du financement public des partis ou de la suppression de certains ministères. Seule la loi sur la drogue fait exception. Durant toute l’année 1992, les formations traditionnelles ont cherché sans succès à s’entendre sur des compromis qui auraient évité la tenue des référendums et maintenu l’essentiel de leurs prérogatives. Mais, sur un sujet aussi crucial que le mode de scrutin, dont dépend les futurs équilibres politiques, l’accord s’est révélé impossible. La commission bicamérale chargée de promouvoir les réformes institutionnelles ne réussit à faire voter que la loi électorale municipale (élection au scrutin majoritaire pour les communes jusqu’à 15 000 habitants et, surtout, élection directe des maires) et la loi sur l’intervention publique dans le Midi. Toutes les autres réformes sont donc laissées à l’appréciation directe des électeurs. Et, craignant d’apparaître comme les défenseurs d’un système condamné, les responsables des partis jusque-là très réticents, la D.C. ou le P.S.I., se rallient aux partisans du « oui » aux référendums, qui désormais rassemblent donc une très large majorité allant de la Ligue lombarde au P.D.S., en passant par la D.C., le P.R.I., le P.L.I., le P.S.D.I., le P.S.I. et le P.D.S. Seules quelques personnalités isolées (comme Bettino Craxi au P.S.I. ou Pietro Ingrao au P.D.S.) rejoignent les partisans du « non »: M.S.I., Rete, Verts et Rifondazione comunista que l’abandon du scrutin proportionnel risquent d’éliminer du jeu politique.
    Les résultats dépassent les espoirs des promoteurs. La participation est très élevée – 77 p. 100 des inscrits – et les réponses sont massivement positives – entre 80 et 90 p. 100 – de « oui », à l’exception de la dépénalisation de l’usage de la drogue, qui ne recueille que 55 p. 100 d’avis favorables, et de l’abolition du ministère de l’Agriculture, qui n’est acceptée que par 70,1 p. 100 des suffrages. Le vote du 18 avril est donc interprété comme un plébicite antipartis, introduisant en Italie une véritable révolution dans l’ordre institutionnel. Les conséquences les plus importantes concernent le système électoral. En effet, les trois quarts des sièges du Sénat (238 sur 315) seront désormais attribués selon un mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour, le dernier quart restant relevable de la répartition proportionnelle. Il est évident qu’une modification aussi importante de la représentation d’une des branches du Parlement condamne le maintien d’un scrutin proportionnel à la Chambre. Les autres résultats référendaires sont également loin d’être négligeables: le financement public des partis est supprimé, trois ministères – les participations de l’État, le tourisme et l’agriculture – sont abolis (les attributions des deux derniers devraient passer aux régions), le gouvernement perd le droit de nommer les responsables des caisses d’épargne et les Unités sanitaires locales celui de contrôler l’environnement, enfin l’usage de la drogue est dépénalisé. Des réformes débouchant sur une seconde République paraissent donc cette fois inéluctables. C’est en tout cas la tâche primordiale qui attend le gouvernement qui succédera au gouvernement Giuliano Amato, démissionnaire le 21 avril 1993, au lendemain de la consultation référendaire.

Un exécutif à la recherche d’un nouveau souffle
    Avant même les résultats des référendums, parallèlement aux tentatives de rénovation des partis politiques et sous la pression des événements extérieurs, un début de renouveau est également lisible au niveau de la formation du pouvoir exécutif.

