ITALIE - POLITIQUE
Après plus de quarante ans de grande
stabilité politique, l’Italie est entrée, depuis la fin des années 1980, dans
une ère de bouleversements sans équivalent en Europe. Sous la pression des
événements internationaux et de ses propres déficiences, c’est en effet tout le
modèle économique et politique italien qui s’écroule. Un modèle qu’on peut dire
né à Yalta et mort à Berlin, dans la mesure où l’Italie, pays de frontière du
bloc occidental, abritant le plus fort parti communiste d’Occident, a été plus
que d’autres conditionnée par l’environnement international. Le système mis en
place dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale a été défini par différents
termes: démocratie inachevée, démocratie contractuelle, bipartisme imparfait. Il
reposait en effet sur l’hégémonie de deux partis, la Démocratie chrétienne au
gouvernement, le Parti communiste dans l’opposition, deux partis qui ne
pouvaient que s’opposer en temps normal ou s’associer en période exceptionnelle
(1943-1947, 1976-1979), mais non alterner au pouvoir. L’absence d’alternance est
ainsi une des caractéristiques essentielles de ce système dont la logique, à la
longue, a produit des facteurs négatifs tels que l’inamovibilité de la classe
dirigeante, l’habitude du compromis permanent et de la négociation d’accords
obscurs entre états-majors partisans, y compris entre la majorité et
l’opposition. Surtout, elle a entraîné la dégénérescence du rôle des partis
politiques. D’agents indispensables du débat démocratique, ceux-ci sont peu à
peu devenus les colonisateurs de l’État, occupant tous les centres de pouvoir
susceptible de leur procurer les moyens – argent et emplois – d’alimenter un
consensus qui ne se satisfaisait pas seulement d’incitations idéologiques. Cette
évolution a créé en Italie un État-parti, avec ses corollaires de corruption et
d’irresponsabilité, en particulier en matière de finances publiques.
Ce sont les bases mêmes de ce modèle qui ont été sapées à la
fin des années 1980 par l’effondrement du communisme international et le
déferlement de la crise monétaire et économique. La chute du Mur de Berlin a
précipité la disparition du Parti communiste italien, qui avait réussi jusqu’au
milieu des années 1980 à conserver une forte audience électorale (plus du tiers
des votants), mais connaissait depuis 1985 un déclin accéléré. Proposé en
novembre 1989 et entériné au congrès de Rimini en janvier 1991, son remplacement
par le Parti démocratique de la gauche modifie toutes les données du système
politique. L’écroulement du pilier communiste ne peut en effet laisser intact le
pilier catholique, dont la solidité était étroitement corrélée avec sa fonction
anticommuniste. Sans cette justification, l’unité politique des catholiques, en
contradiction avec la sécularisation croissante de la société italienne,
apparaît de plus en plus anachronique. Le Parti socialiste, de son côté, ne peut
plus prétendre représenter seul le socialisme réformiste.
C’est donc sur un système politique fragilisé que s’abattent,
au début de 1992, les révélations sur l’ampleur de la corruption et l’étroitesse
des liens entre le monde politique et la Mafia. La quasi-totalité de la classe
dirigeante, politique et économique, et le Parti socialiste tout entier sont
emportés par la tempête. La Démocratie chrétienne n’espère sauver une partie de
son patrimoine que par un retour aux sources, reprenant le vieux nom de Parti
populaire. Le Parti démocratique de la gauche, qui n’a pu éviter une scission
des communistes orthodoxes, ne recueille guère plus de la moitié de l’héritage
électoral du P.C.I., même s’il peut espérer constituer le noyau dur d’une gauche
rénovée. En revanche, de nouvelles formations émergent et sont portées par le
déferlement de la protestation populaire. La Ligue lombarde remporte un triomphe
en Italie du Nord, sur un programme essentiellement négatif: contre le
gouvernement central, corrompu et gaspilleur, contre le Midi, gouffre des
finances publiques, alimentées par les régions du Nord, et surtout contre les
partis traditionnels. À côté de la Ligue, d’autres mouvements, en particulier
les Populaires pour la réforme de Mario Segni, s’efforcent de donner naissance à
de nouvelles agrégations, transgressant les vieilles frontières partisanes.
Sur les ruines de l’ancien système politique, un nouveau
système est ainsi, difficilement, en train de se former en Italie. La clé de
voûte en est l’adoption d’un mode de scrutin majoritaire qui, remplaçant la
représentation proportionnelle, devrait, enfin, instaurer cette alternance au
pouvoir tant souhaitée par tous les réformistes.
1. Du fascisme à la démocratie (1945-1947)
Les apparences et la réalité
L’Italie libérée le 25 avril 1945 de
l’occupation allemande et du régime fasciste semblait présenter tous les
caractères prérévolutionnaires: une situation économique et sociale désastreuse
(chômage, pénurie, inflation galopante), une aspiration à de profonds
changements après vingt ans de dictature, une forte présence sociale et
culturelle du Parti communiste.
En réalité, de nombreux obstacles internes et internationaux
limitent les possibilités de transformation radicale. La Résistance a été le
fait d’une élite bourgeoise et ouvrière de l’Italie du Nord, les grandes masses
paysannes, surtout celles de l’Italie du Sud, étant restées à l’écart. Et le «
vent du Nord », face aux pesanteurs sociales et culturelles de l’Italie
profonde, se révèle vite impuissant à faire place nette à une Italie nouvelle.
On le voit lors du référendum institutionnel du 2 juin 1946 lorsque la
république ne l’emporte que par 12 718 641 voix contre 10 718 502 à la
monarchie, majoritaire dans toutes les provinces au sud de Rome, sauf une,
Trapani.
Mais l’obstacle majeur est d’ordre international. La
péninsule fait partie du bloc occidental qui se forme dès la fin de la guerre.
Et les Anglo-Saxons, dont les troupes occupent le pays jusqu’à la signature du
traité de paix, sont bien décidés à s’opposer, au besoin par la force, à toute
tentative subversive. De son côté, l’U.R.S.S. n’a pas l’intention d’apporter le
moindre soutien armé à l’établissement d’une démocratie populaire hors de sa
zone d’influence (l’exemple grec le montre clairement).
Le Parti communiste a vite compris cette double hypothèque
qui pèse sur un changement radical. Son chef, Palmiro Togliatti, rentré en
Italie le 27 mars 1944, écarte d’emblée toute action révolutionnaire et mise sur
une conquête légale du pouvoir, au prix de compromis qui ne seront pas toujours
bien compris de la base ou des intellectuels. Le ton est donné dès le lendemain
de son retour par la décision, très controversée, de participer au gouvernement
royal du maréchal Badoglio, qui vient d’ailleurs d’être reconnu par l’U.R.S.S.
Ce qu’on a appelé la svolta (la volte-face) de Salerne participe ainsi d’une
stratégie générale visant à faire du Parti communiste un acteur décisif du jeu
politique en maintenant aussi longtemps que possible l’unité antifasciste des
Comités de libération nationale. En même temps, Togliatti s’attache à renforcer
l’insertion sociale d’une formation qu’il a profondément réorganisée,
transformant un petit parti léniniste en grand parti de masse. Dès 1946, les
adhérents dépassent le million, tandis que s’étend le contrôle communiste sur
l’ancien réseau socialiste des coopératives, des maisons du peuple et du
syndicat unitaire, la C.G.I.L. (Confédération italienne du travail) Il y a là
des moyens d’assurer l’hégémonie du P.C.I. sur la gauche italienne et, en cas de
victoire électorale de celle-ci, d’imposer le régime souhaité par le parti.
Dans la désorganisation et le discrédit des forces de droite,
l’obstacle majeur à cette stratégie vient de la Démocratie chrétienne (D.C.),
seul parti modéré à disposer d’une organisation et de cadres, fournis largement
par les mouvements catholiques. Elle a aussi un leader de premier plan, Alcide
De Gasperi, qui ne tarde pas à s’imposer sur le plan intérieur comme sur le plan
international.
Les étapes de la restauration
Tendue vers l’objectif prioritaire
d’éviter l’isolement avant les premières élections législatives, la gauche va
laisser les modérés imposer une stratégie de restauration qui passe par trois
étapes décisives: l’accession en décembre 1945 d’Alcide De Gasperi à la tête
d’un gouvernement tripartite (démocrates-chrétiens, socialistes et communistes),
inaugurant une pratique qui allait devenir la règle de la démocratie italienne
jusqu’en 1981; le renvoi des premières élections législatives qui, tenues dans
la foulée de la Libération, auraient sans doute donné la victoire à la gauche
unie; le recours au référendum pour le choix entre république et monarchie, qui
permet à la D.C. de ne pas prendre parti sur un sujet qui divise profondément
son électorat.
Ces années de transition marquent aussi l’effacement
progressif des éléments de changement déjà introduits ou en projet: élimination
des préfets politiques nommés à la Libération, non-légalisation des conseils de
gestion dans les entreprises, fin rapide de l’épuration avec la loi d’amnistie
de juin 1946 et abandon des deux projets économiques majeurs proposés par le
Comité de libération nationale (échange de la monnaie et impôt sur le
patrimoine).
La réponse du pays
Les premières élections politiques, celles
de l’Assemblée constituante, le 2 juin 1946, confirment l’affirmation de trois
partis de masse, communiste, socialiste et démocrate-chrétien et le déclin du
parti de notables qui avait dominé la politique italienne du Risorgimento au
fascisme, le Parti libéral. Avec 35,2 p. 100 des suffrages, la D.C. est
consacrée premier parti italien et leader du bloc modéré. Mais c’est un
leadership encore fragile. Il est menacé à droite par l’émergence d’un parti
nouveau, l’Uomo qualunque, et à gauche par le succès du bloc socialo-communiste
(39,6 p. 100), majoritaire dans le Nord et qui peut espérer s’implanter dans un
Sud où il est encore très faible, à la faveur des fortes tensions sociales qui
s’y manifestent. Sans racines profondes dans le pays, la D.C. dépend pour sa
survie de l’appui que lui accordent les forces économiques, et surtout l’Église.
Mais cet appui est de plus en plus subordonné à la rupture de l’alliance du
parti catholique avec les partis de gauche. La collaboration devient chaque jour
plus difficile dans le climat de guerre froide qui envahit la péninsule et alors
que se multiplient les grèves et les occupations de terre, alimentant
l’inflation et la fuite des capitaux. Si Alcide De Gasperi retarde jusqu’en mai
1947 le moment de la rupture, c’est non seulement parce qu’il craint une forte
réaction sociale, mais parce qu’il souhaite associer tous les partis à la
signature du traité de paix et à la rédaction de la Constitution. Signé le 10
février 1947 et ratifié le 31 juillet par l’Assemblée constituante, le traité
que l’Italie n’avait pas été admise à discuter imposait en effet des sacrifices
dont le gouvernement ne souhaitait pas endosser seul la responsabilité. Les plus
graves sont les amputations territoriales: les îles du Dodécanèse, l’Istrie
(avec un statut provisoire pour le territoire libre de Trieste sous
administration militaire anglo-américaine au Nord, yougoslave au Sud), les
communes de Tende, La Brigue et Moncenisio, toutes les colonies. Seule la
frontière avec l’Autriche ne connaît pas de rectification grâce à l’accord De
Gasperi-Grüber de septembre 1946 fondé sur la promesse italienne d’une large
autonomie à la région germanophone du Trentin-Haut-Adige.
La solidarité des partis antifascistes est encore plus
décisive pour donner à l’Italie sa charte fondamentale, bien que les
philosophies politiques des différentes formations soient fort éloignées les
unes des autres. Les libéraux se satisfont du rétablissement d’un régime
parlementaire, alors que communistes et socialistes veulent créer de nouvelles
structures économiques et sociales et que les démocrates-chrétiens sont partagés
entre une gauche marquée par le personnalisme et le solidarisme chrétien et une
droite conservatrice proche des libéraux.
La Constitution
Fruit d’un compromis entre radicaux et modérés, la Constitution italienne laisse une large marge à des interprétations diverses, dépendant des futurs rapports de forces politiques. Cela d’autant plus que la mise en œuvre des éléments les plus novateurs (régionalisation, cour constitutionnelle, référendum) est renvoyée à la compétence de la loi ordinaire. Constitution rigide (une majorité des deux tiers est nécessaire à sa modification, et les lois ordinaires sont soumises au contrôle d’une cour constitutionnelle), elle associe les principes d’un régime parlementaire libéral représentatif bicaméral à ceux d’une démocratie sociale laissant une place importante à l’initiative populaire (législative et référendaire) et affirmant l’existence de droits sociaux (droit au travail, intervention de l’État dans l’économie, etc.). Ce compromis a été facilement négocié dans la mesure où, pour les modérés, il s’agissait de promesses futures plutôt que de règles immédiates et que, pour les parties de gauche, la préoccupation essentielle était la légitimation que leur conférait le statut de pères fondateurs de la république. Même l’épineuse question des rapports de l’Église et de l’État a pu se résoudre, le 24 mars 1947, avec le vote du célèbre article 7 introduisant les accords de Latran dans le texte constitutionnel, grâce à l’apport des voix communistes.
La rupture du tripartisme
Cette importante concession obtenue, la
voie semble ouverte à une rupture encouragée de surcroît par trois événements:
la scission socialiste, le voyage d’Alcide De Gasperi aux États-Unis et les
élections siciliennes. Le contraste toujours vif au sein du P.S.I.U.P. (Partito
socialista italiano di Unita proletaria) entre partisans et adversaires d’une
union étroite avec le Parti communiste débouche en janvier 1947 sur la scission
du palais Barberini. L’aile droite, dirigée par Giuseppe Saragat, donne
naissance au Parti social-démocrate qui, s’il n’entame guère la base du P.S.I.U.P.,
est importante politiquement. Cela marque le déclin du socialisme italien, voué
pour des décennies au destin de force subalterne et offre à Alcide De Gasperi
une caution à gauche, lui permettant d’échapper à la pression trop forte de la
droite, y compris celle de son propre parti.
L’obtention d’un prêt de 100 millions de dollars nécessaire à
une économie au bord de la faillite, lors du voyage du chef du gouvernement aux
États-Unis du 5 au 9 janvier 1947, n’est sans doute pas conditionnée par la
promesse de mettre fin au tripartisme mais permet à De Gasperi de montrer que
seule une politique pro-occidentale peut sauver l’Italie de la ruine.
L’élément déterminant a été le résultat des élections
siciliennes d’avril 1947. Rendue responsable de l’incapacité du gouvernement à
faire face à la difficile situation économique, la D.C. tombe en effet de 35,6 à
20,5 p. 100, tandis que le Bloc du peuple (P.C.I. et P.S.I.U.P.) passe de 21,5 à
30,4 p. 100. De Gasperi en tire la conclusion le 12 mai: il démissionne et forme
un gouvernement minoritaire démocrate-chrétien avec la participation de quelques
techniciens indépendants, dont l’économiste libéral, Luigi Einaudi, nommé
ministre des Finances et du Trésor. La réussite de l’opération est due à la fois
à l’absence de réaction d’une gauche surprise et surtout persuadée que l’échec
de la politique économique assurera sa victoire aux élections législatives et à
l’efficacité des mesures prises par Luigi Einaudi: l’inflation est bloquée, la
lire sauvée et la spéculation stoppée par le retour de la confiance. Le test des
élections municipales de Rome le 12 octobre 1947 est clair: la D.C. double son
score de 1946 tandis que la gauche perd quatre points.
À la fin de l’année 1947, la période transitoire est donc
révolue. Les hésitations et les ambiguïtés s’effacent au profit de choix nets.
Dans un monde coupé en deux par la guerre froide, la factice unité antifasciste
laisse la place à une alliance centriste. En décembre 1947, De Gasperi réussit
en effet à obtenir l’entrée au gouvernement des sociaux-démocrates et des
républicains, rééquilibrant ainsi vers la gauche une situation bouleversée par
la rupture de mai.
2. Le centrisme triomphant (1947-1953)
L’hégémonie démocrate-chrétienne
L’importance de l’enjeu explique l’intense
mobilisation et le taux élevé de participation (92,3 p. 100 des inscrits) qui
marquent la première élection législative italienne en avril 1948. L’Église et
le monde catholique, par l’intermédiaire de comités civiques créés pour
l’occasion, s’engagent à fond dans la bataille électorale en faveur de la
Démocratie chrétienne. À gauche, la décision de présenter des listes uniques
renforce la cohésion du Bloc du peuple, mais provoque dans les rangs socialistes
de nouvelles défections qui bénéficient aux sociaux-démocrates. L’intervention
des grandes puissances contribue également à dramatiser la consultation et à en
faire un véritable choix de société. Pour la gauche, le « coup de Prague » et
l’adoption, sous la pression soviétique, de la lutte contre le plan Marshall
comme thème majeur de la campagne électorale sont des éléments négatifs. La
D.C., en revanche, tire profit de l’indispensable aide économique américaine et
de la déclaration alliée de mars 1948 en faveur d’un retour de Trieste à
l’Italie.
Les résultats consacrent à la fois le maintien de l’Italie
dans le camp occidental et la tendance à la bipolarisation du système.
Apparaissant comme le meilleur rempart contre le communisme, la D.C. gagne cinq
millions d’électeurs par rapport à 1946 et obtient la majorité absolue des
sièges à la Chambre (48,5 p. 100 des voix et 304 sièges). Les 31 p. 100 des
suffrages obtenus par le Bloc du peuple font apparaître une perte d’un million
de voix inégalement réparties entre les deux partenaires. Sur les 183 députés
élus, 131 sont communistes et 52 seulement socialistes. À l’exception des
sociaux-démocrates qui recueillent 7 p. 100 des voix, tous les autres partis
sont laminés dans cette élection si fortement polarisée. La double hégémonie, de
la D.C. sur la droite et du P.C.I. sur la gauche, reste jusqu’aux années
quatre-vingt la caractéristique essentielle du système politique italien.