L’élection du président de la République
    La démission anticipée de quelques semaines de Francesco Cossiga le 25 avril 1992 déclenche les grandes manœuvres dans les partis, qui pensent encore pouvoir imposer un des candidats à sa succession faisant l’objet d’un intense marchandage entre eux: Bettino Craxi, Arnaldo Forlani ou Giulio Andreotti. Lorsqu’au quatrième tour de scrutin la coalition quadripartite s’entend sur le nom du secrétaire général de la D.C., Arnaldo Forlani, celui-ci dispose théoriquement de 532 voix, soit plus que la majorité absolue (508) requise. Mais une soixantaine de francs-tireurs font échec à une opération qui rappelle trop l’emprise de la partitocratie et le partage des postes entre des leaders déconsidérés (Forlani au Quirinal, Craxi au palais Chigi). Les votes se succèdent donc sans succès jusqu’à ce que l’attentat contre Giovanni Falcone mette le Parlement dans l’obligation morale de cesser ses jeux byzantins et d’élire sans délai un homme capable de redonner une image respectable de la plus haute charge de l’État. Dès le 24 mai, un outsider, le président de la Chambre, Oscar Luigi Scalfaro, est ainsi élu par 672 voix sur 1 002 votants, rassemblant sur son nom les suffrages de la D.C., des P.D.S., P.S.I., P.S.D.I., P.L.I., de la Rete, des Verts et du radical Marco Pannella. Âgé de soixante-treize ans, ce catholique convaincu est resté, malgré une longue carrière politique, un démocrate-chrétien atypique. Son image est celle d’un conservateur, mais aussi d’un homme d’une grande rigueur morale et d’un fervent défenseur du régime parlementaire, ce qui l’a souvent amené à s’opposer durement à son prédécesseur. Dans une période aussi tourmentée que celle que traverse l’Italie, il est cependant appelé à jouer un rôle qui dépasse celui de notaire, auquel il semblait vouloir cantonner Francesco Cossiga.

L’action courageuse du gouvernement Amato
    Il a fallu plus de deux mois pour persuader les partis que les élections des 5 et 6 avril avaient profondément modifié les termes de la vie politique italienne. Ce n’est en effet que le 17 juin que Bettino Craxi renonce à imposer son retour à la tête du gouvernement et désigne Giuliano Amato comme le candidat du P.S.I. Accepté par les autres partis de la majorité, le nouveau président du Conseil, constitutionnaliste réputé, doit certes sa carrière politique à Bettino Craxi, mais il a su conserver une indépendance par rapport au Parti socialiste, qui le met personnellement à l’abri des retombées fâcheuses des scandales. Le 27 juin 1992, il présente au Parlement une équipe réduite (25 ministres au lieu de 33, dont seulement 19 parlementaires) et renouvelée: treize ministres nouveaux, une représentation démocrate-chrétienne amputée de plusieurs notables discutés ou, comme Andreotti éliminé par son propre parti, sous couvert d’une incompatibilité entre fonction ministérielle et fonction parlementaire décidée quelques jours auparavant. Le programme comporte deux priorités. Une priorité politique: mener à bon port d’importantes réformes institutionnelles, en particulier la réforme électorale, et si possible élargir sa majorité en y faisant entrer le P.R.I. et le P.D.S. Et une priorité économique.
    Au cours des dix mois de son mandat, Giuliano Amato ne pourra cependant réaliser aucun de ses objectifs politiques. Il sera au contraire affaibli par les démissions successives de sept ministres sur vingt-cinq, dont cinq pour avis d’ouverture d’enquête à leur encontre. De plus, une initiative maladroite en mars 1993 pour trouver une solution politique au drame de la corruption apparaît comme une amnistie déguisée des délits commis. Une vague d’indignation non seulement oblige Giuliano Amato à retirer précipitamment ses décrets, mais entame gravement son capital de confiance.
En revanche, dans le domaine économique, Giuliano Amato est le premier chef de gouvernement à entreprendre une action de grande ampleur, commandée il est vrai par la gravité de la situation qu’il trouve à son arrivée au pouvoir.
    Durant les années quatre-vingt, l’Italie avait donné d’elle-même une image schizophrénique: d’un côté un système politique déficient, de l’autre une économie florissante et dynamique. À partir des années quatre-vingt-dix et spécialement depuis 1992, les deux domaines apparaissent indissociablement liés, la crise de l’un entraînant la crise de l’autre. La corruption montre les limites d’un système capitaliste dans lequel le mécanisme de la concurrence est faussé, tandis que les subventions généreuses de l’État-providence et clientéliste creusent un déficit public qui dépasse 150 000 milliards de lires et un endettement global supérieur à 103 p. 100 du P.I.B. Les conséquences sont des taux d’intérêt élevés (20 p. 100 en 1992), une lire surévaluée et des services publics inefficaces. Les entreprises, bénéficiaires dans le passé des largesses de l’État, supportent de plus en plus mal ces conséquences et réclament une autre gestion économique. La situation est encore aggravée au cours de l’été de 1992 par les perspectives européennes – » non » danois à Maastricht, incertitudes sur l’issue du référendum français –, qui rendent les marchés internationaux nerveux.