Le leadership d’Alcide De Gasperi
La victoire écrasante de la D.C. grâce à l’apport des voix de droite et du Midi risquant de rompre les équilibres internes du parti catholique, De Gasperi s’efforce de réaliser son objectif prioritaire: réconcilier avec la démocratie la majeure partie de la bourgeoisie et du monde catholique, facilement séduits par les solutions autoritaires. L’alliance quadripartite inaugurée en décembre 1947 qui permet d’ancrer solidement le parti au centre est donc pour lui une nécessité permanente. Il lui faut pour cela vaincre bien des oppositions. Celle de la gauche catholique, regroupée autour de Giuseppe Dossetti, qui lui reproche un libéralisme économique et politique étranger à la culture chrétienne et à la doctrine sociale de l’Église. Celle, beaucoup plus dangereuse, de l’aile droite appuyée par la hiérarchie ecclésiastique qui cherche en 1951 à lui imposer un accord avec l’extrême droite renaissante, aux élections locales de Rome, pour barrer la route à la gauche. Alcide De Gasperi ne cède pas à Pie XII, mais, pour garantir le maintien au pouvoir de la coalition centriste menacée par la montée conjointe de l’extrême droite et de la gauche, il fait voter, avant les élections de 1953, une réforme du mode de scrutin modifiant la répartition proportionnelle par l’attribution d’une prime de majorité (65 p. 100 des sièges à la liste ou aux listes apparentées ayant obtenu 50,01 p. 100 des voix). Qualifiée de legge truffa (loi scélérate) par les oppositions, la nouvelle réglementation déchaîne des polémiques d’autant plus violentes qu’elle coïncide durant la campagne électorale avec une intervention maladroite de l’ambassadeur américain, Mrs. Luce Booth, contre la gauche. Le 7 juin, il manque 57 000 voix à la coalition des listes apparentées (D.C. – Democrazia cristiana –, P.S.D.I. – Partito socialista democratico italiano –, P.R.I. – Partito repubblicano italiano –, P.L.I. – Partito liberale italiano) pour bénéficier de la prime majoritaire. La réforme, qui sera abolie quelques mois plus tard, a joué à l’encontre du but poursuivi: les forces gouvernementales reculent (la D.C. perd 2 millions de voix et le P.S.D.I. la moitié de son électorat), alors que le P.C.I. gagne 3,7 points (22,6 p. 100) et que l’extrême droite atteint 12,7 p. 100 des suffrages. La constitution d’une majorité s’avère difficile. L’échec devant le Parlement du huitième gouvernement De Gasperi au lendemain des élections met fin à sa carrière politique (il mourra un an plus tard, en août 1954) et inaugure une longue période d’instabilité.
Bilan du centrisme
Le centrisme a assuré à l’Italie la
stabilité nécessaire à la reconstruction politique et économique. La solidarité
de la majorité ne fut rompue qu’une fois, en 1950, lorsque les libéraux votèrent
contre le projet de réforme agraire qui avait motivé leur départ du
gouvernement. Poursuivant l’œuvre de Luigi Einaudi, élu président de la
République le 11 mai 1948, Giuseppe Pella, grâce à la maîtrise de l’inflation et
à la consolidation de la monnaie, met l’Italie en mesure d’affronter la
compétition internationale. La politique d’austérité est payée, il est vrai,
d’un prix social élevée. Les conditions de vie de la population ouvrière et
paysanne, par ailleurs touchée par un chômage qui dépasse les deux millions de
personnes, sont souvent dramatiques. Affaibli par la rupture de l’unité
syndicale en 1948 et par l’obédience des trois centrales – Confederazione
generale italiana del lavoro (C.G.I.L.), Confederazione italiana sindacati
lavoratori (C.I.S.L.) et Unione italiana del lavoro (U.I.L.) – aux forces
politiques qui les contrôlent (Partito comunista italiano – P.C.I. –, Partito
socialista italiano – P.S.I. –, D.C. et P.S.D.I.-P.R.I.), le mouvement ouvrier,
malgré des luttes sociales parfois très dures, est incapable d’imposer des
réformes de structure à une bourgeoisie en pleine phase d’accumulation
capitaliste.
La politique d’insertion démocratique menée par le P.C.I.
dément les discours révolutionnaires qu’il tient parfois pour soutenir la lutte
sociale. On le voit clairement le 14 juillet 1948 lorsqu’une tentative
d’assassinat contre Togliatti provoque une mobilisation spontanée et massive de
travailleurs en armes et que tous les efforts sont faits par la direction du
parti pour calmer les esprits et rétablir l’ordre.
Dans ce climat intérieur aggravé par la tension extérieure de
la guerre froide, le programme réformateur du gouvernement ne pouvait être que
timide. Seule la question agraire, posée dramatiquement par les révoltes
paysannes (les occupations de terres se multiplient dans le Midi durant ces
premières années d’après guerre), reçoit un début de réponse.
Trois lois: pour la Sila (Calabre), pour la Sicile et une loi
stralcio (provisoire en attendant une loi générale qui ne sera jamais votée)
exproprient 750 000 hectares mal cultivés pour les distribuer à 110 000
familles. Le but est triple: soulager la misère des paysans sans terre,
améliorer les rendements agricoles et créer une classe de petits propriétaires
paysans dans laquelle la D.C. voit la base d’une société stable et un réservoir
électoral pour elle-même. Mais l’exiguïté des lots distribués, le manque
d’expérience de nombreux bénéficiaires et, surtout, le nombre très limité de ces
derniers limitent beaucoup la portée de cette réforme. L’aspect le plus
important est sans doute la création de centres d’assistance technique et,
surtout, de la Caisse pour le Midi dont les travaux d’infrastructure (routes,
ponts, canaux d’irrigation) serviront d’ailleurs autant l’industrie que
l’agriculture méridionale avant de devenir les instruments privilégiés de la
politique clientéliste de la D.C. dans le Midi.
Mais la solution du problème crucial du chômage et du
sous-emploi agraires n’intervient que plus tard, avec l’exode rural massif de la
fin des années cinquante, qui est un démenti à toute la politique agraire du
gouvernement entendue comme moyen de stabilisation sociale.
La politique extérieure
C’est sans doute dans le domaine
international que la réussite de De Gasperi a été la plus complète. En quelques
années, avec l’aide de Carlo Sforza, ministre des Affaires étrangères, il
réussit à donner à l’Italie une place importante dans le concert des nations et
à lui assurer un prestige qu’elle ne retrouvera plus.
Les deux piliers irremplaçables de la politique étrangère
italienne datent de cette époque. Le premier est le pilier européen. En imposant
contre les partis de gauche, mais aussi contre les craintes du patronat, la
participation italienne à la C.E.C.A. (Communauté européenne du charbon et de
l’acier) en 1951, en militant avec ferveur pour la C.E.D. (Communauté européenne
de défense), en 1953, il apparaît avec Robert Schuman et Konrad Adenauer, comme
l’un des pères fondateurs de l’Europe. Le second pilier est constitué par
l’adhésion à l’O.T.A.N. en dépit d’une furieuse opposition des communistes et
des hésitations des neutralistes encore nombreux dans le P.S.D.I. et la D.C.
Durant des décennies, l’Alliance atlantique représentera pour l’Italie
l’instrument de sa sécurité extérieure et de sa stabilité intérieure.
3. Dix ans d’incertitude: la marche vers le centre gauche (1953-1963)
Après les élections de 1953, le centrisme apparaît dépassé sans qu’une formule de rechange ne réussisse à s’imposer.
La lente évolution des partis
La détente internationale qui suit la fin
de la guerre de Corée et la mort de Staline ouvre pour les partis politiques
italiens des marges de manœuvre interdites durant l’ère la plus aiguë de la
guerre froide. Sociaux-démocrates et républicains retrouvent leur vocation de
centre gauche. Ils exercent des pressions de plus en plus fortes sur la D.C. en
vue de l’élargissement de la majorité et de la réalisation d’un programme
réformiste. Ils trouvent un écho auprès de la nouvelle classe dirigeante
démocrate-chrétienne qui émerge au congrès de Naples en 1954. Élu secrétaire
général, Amintore Fanfani, ancien leader de la gauche dossettienne, s’attache à
donner une organisation plus structurée à son parti (sur le modèle des partis de
gauche) et à lui assurer le contrôle du vaste secteur para-étatique qui se met
en place autour de l’I.R.I. (Institut pour la reconstruction industrielle) et de
l’E.N.I. (Office national des hydrocarbures). Il assure ainsi à la D.C. une
autonomie beaucoup plus grande à l’égard de l’Église et des forces économiques.
En 1955, l’élection à la présidence de la République, grâce à l’apport des voix
de gauche, de Giovanni Gronchi, homme de gauche de la D.C., favorable à l’accord
avec les socialistes, est également un signe important de l’évolution du parti
majoritaire.
De son côté, le P.S.I. s’oriente vers un rapprochement avec
les catholiques, annoncé pour la première fois par Pietro Nenni au congrès de
Turin, en mars-avril 1955. L’alliance étroite avec les communistes a montré
qu’elle profitait exclusivement à ces derniers, passés entre 1946 et 1953 de
18,9 à 22,6 p. 100, alors que le P.S.I. tombait de 20,7 à 12,7 p. 100. Mais
c’est sur le terrain international que se produit la rupture. En 1956, après les
révélations du XXe congrès du P.C.U.S. et surtout après l’invasion de la
Hongrie, la condamnation du P.S.I. est sans appel. Au congrès de Venise, les
autonomistes l’emportent, et le pacte d’unité d’action avec les communistes est
remplacé par un simple accord de consultation. En été, une entrevue
Nenni-Saragat à Pralognan marque la réconciliation des deux branches séparées du
socialisme italien. Le rapprochement entre socialistes et gouvernementaux sur le
terrain international est facilité par la renonciation des socialistes à
réclamer la sortie de l’Italie de l’O.T.A.N. et par le glissement de
responsables démocrates-chrétiens vers un néo-atlantisme autorisant une plus
grande autonomie au sein de l’O.T.A.N. 1956 inaugure ainsi une active politique
arabe et africaine, menée par Amintore Fanfani et Enrico Mattei, qui ne va pas
sans provoquer d’ardentes polémiques intérieures et internationales. Le cartel
pétrolier voit d’un très mauvais œil l’accord signé par l’E.N.I. avec l’Iran sur
la base d’une répartition fifty-fifty des royalistes, tandis que les
gouvernements anglais et français apprécient peu l’attitude très réservée d’Amintore
Fanfani lors de l’expédition de Suez.
Sur le plan européen, l’échec de la C.E.D. facilite aussi l’adhésion à la
politique gouvernementale du P.S.I., qui vote en 1957 en faveur du traité de
Rome instituant le Marché commun et s’abstient sur l’Euratom, rompant pour la
première fois la solidarité de la gauche dans le domaine international.
Le test des élections législatives de 1958 encourage également le rapprochement
entre les deux vainqueurs de cette consultation, la D.C. – qui regagne 1 700 000
voix sur l’extrême droite – et le P.S.I. – qui monte à 14,2 p. 100 des
suffrages, tandis que le P.C.I., handicapé par les événements d’Europe de l’Est
et la crise de la déstalinisation, stagne.
Le gouvernement D.C.-P.S.D.I., formé au lendemain de
l’élection par Fanfani, apparaît alors comme l’antichambre d’un gouvernement de
centre gauche. D’autant que, du côté catholique, la mort du pape Pie XII et
l’élection de Jean XXIII en octobre 1958 semblent lever le principal obstacle à
l’association de la D.C. et du P.S.I. Les résistances restent pourtant grandes
dans les deux camps. La gauche socialiste est profondément attachée à l’unité
d’un mouvement ouvrier en butte aux attaques victorieuses du patronat (la
répression contre les cadres syndicalistes de la C.G.I.L. atteint son apogée
durant ces années cinquante) symbolisées par la défaite de la C.G.I.L. aux
élections des comités d’entreprise chez F.I.A.T. en 1955 (elle tombe de 60 à 38
p. 100 des suffrages).
Du côté catholique, la méfiance demeure à l’égard d’un P.S.I.
encore lié par tant d’attaches politiques et sociales au P.C.I. et toujours
suspect de tentations neutralistes. Surtout, le programme commun ébauché entre
les réformistes nenniens et le secrétariat de la D.C. heurte trop d’intérêts
pour ne pas susciter la très forte opposition des milieux conservateurs.
Amintore Fanfani en fait l’amère expérience lorsqu’il est contraint par l’aile
droite de la D.C. d’abandonner, en 1959, à la fois la présidence du Conseil et
le secrétariat du parti.
La nouvelle coalition dominante et le nouveau secrétaire
général, Aldo Moro, ont pour objectif non d’empêcher l’ouverture à gauche jugée
inévitable et dont le principe est confirmé par le congrès de Florence en
octobre 1959, mais d’en contrôler les étapes et le programme. Deux événements
vont cependant accélérer les choses: la malheureuse expérience du gouvernement
Tambroni et les élections locales de 1960. Le président du Conseil, déjà
affaibli pour n’avoir dû sa désignation qu’à l’apport des voix d’extrême droite,
doit faire face, en juillet 1960, à une véritable émeute contre l’autorisation
accordée au parti néo-fasciste M.S.I. (Mouvement social italien) de tenir son
congrès à Gênes, ville symbole de l’antifascisme. Les affrontements, parfois
sanglants, entre manifestants et forces de l’ordre contraignent Fernando
Tambroni à la démission. Le nouveau gouvernement, formé par Amintore Fanfani,
bénéficie pour la première fois de l’abstention du P.S.I. Ce pas décisif est
conforté par les expériences d’ouverture à gauche qui se déroulent dans
plusieurs grandes villes comme Milan, Gênes ou Florence à la suite des élections
locales de 1960, et qui contribuent à dédramatiser la question. À son congrès de
Naples en janvier 1962, la D.C. se déclare prête à l’alliance vers les
socialistes. Le gouvernement tripartite (D.C.-P.S.D.I.-P.R.I.) formé en février
par Fanfani ne bénéficie encore que de l’abstention du P.S.I., mais le programme
négocié entre les deux partis affiche une volonté réformiste indéniable:
renforcement du contrôle de l’État sur l’économie par le biais de la
nationalisation de l’énergie électrique et de la programmation, plus grande
justice fiscale, réforme des contrats agraires et application des normes
constitutionnelles sur la régionalisation, restées jusqu’alors lettre morte.
Les conséquences sur le gouvernement du pays
Instabilité et immobilisme caractérisent
cette longue période transitoire entre centrisme et centre gauche. De 1953 à
1962, onze gouvernements se succèdent, à la suite de crises provoquées, hors de
tout débat parlementaire, par des dissensions internes des partis, et
spécialement de la D.C. Cette instabilité nuit à la cohérence d’une politique
qui hésite entre un libéralisme sans entrave et une intervention plus poussée de
l’État, un atlantisme intransigeant et des velléités autonomistes. Cette
période, qui reste dans l’histoire comme celle du décollage économique
(1954-1955) et du « miracle économique » (1958-1962), est celle où l’État, avec
l’I.R.I. et l’E.N.I., se donne des moyens d’action importants. L’approbation, en
décembre 1954, du plan Vanoni ouvre aussi la voie à une politique de
programmation. En réalité, ce plan ne sera jamais appliqué, et le développement
économique et social spectaculaire de l’Italie sera fondé en grande partie sur
une politique de bas salaires et d’émigration massive, qui permettent à un
capitalisme encore peu étoffé d’affronter avec succès la libération des
échanges. Les bouleversements socio-économiques qui en résultent – exode massif
des habitants des campagnes méridionales, congestion des grandes cités du Nord,
défaite du mouvement syndical – ne peuvent pas ne pas se traduire sur le plan
politique. Face à la faible capacité réformiste des gouvernements centristes,
l’élargissement de la majorité aux forces représentées par le Parti socialiste –
une partie de la classe ouvrière et des classes moyennes émergentes – semble
l’unique solution.
La politique étrangère n’est pas non plus exempte
d’hésitations. L’affaire de Trieste continue à enflammer les esprits en Italie
comme en Yougoslavie, et le gouvernement Pella envoie même des troupes à la
frontière avant le règlement, intervenu finalement en octobre 1954, par le «
mémorandum d’entente » signé à Londres entre les deux pays. Celui-ci sanctionne
la partition du Territoire libre dont la zone Nord, avec la ville de Trieste,
est rendue à l’Italie.
Quant aux velléités néo-atlantistes exprimées par la
politique arabe et africaine de Fanfani et de Mattei et par le voyage de Gronchi
en U.R.S.S. en 1960, elles alimentent des polémiques d’autant plus passionnées
qu’elles semblent surtout annoncer des changements de la politique intérieure.
4. L’expérience manquée de centre gauche (1963-1968)
Le démenti électoral
De février 1962 à avril 1963, le
gouvernement de Fanfani prend une série de mesures importantes destinées à
corriger les déséquilibres sectoriels et géographiques provoqués par le
développement anarchique de la décennie précédente: création d’une Commission
nationale pour la programmation, nationalisation de l’énergie électrique, impôt
sur les dividendes et les profits immobiliers, augmentation des retraites, mise
en place de la cinquième région à statut spécial (le Frioul-Vénétie-Julienne),
création d’un tronc commun pour l’enseignement secondaire moyen, obligatoire
désormais jusqu’à quatorze ans.
Cette activité réformiste suscite l’hostilité des
conservateurs sans obtenir l’adhésion de nouveaux partisans, car ses effets ne
peuvent être immédiats. La campagne électorale de 1963 est donc pour la droite
comme pour le Parti communiste l’occasion de se déchaîner contre la nouvelle
formule. Avec succès, car le Parti libéral double son score en obtenant 7 p. 100
des suffrages au détriment de la D.C. qui, en passant de 42,3 à 38,3 p. 100,
paie un lourd tribut à l’ouverture à gauche. Le Parti socialiste est moins
touché, n’abandonnant que 0,4 p. 100 de son électorat. Mais la forte poussée du
P.C.I., qui progresse de 22,7 à 25,3 p. 100 grâce notamment au transfert sur ses
listes d’une grande partie des 900 000 voix du sous-prolétariat méridional
perdues par l’extrême droite, accroît le fossé entre les deux partis de gauche.