    La tempête monétaire qui s’abat sur le pays en été et surtout en automne de 1992 oblige donc le gouvernement à des choix douloureux. La lire est dévaluée le 13 septembre 1992, et, le 17, elle sort du système monétaire européen. En même temps, une manœuvre économique draconienne est engagée pour la récupération par le budget de l’État de 93 000 milliards de lires.
    La manœuvre comporte plusieurs volets. Le premier concerne l’assainissement des finances publiques touchant les recettes (augmentation des impôts, lutte contre la fraude fiscale par l’introduction d’une taxe minimale fixée par l’administration à l’égard des professions autonomes), mais également les dépenses. Des pans entiers de l’État social s’écroulent ainsi avec la limitation des remboursements de la sécurité sociale aux revenus les plus faibles et l’élévation de l’âge de la retraite à soixante-cinq ans. Le deuxième volet est un vaste plan de privatisation qui, approuvé par le Parlement en décembre 1992, devrait mettre fin à une des spécificités italiennes: le poids énorme du secteur public dans l’économie.
    D’une façon générale, les experts italiens et étrangers ont approuvé une action jugée courageuse et allant dans la bonne direction. Mais, intervenant dans une période de crise mondiale, les effets pervers de la politique d’austérité commencent à se faire sentir, surtout au niveau de l’emploi. En outre, l’annonce de sévères restrictions a déjà provoqué de violentes protestations. Lors des grandes manifestations de septembre et octobre 1992 (de 150 000 à 200 000 personnes dans les rues des principales villes d’Italie), les manifestants s’en sont pris à une politique qui pénalise surtout les salariés et à une classe dirigeante déconsidérée par les scandales financiers et jugée mal placée pour l’imposer. Ils n’ont pas épargné non plus les responsables des grandes centrales syndicales, agressés verbalement et physiquement pour avoir accepté, le 31 juillet 1992, de signer un accord mettant fin à l’échelle mobile et bloquant temporairement les négociations salariales.
    Sans consensus populaire, malmené par les diverses oppositions qui réclament depuis longtemps sa démission, appuyé sur une majorité parlementaire qui n’a plus guère de réalité dans le pays, le gouvernement Amato, malgré sa bonne volonté, ne peut résister au choc des référendums et démissionne le 21 avril. Son expérience montre bien la précarité de la situation politique et économique italienne, tant que l’élection d’un nouveau Parlement n’aura pas fait table rase du passé et révélé clairement les véritables rapports de forces existant dans le pays.
En attendant, l’image de l’Italie et son rôle international continuent à se dégrader.

L’affaiblissement de la politique extérieure
    La dévaluation de la lire et sa sortie du système monétaire européen, le fossé encore trop profond qui sépare certains aspects financiers (taux d’inflation, déficit public) des conditions mises à Maastricht sont autant de handicaps dans un secteur, celui de l’Europe, où l’Italie s’est toujours voulue à l’avant-garde.
    En outre, la fin des blocs politico-militaires et l’éclatement des nationalismes d’Europe centrale ont à la fois diminué son rôle de pays frontière (surtout aux yeux des Américains) et accru les risques sucités par un voisinage en feu. La situation dans l’ex-Yougoslavie et ses propres difficultés internes ont ainsi rendu vains les efforts faits par la diplomatie italienne, et surtout par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Gianni De Michelis, pour organiser autour de l’Italie une Mitteleuropa échappant à une influence allemande trop envahissante. D’une façon générale, le gouvernement italien n’apparaît plus en demeure, dans la nouvelle donne qui est celle des années quatre-vingt-dix, de jouer un rôle actif sur la scène mondiale.