Ces résultats électoraux hypothèquent lourdement le centre
gauche naissant. Poussée par ses éléments conservateurs et soucieuse de
récupérer l’électorat passé aux libéraux, la D.C. donne un coup de frein à la
politique de réformes. Amintore Fanfani, qui la symbolise, est écarté au profit
d’Aldo Moro, qui ne réussit qu’en novembre 1963 à vaincre les réticences du
P.S.I. concernant sa participation au gouvernement. L’entrée de ministres
socialistes provoque d’ailleurs une scission du parti dont l’aile gauche fonde,
en janvier 1964, le Parti socialiste d’unité prolétarienne (P.S.I.U.P.). Sans
doute les défections sont-elles limitées à la base, mais le nouveau parti, mené
par des leaders de grand prestige comme Lelio Basso ou Vittorio Foa, bénéficie
d’une bonne audience dans les milieux syndicaux et étudiants. Surtout, la
scission affaiblit le camp progressiste d’une coalition déjà marquée par
l’inégalité des forces entre ses partenaires. Circonstance aggravante, les
premières années du centre gauche coïncident avec une détérioration de la
conjoncture économique. L’expansion continue des années 1952 à 1962 subit un
coup d’arrêt. La montée de l’inflation impose la restriction des crédits et
justifie l’abandon de la plupart des réformes inscrites dans la plate-forme du
centre gauche, y compris la programmation et la régionalisation. À la tête de
trois gouvernements successifs, Aldo Moro s’efforce surtout d’éviter par
d’habiles médiations l’éclatement d’une majorité divisée qui ne réussit à
inscrire à son actif que la réforme hospitalière et celle des contrats agraires
avec la suppression du métayage.
Les socialistes et la philosophie du centre gauche
L’absence d’une politique d’envergure nuit
surtout aux socialistes dont l’accord avec la D.C. ne semble plus se justifier
que par leur participation au spoils system qui s’instaure de plus en plus en
Italie à la faveur de l’extension du secteur public et de la possibilité de
voter en commission, donc à l’abri des débats publics, de petites lois (leggine
) destinées surtout à favoriser les intérêts particuliers et sectoriels. La
prolifération de ces leggine et la course aux postes de pouvoir à tous les
niveaux (des rectorats d’universités à la direction des hôpitaux, des
présidences de caisses d’épargne à celles des grandes entreprises para-étatiques)
amorcent le processus de colonisation de l’État et de la société par les partis
politiques, qui va marquer de façon si négative la vie politique italienne à
partir des années soixante-dix.
Face à cette situation, le débat est vif au P.S.I. sur
l’opportunité ou non de poursuivre l’expérience du centre gauche. Pour Pietro
Nenni, il n’existe qu’une alternative à long terme à l’alliance avec la
Démocratie chrétienne: la création d’un grand parti travailliste capable
d’attirer les couches les plus modernes de la classe ouvrière et des classes
moyennes. L’étape initiale de ce projet est la réunification entre socialistes
et sociaux-démocrates, qu’il réussit à réaliser en 1966 avec la création du
Parti socialiste unifié. Mais, en attendant que cette force puisse s’imposer et
devenir le pôle progressiste d’un véritable bipartisme, Nenni pense que seule la
coalition actuelle peut être le rempart protégeant la démocratie italienne des
signes inquiétants de régression qui apparaissent à cette époque (complot du
général De Lorenzo, attitude ambiguë du président de la République A. Segni, etc.).
La gauche du P.S.I., au contraire, face à l’échec de son projet réformiste,
repousse la réunification avec le P.S.D.I. et prône un passage du P.S.I. à
l’opposition. Son chef de file, Riccardo Lombardi, ne croit pas qu’un P.S.I.
subalterne de la D.C. et coupé du reste de la gauche politique et syndicale soit
en mesure de constituer une force d’attraction pour les éléments progressistes
du pays. En outre, la politique de fermeture à l’égard du P.C.I., qui est à la
base de la création du P.S.U. (Partito socialista unificato?), ne peut, selon
lui, que faire obstacle à l’évolution en marche du communisme italien.
Le P.C.I. au défi du centre gauche
Sous la pression des événements
internationaux et nationaux, le processus de révision commencé en 1956
s’accélère. En témoigne la publication dès la mort de Togliatti, en août 1964,
de son testament politique, le mémorandum de Yalta, qui revendique, au nom des
voies nationales vers le socialisme, l’autonomie de chaque parti au sein d’un
mouvement communiste international placé sous le signe du polycentrisme et non
plus du parti-guide.
Sur le plan interne, la disparition du chef charismatique a
aussi des conséquences importantes. Sous la direction moins autoritaire de Luigi
Longo, deux tendances s’affrontent pour la définition d’une nouvelle ligne.
Giorgio Amendola, dans un célèbre article paru dans Rinascita en décembre 1964,
propose la construction d’un parti unique des travailleurs regroupant toutes les
tendances se réclamant du socialisme, du P.S.D.I. au P.C.I. Pietro Ingrao
préconise au contraire un accord non avec les appareils des partis, mais avec
les forces sociales réformistes militant dans la gauche lombardienne et
syndicale comme dans la gauche catholique. Mais ses thèses, qui s’accompagnent
de la revendication d’une démocratisation interne du P.C.I., sont repoussées par
le XIe Congrès de 1966.
La sanction électorale
Démentant les pronostics fondés sur son
isolement et sa crise idéologique, le P.C.I. continue à progresser aux élections
de 1968. De son côté, la D.C., avec 39,1 p. 100 des voix, récupère la majeure
partie de son électorat de droite, rassuré par sa modération. En revanche, les
socialistes réunifiés subissent une grave défaite. Le P.S.U., en effet,
n’obtient que 14,5 p. 100 des voix, alors que, séparés, les deux partis avaient
recueilli 19,9 p. 100 des suffrages en 1963. Une frange importante de
l’électorat socialiste s’est portée sur le P.S.I.U.P. (4,5 p. 100) et sur le
P.C.I., infligeant un dur démenti à la classe dirigeante du parti. La conclusion
qui s’impose est la rupture de l’unité à peine ébauchée; dès 1969, P.S.D.I. et
P.S.I. retrouvent leur sigle et leur indépendance.
Pour le système politique italien, les élections de 1968
signifient la fin des illusions du premier centre gauche et ouvrent une ère d’ingouvernabilité
d’autant plus périlleuse qu’elle coïncide avec des bouleversements sociaux sans
précédent.
5. La crise des années soixante-dix (1968-1978)
Le « mai rampant » et l’« automne chaud »
De 1968 à 1972, l’Italie traverse une
période de réactions violentes contre un système incapable d’absorber le flux de
demandes d’une société en pleine expansion. Comme dans d’autres pays
occidentaux, l’explosion de la contestation débute dans les universités en 1968,
mais c’est dans les usines qu’elle trouve son expression majeure et qu’elle
introduit les changements les plus importants. La classe ouvrière a en effet un
long retard à rattraper, et la forte croissance économique semble lui offrir les
moyens de le faire. En même temps qu’une augmentation très sensible du niveau de
vie global de la population, le « miracle économique » a en effet accru les
tensions et les motifs de frustration, surtout parmi les jeunes ouvriers
méridionaux émigrés dans le Nord. D’où une très forte combativité qui, du fait
de l’absence d’une présence syndicale dans les entreprises, est d’abord
spontanée ou dirigée par des groupuscules très politisés. Elle est ensuite
reprise en main par les grandes confédérations qui, appuyées par cette
mobilisation, réussissent à obtenir beaucoup d’avantages dans le domaine des
salaires comme dans celui de l’organisation du travail ou du pouvoir syndical.
La réduction des horaires, l’autocontrôle des rythmes, le refus de la mobilité
s’accompagnent en effet de la mise en place dans les grandes entreprises de
nouvelles structures ouvrières: délégués de chaîne ou d’atelier, conseils
d’usine qui font entrer le syndicat sur les lieux de travail. Ces conquêtes sont
consacrées dans le « statut des travailleurs » voté en 1970. En même temps, les
grandes centrales se sont efforcées de canaliser la protestation ouvrière vers
des buts nationaux en déclenchant une série de grèves générales sur des thèmes
politiques de réforme: logement, transports, retraites, développement du Midi,
etc. Ces actions s’accompagnent d’une autonomie grandissante à l’égard des
partis politiques et de la mise en marche d’un processus de réunification
syndicale qui culmine en 1972 avec la constitution de la Fédération C.G.I.L.-C.I.S.L.-U.I.L.
Interlocuteurs privilégiés des gouvernements, les syndicats assument ainsi une
fonction de substitution que leur permettent le blocage du système politique et
la paralysie des partis aux prises avec la contestation de multiples mouvements
collectifs (mouvements étudiants et féministes, comités de quartier,
groupuscules dissidents catholiques, marxistes, radicaux ou libertaires) qui
prônent de nouvelles valeurs et de nouvelles formes de participation.
Cependant, l’exceptionnelle mobilisation des années 1968-1972
retombe pour différentes raisons: divisions internes des mouvements, mais
surtout réactions d’une société qui, malgré les bouleversements subis, reste
encore majoritairement attachée aux valeurs traditionnelles et se trouve
confrontée à une grave crise économique et au désordre social. Les élections de
1972 sont significatives à cet égard: les formations se réclamant de la
contestation subissent un échec total, les grands partis stagnent, et l’extrême
droite progresse de 2,7 p. 100. L’absence de débouché politique autonome oriente
les contestataires vers deux directions: la masse reflue vers les partis de
gauche traditionnels, essentiellement le P.C.I., tandis qu’une frange extrémiste
va alimenter le terrorisme.
La crise économique et sociale
Le système économique italien est ébranlé
par les nouvelles conditions de travail imposées par les syndicats au moment où
il subit déjà les contrecoups du choc pétrolier et de l’instabilité monétaire
internationale. Il en résulte une chute de l’investissement et des créations
d’emplois, et un net tassement de la production. Les moyens bientôt utilisés par
les chefs d’entreprise pour récupérer la marge de souplesse nécessaire à leur
compétitivité sont à leur tour responsables de la marginalisation croissante
d’une partie de la population. La réabsorption de l’augmentation des salaires
par l’inflation (25 p. 100 en 1974) atteint durement les plus vulnérables,
surtout les 2 millions de chômeurs, en majorité des femmes et des jeunes. La
restructuration sauvage de l’industrie par le biais de la décentralisation de la
production, du travail « noir », partiel ou à domicile produit les mêmes effets.
De surcroît, la radicalisation des luttes sociales a préparé
le terrain de la violence. L’école et l’université, déjà submergées par la vague
démographique, résistent mal à la désorganisation introduite en 1968. À
l’infantilisme des slogans comme « la promotion pour tous » ou « tout tout de
suite » s’ajoutent le rejet de l’autorité, la contestation permanente, la
violence verbale et physique qui feront de certains lycées ou universités des
foyers de terrorisme. Les centrales syndicales, avant tout préoccupées de ne pas
se couper de leur base, n’ont pas toujours su éviter la dégradation des luttes
sociales dans les entreprises où le refus des rapports hiérarchiques
s’accompagne souvent d’agressions ou d’intimidations contre les cadres. S’il n’y
a pas corrélation rigoureuse entre mobilisation et violence ni même entre
violence et terrorisme, c’est un fait que ce dernier apparaît en Italie en
décembre 1969, au lendemain de l’automne chaud.
Le terrorisme
La première manifestation de ce phénomène qui allait si durement marquer l’Italie durant la décennie est l’explosion d’une bombe à la Banque de l’agriculture à Milan, qui cause la mort de seize clients. Plusieurs attentats sanglants suivent (le plus dramatique est celui de la gare de Bologne, en août 1980, qui fait quatre-vingts morts). Réaction de l’extrême droite aux conquêtes du mouvement ouvrier et au désordre révolutionnaire des années 1968-1969, cette « stratégie de la tension » est destinée à provoquer dans le pays une vague de fond en faveur des partis prônant l’ordre et l’autorité. Elle rappelle les virtualités toujours latentes de la reconstitution d’un bloc comprenant les secteurs les plus réactionnaires de la bourgeoisie et de l’État (certains services secrets, par exemple) et les classes intermédiaires marginalisées par la crise. Si le signal du terrorisme est donné par l’extrême droite, une extrême gauche radicale a également trouvé dans la grande mobilisation sociale et dans la crise économique qui l’a suivie un climat favorable. Le rejet des valeurs traditionnelles, y compris celles de la démocratie « bourgeoise », la déception causée par l’échec politique des mouvements, les frustrations engendrées par le chômage, surtout parmi les catégories sociales émergentes issues de la scolarisation de masse, expliquent l’apparition d’un terrorisme rouge. À ces raisons culturelles et économiques, communes d’ailleurs à d’autres pays, s’ajoutent en Italie les raisons politiques.
Les incertitudes politiques
La crise grave que traverse le pays est
directement liée aux résultats électoraux de 1968, qui mettent en difficulté les
deux principales forces de la majorité et en question la formule même du centre
gauche.
La radicalisation de sa base populaire et l’échec électoral
poussent le P.S.I. à prendre ses distances vis-à-vis d’une majorité dominée par
la D.C., contribuant ainsi à déstabiliser une coalition déchirée par ses
contradictions internes. Le problème des rapports avec les communistes
alimentent d’âpres polémiques entre le P.S.I., qui réclame des « équilibres plus
avancés », et le P.S.D.I., qui exige la fin de toute collaboration avec les
communistes, y compris au niveau local et régional. Les relations entre laïcs et
démocrates-chrétiens sont dans le même temps empoisonnées par la question du
divorce. La solution intervenue finalement en 1970 – avec le double vote de la
loi instituant le divorce et de la loi d’application de l’article 75 de la
Constitution sur le référendum abrogatif – hypothèque en effet l’avenir du
gouvernement. L’Église et les organisations catholiques ont la certitude de
pouvoir recueillir les 500 000 signatures nécessaires à la tenue d’un référendum
et l’espoir de faire ainsi abroger par le peuple une loi à peine votée par le
Parlement. La D.C. est particulièrement inquiète devant cette perspective, qui
va la contraindre à mener campagne pour l’abrogation, contre ses partenaires
gouvernementaux et aux côtés des forces d’extrême droite, alors en pleine
expansion. Le M.S.I. (Movimento sociale italiano) s’emploie en effet à exploiter
aussi bien la peur des « majorités silencieuses » devant les excès des
mouvements étudiants et ouvriers que les mécontentements dus à la crise. Les
élections locales de 1971 sont à cet égard significatives: le M.S.I. double ou
triple son électorat dans certaines grandes villes, comme Rome, Gênes ou Bari.
En Sicile, il passe de 6,6 à 16,3 p. 100 des voix.
Le référendum qui a lieu en mai 1974 ouvre pour la D.C. une
ère difficile. Près de 60 p. 100 des électeurs se prononcent en effet pour le
maintien de la loi, en dépit de la vigoureuse campagne abrogationniste d’Amintore
Fanfani. En juin 1975, c’est donc une D.C. affaiblie par cet échec et aussi par
des scandales financiers (les pots-de-vin distribués par la firme Lockheed pour
l’achat d’avions américains) qui affronte les élections régionales. Première
consultation à ce niveau, elles sont aussi la première occasion pour les jeunes
de dix-huit à vingt et un ans d’exercer le droit de vote qui vient de leur être
reconnu. Les suffrages de ces 2 300 000 nouveaux électeurs ont été une des
causes essentielles des bouleversements de la carte électorale du pays. La D.C.
perd 3,1 points, et semble vouée à un déclin politique et culturel inexorable.
La gauche, au contraire, connaît un triomphe: le P.C.I. gagne 5,1 points, et le
P.S.I., 2,2. Les deux partis interprètent cependant différemment ce «
tremblement de terre ». Les communistes y voient un espoir de réaliser leur
stratégie de « compromis historique » lancée par leur secrétaire général, Enrico
Berlinguer, en octobre 1973. Les événements du Chili et le réveil violent ou
légal de l’extrême droite en Italie ont en effet confirmé la prédilection
traditionnelle des dirigeants communistes pour une politique de larges
alliances. L’entente avec les catholiques leur paraît plus que jamais nécessaire
pour affronter les grands problèmes du pays et assurer au P.C.I. une
légitimation sans trop brusquer l’évolution interne. L’alternative de gauche au
contraire, si tant est qu’elle puisse recueillir 51 p. 100 des suffrages,
présente le risque, comme au Chili, de provoquer une forte réaction intérieure
et internationale.
Les socialistes, quant à eux, voient dans la poussée de la
gauche les prémices d’une future alternance qui leur éviterait de plus le risque
d’être pris en tenaille par un compromis D.C.-P.C.I. Désireux de profiter de
l’élan de 1975, le P.S.I. provoque donc la chute du gouvernement Moro en janvier
1976 et les élections anticipées dont il pense qu’elles confirmeront sa
progression. Or, dans un climat dramatisé par l’éventualité d’une grande
victoire communiste, l’électorat retrouve ses vieux réflexes: face à un P.C.I.
triomphant (34,4 p. 100 des voix, soit un bond de 7 points), la D.C. encore une
fois apparaît comme le plus sûr rempart. Avec 38,8 p. 100 des voix, elle efface
son échec de 1975. La victime de cette polarisation est le P.S.I., qui repasse
sous la barre fatidique des 10 p. 100 (9,6 p. 100). Ces résultats posent le
problème difficile de la future formule de gouvernement, qui ne peut être ni le
centre gauche repoussé par un P.S.I. encore moins disposé à laisser au P.C.I. le
bénéfice de l’opposition, ni l’alternative de gauche impossible arithmétiquement
et politiquement. En outre, la gravité de la crise économique et sociale incite
à la collaboration de toutes les forces politiques, seule capable de vaincre le
terrorisme et de faire accepter par la classe ouvrière les sacrifices
nécessaires à la remise en marche du secteur productif.
6. La troisième phase du système politique: unité nationale ou centre gauche renouvelé?
L’expérience de grande coalition (1976-1979)
Le gouvernement homogène démocrate-chrétien formé en juillet 1976 par Guilio Andreotti avec l’abstention du P.C.I. introduit en Italie une forme de grande coalition dont la spécificité est due à la nature particulière du P.C.I. D’où la politique des petits pas adoptée pour sa mise en place: de la simple abstention à l’accord sur le programme en juillet 1977 et au vote en faveur du quatrième gouvernement Andreotti le 16 mars 1978 dans l’élan unitaire suscité par l’enlèvement le même jour d’Aldo Moro par les Brigades rouges. D’où aussi le caractère limité d’une alliance parlementaire (il n’y aura pas de ministres communistes). Malgré les termes de « compromis historique » ou de « troisième phase » qui semblent indiquer l’entrée du pays dans un nouveau cycle politique, l’expérience d’unité nationale, imposée par les circonstances, se révèle éphémère. Les communistes comprennent vite la vulnérabilité de leur position au « milieu du gué » (plus dans l’opposition et pas encore au gouvernement) qui les expose à toutes les attaques. Le P.S.I., sous la conduite de son nouveau secrétaire Bettino Craxi, élu en 1976, engage avec le P.C.I. une dure polémique, à la fois sur le thème de la révision incomplète du passé (références idéologiques, liens avec l’U.R.S.S., organisation interne) et sur la politique actuelle de rigueur économique et policière. Dès 1977, la rupture entre le P.C.I. et une large partie de la culture de gauche et de la jeunesse est consommée, comme en témoigne l’expulsion du secrétaire général de la C.G.I.L., Luciano Lama de l’université de Rome par les étudiants ou la grande manifestation des autonomes à Bologne. La base même du parti est la proie d’un malaise croissant. Elle comprend mal l’entente avec la D.C. présentée depuis trente ans comme l’ennemi de classe. Elle admet encore plus difficilement la politique d’austérité entérinée par la C.G.I.L. lors du congrès de Eur en février 1978. N’ayant pu obtenir ni son entrée au gouvernement ni une participation au contrôle sur la gestion des entreprises en compensation de la modération salariale acceptée par les syndicats, le P.C.I., confronté à des pertes lors des élections locales partielles de 1978 et à la menace d’une grève générale, met fin à l’unité nationale en retirant son soutien au gouvernement dont il provoque ainsi la chute en janvier 1979.
Un centre gauche renouvelé
Les élections anticipées de juin 1979
confirment la fin de l’expérience unitaire. Le P.C.I., qui perd quatre points,
retrouve son rôle d’opposant à un moment où son appui apparaît d’ailleurs moins
nécessaire. La lutte contre le terrorisme commence à donner des résultats: les
confessions des « repentis » non seulement permettent de démanteler des réseaux,
mais entament le mythe, culminant en mai 1978 avec l’assassinat d’Aldo Moro, de
la toute-puissance des Brigades rouges. Dans le domaine économique où le P.C.I.
reprend la tête des revendications en 1979 et dans le domaine international où
il s’oppose à l’installation en Italie des missiles américains, la collaboration
ne serait d’ailleurs guère possible.
Pour l’ensemble des forces politiques, la fin de l’unité
nationale exige la définition de nouvelles stratégies.
L’alternative démocratique du P.C.I.
La révision semble déchirante pour Enrico Berlinguer, qui ne
tire un trait sur le compromis historique qu’en septembre 1980, dans son
discours de Salerne. Et encore, l’alternative démocratique qui est alors
proposée en remplacement paraît-elle plus une formule d’attente qu’un choix
stratégique net. La cohérence d’un projet politique est également masquée par la
poursuite simultanée d’objectifs contradictoires. Le souci de retrouver auprès
de la base ouvrière une audience dangereuse entamée par trois ans de
collaboration avec la D.C. est net. Il se traduit par un renforcement de
l’organisation sur les lieux de travail, un contrôle plus ferme sur le syndicat,
un soutien apporté aux luttes sociales les plus dures, comme la grande grève
chez F.I.A.T. en octobre 1980 et le refus de toute modification de l’échelle
mobile.
Ce durcissement, qui a pour but de reprendre en main le
mouvement ouvrier et de montrer qu’on « ne gouverne pas l’Italie sans les
communistes », accompagne cependant la poursuite de l’évolution interne et
internationale. Mise en question du centralisme démocratique et proclamation de
l’autonomie de la culture vont de pair avec la réaffirmation de la nécessité
d’une dialectique entre marché et programmation, d’une restriction de la demande
pour vaincre l’inflation et d’une limitation du coût du travail.
Sur le plan international, l’eurocommunisme abandonné en 1980
après le constat des divergences profondes avec le P.C.F est remplacé par un «
nouvel internationalisme » fondé sur un accord avec les social-démocraties de
l’Europe du Nord et les partis progressistes du Tiers Monde. En même temps, la
prise de distance à l’égard de l’U.R.S.S. se précise, de la « réprobation »,
exprimée lors de l’intervention en Afghanistan, au refus de participer à la
conférence communiste de Paris en 1980 jusqu’à la quasi-rupture à propos de la
Pologne en décembre 1981. La question des rapports avec le P.S.I. illustre bien
les contradictions internes d’un P.C.I. où, depuis la fin du compromis
historique, partisans et adversaires d’un accord avec les socialistes en vue
d’une « alternative de gauche » s’affrontent ouvertement. En fait, le P.C.I.,
comme la D.C., doit compter avec un Parti socialiste bien décidé, sous la forte
direction de Bettino Craxi, à sortir de la position subalterne qu’il occupe,
surtout depuis la déroute des années soixante-dix. Le souci prioritaire de
maintenir la plus grande autonomie possible de son parti incite le leader
socialiste à négocier aussi bien un accord gouvernemental avec la D.C. que des
accords régionaux avec le P.C.I. Toutefois, l’habileté manœuvrière de Craxi
n’aurait sans doute pas suffi, si elle n’avait coïncidé avec la crise
d’hégémonie de la D.C.
Le désarroi de la Démocratie chrétienne
Au moment où la mort d’Aldo Moro la prive d’un leader
reconnu, la D.C. traverse une période difficile. Aux yeux de l’opinion publique,
le nouveau scandale, celui de la découverte en 1981 d’une loge maçonnique
secrète, la loge P2, compromettant une large partie de la classe politique et de
la haute administration, atteint plus particulièrement la D.C., qui apparaît
comme l’incarnation même du pouvoir. Cela se manifeste par des échecs électoraux
lors des deux consultations populaires de 1981: le référendum sur l’avortement
(23,6 p. 100 des inscrits seulement se prononcent pour l’abrogation de la loi),
qui traduit bien la sécularisation croissante de la société italienne, et les
élections locales, où elle subit la double concurrence des listes laïques à
droite et des listes socialistes à gauche. Sans doute les dirigeants du parti
réussissent-ils, lors de la crise gouvernementale de 1981, à bloquer la
candidature de Bettino Craxi à la présidence du Conseil; mais ils doivent se
résigner à laisser le palais Chigi au secrétaire général du petit Parti
républicain, Giovanni Spadolini, qui inaugure ainsi l’alternance à la tête du
gouvernement, occupée de façon continue depuis 1946 par un démocrate-chrétien.
Le nouveau secrétaire général Ciriaco De Mita, élu lors du congrès de Rome en
mai 1982, s’efforce bien de réagir. Il réussit, lors de la chute en novembre
1982 du gouvernement Spadolini, à imposer le retour d’un démocrate-chrétien,
Amintore Fanfani. En même temps qu’il renoue le dialogue avec les milieux
catholiques, il améliore les rapports avec les chefs d’entreprise en soutenant
une politique de rigueur.
Mais Bettino Craxi ne laisse pas au secrétaire de la D.C. le
temps de forger une image nouvelle de son parti. En avril 1983, il provoque la
chute du gouvernement et des élections anticipées.
Le coup de tonnerre des élections de 1983
Après les premiers succès de la gestion De Mita, la grave
défaite de la D.C. est une surprise pour tous les observateurs et un véritable
traumatisme pour les dirigeants du parti. En perdant 5,4 points par rapport à
1979, la D.C. réalise le score le plus bas de son histoire et n’a plus qu’une
faible avance sur le Parti communiste (32,9 p. 100 contre 29,9 p. 100). Dans le
Nord, l’électorat le plus sensible au discours moralisateur et modernisateur de
De Mita a préféré voter pour les partis laïques, P.R.I. et P.L.I., plus
crédibles sur ce sujet que la D.C. Et, dans le Midi, ces thèmes n’ont rien qui
puisse séduire une population habituée à entretenir avec les partis des rapports
fondés sur le clientélisme.
Un échec de cette ampleur redonne vie aux thèses sur
l’anachronisme d’un parti catholique dans une société postindustrielle et aux
pronostics d’un déclin inexorable de la D.C., vouée au destin du M.R.P.
français. Dans l’immédiat, il alimente les controverses internes entre les
partisans de la poursuite de la voie indiquée par De Mita: faire de la D.C. ce
grand parti libéral démocratique qui a toujours manqué à l’Italie et les
gardiens de la tradition du vieux parti populiste de médiation.
Mais c’est sur le plan des rapports de forces entre les
partenaires de la majorité que le désastre électoral a les conséquences les plus
évidentes. Bien qu’il n’ait réussi qu’une percée électorale modeste (passant de
9,8 à 11,4 p. 100 des voix), le P.S.I. dispose d’un pouvoir de négociation
considérablement accru par l’échec de la D.C. De Mita doit cette fois laisser le
poste de président du Conseil à Bettino Craxi.
La défaite démocrate-chrétienne ne profite pas en revanche à
l’opposition communiste. Malgré l’apport du petit parti d’extrême gauche P.D.U.P.
(Partito di unita proletaria per il comunismo) avec lequel il fait listes
communes, le P.C.I. voit se poursuivre la baisse de son audience électorale.
Certes, les pertes sont faibles (– 0,5 point), mais la continuité de la tendance
depuis 1978 inquiète les responsables. Ainsi, « la troisième phase », définie à
l’origine comme la nécessaire entente de deux partis hégémoniques qui, en 1976,
rassemblaient sur leurs listes 73,1 p. 100 des voix, semble infirmée par
l’évolution de la société italienne qui, au contraire, paraît enfin donner leur
chance aux partis intermédiaires et surtout au Parti socialiste.
Bilan d’une décennie
Assurer la « gouvernabilité » du pays a
été la raison première invoquée d’abord par le P.C.I. pour soutenir le
gouvernement Andreotti en 1976, puis par le P.S.I. pour reprendre sa place dans
un gouvernement pentapartite en 1980.
En supprimant l’opposition au Parlement, la formule d’unité
nationale a certes permis d’obtenir des résultats satisfaisants. Dans le domaine
économique, grâce en large partie à la modération des syndicats, le taux
d’inflation tombe de 22 à 15 p. 100, la balance des paiements – en déficit en
1976 – est équilibrée à la fin de 1977, la lire stabilisée et la dette
extérieure en baisse. Dans le domaine politique, l’effet le plus remarquable
concerne la lutte contre le terrorisme qui, après les premières hésitations à
reconnaître l’existence d’un terrorisme « rouge », mobilise totalement le P.C.I.
et la C.G.I.L. Cet engagement permet l’isolement des terroristes et l’échec de
leur projet politique fondé sur l’adhésion du prolétariat dont ils se voulaient
l’avant-garde.
Cependant, il est également vrai que l’absence d’opposition
parlementaire a privé la contestation sociale d’un moyen légal d’expression et a
renforcé par là même les tentations subversives. En outre, l’hétérogénéité de la
majorité conduit à des compromis qui rendent la plupart des textes législatifs
de cette époque trop compliqués pour être applicables.
En principe plus homogène, la coalition pentapartite est
minée dès sa constitution en 1980 par les ambitions contraires des socialistes
et des démocrates-chrétiens, encore envenimées par les divergences sur les
solutions à apporter à la crise économique et sociale qui reprend au début des
années quatre-vingt. Face à la remontée de l’inflation, à la dépréciation de la
monnaie, à la détérioration des échanges extérieurs et, surtout, au gouffre du
déficit public et à la croissance du chômage, les gouvernements (sept se
succèdent entre 1979 et 1983) utilisent largement l’instrument monétaire. Mais
les divergences internes de la majorité empêchent l’adoption de réformes plus
profondes, telles que la fixation d’un plafond au déficit public ou la retouche
de l’échelle mobile.
Plus encore que les questions économiques, ce sont les
problèmes moraux et institutionnels qui creusent un fossé entre les Italiens et
la classe politique. Les scandales en effet se succèdent entre 1978 et 1980.
Cela va de la démission forcée du président de la République, Giovanni Leone, à
la traduction devant le Parlement du président du Conseil, Francesco Cossiga, en
passant par l’affaire de la fraude fiscale sur les produits pétroliers, la
découverte d’une loge maçonnique secrète, la P2 de Licio Gelli, l’assassinat
déguisé en suicide du directeur du Banco Ambrosiano, après le krach de cette
banque vaticane, jusqu’à l’arrestation, la veille des élections, de la presque
totalité des conseillers municipaux socialistes de Turin, pour concussion.
Ce mélange de corruption et de complots empoisonne un climat
social encore fortement perturbé par la persistance d’un terrorisme en déclin
mais toujours capable d’actions spectaculaires, comme l’attentat de la gare de
Bologne en août 1980 ou l’enlèvement, par les Brigades rouges, du général
américain Dozier en décembre 1981. L’assassinat, en septembre 1982 par la mafia,
du préfet de Palerme, le général Dalla Chiesa, comme l’attentat contre le pape
en mai 1981 par un jeune Turc, Ali Agca, dont les mandants n’ont pas été
découverts, entretiennent également un climat de peur et de suspicion.
Toutes ces difficultés masquent aux yeux de l’opinion
publique les indéniables réussites des trente-sept premières années de la
République et provoquent une crise de confiance profonde des citoyens à l’égard
des institutions.
7. Les années Craxi (1978-1990)
La forte personnalité du nouveau président du Conseil, le leadership incontesté qu’il exerce sur le Parti socialiste vont lui permettre de dominer la scène italienne jusqu’à la fin des années quatre-vingt. En exploitant au maximum à la fois la crise des deux grands partis, D.C. et P.C.I., et la rente de situation dont bénéficie son parti, partenaire nécessaire à la formation de toute majorité, il parvient à réaliser les deux objectifs, d’ailleurs liés, qu’il s’était fixés: se maintenir le plus longtemps possible à la tête du gouvernement et élargir l’audience électorale du socialisme. Le premier l’oppose à la D.C., le second au P.C.I.
Les difficiles rapports P.S.I.-D.C.
Tant qu’elle est sous le coup de la
défaite de 1983, la D.C. ne peut que subir une situation qui l’exclut, au profit
des socialistes, des deux principaux centres de pouvoir, la présidence de la
République, occupée depuis 1978 par le très populaire Sandro Pertini, et la
présidence du Conseil. Mais l’encouragement apporté par les premiers tests
électoraux ravive la prétention du parti le plus fort de la majorité à exercer
son droit naturel à la direction du gouvernement.
Certes, aux élections européennes de 1984, la D.C. ne gagne
que 0,1 point par rapport au mauvais score de 1983, et, pour la première fois de
son histoire, elle est dépassée par le Parti communiste (33,3 p. 100 des voix
contre 33 p. 100). Mais le processus de déclin est arrêté. Surtout, la médiocre
prestation du P.S.I. (– 0,2 point par rapport à 1983) et la défaite des listes
communes républicaines et libérales (– 2,5 points) montrent que l’électorat
centriste reste dans sa majorité fidèle à la D.C. Les élections locales et
régionales de 1985 accentuent la tendance à la reprise. En un an, la D.C., qui
apparaît toujours comme le meilleur bouclier contre le communisme et bénéficie
du soutien explicite de la hiérarchie religieuse (discours du pape à Loreto),
gagne deux points (35 p. 100 des voix) et retrouve son rang de premier parti
italien. Son succès est encore renforcé par le manque de dynamisme de ses
partenaires rivaux. Les partis laïques stagnent à leur niveau de 1984, et le
P.S.I. ne gagne que 0,6 point par rapport aux précédentes consultations
régionales, malgré les deux ans d’exercice très personnalisé du pouvoir par leur
leader.
Les conséquences nationales de ces élections sont
importantes. En échange de son maintien à la tête du gouvernement, Craxi fait
des grandes concessions à la D.C. La première est l’élection d’un
démocrate-chrétien à la présidence de la République. L’entente préalable des
partis de l’« arc constitutionnel » (des communistes aux libéraux) permet le 24
juin 1985, au premier tour de scrutin, l’élection triomphale, avec 76,8 p. 100
des voix, de Francesco Cossiga, un éminent constitutionnaliste qui, à
cinquante-six ans, devient le plus jeune président de la République italienne.
La seconde concession est l’homogénéisation des majorités nationales et locales.
Une coalition de gauche ne se maintient que dans deux régions, la Toscane et
l’Ombrie, tandis qu’en Émilie-Romagne elle laisse la place à une junte
communiste homogène. Les douze autres régions sont désormais gouvernées par des
majorités identiques à la majorité nationale. Dans les chefs-lieux, les juntes
pentapartistes passent dans le même temps de 37 à 54, celles de gauche de 29 à
19. À Milan, Rome, Turin, Venise et Gênes, le P.C.I. est ainsi exclu après dix
ans de gestion commune avec le P.S.I.
Ces concessions ne suffisent pas cependant à éliminer le
conflit permanent qui oppose socialistes et démocrates-chrétiens, et se traduit
par des échecs répétés de projets de loi ou des budgets ministériels, à la
faveur du vote secret. Une première crise ministérielle, ouverte en juin 1986
par le vote contraire de soixante-quinze parlementaires sur un décret
gouvernemental est péniblement résolue quarante jours après. Mais, en mars 1987,
De Mita n’hésite pas à retirer les ministres démocrates-chrétiens du
gouvernement pour provoquer la chute de Bettino Craxi. Le parti catholique ne
veut pas laisser le leader socialiste, dont la popularité augmente dans les
sondages proportionnellement à la durée de son gouvernement, gérer la période
électorale décisive des années 1987 et 1988. La tenue des référendums sur
l’abandon de la filière nucléaire et sur la responsabilité civile des
magistrats, prévus pour 1987, risque en effet d’assurer au P.S.I. un tremplin
pour gagner les législatives de 1988. Le recours aux élections anticipées, avant
la consultation référendaire, est donc pour De Mita le moyen de faire obstacle à
ce danger.
Les élections législatives de 1987
En consacrant deux vainqueurs, la D.C. et le P.S.I., et deux vaincus, le partis laïques et surtout le P.C.I., les élections du 14 juin 1987 témoignent de la transformation des données politiques en Italie. La bonne tenue de la D.C. (+ 1,9 point) et le recul des forces laïques confirment la qualification du parti catholique comme représentant de l’électorat centriste et modéré. Elles montrent aussi que la bataille va se jouer essentiellement à gauche, entre le P.S.I. et le P.C.I.
Le déclin communiste
Lorsque Bettino Craxi arrive à la
direction du P.S.I., 24,8 points séparent un Parti socialiste divisé et sans
stratégie d’un Parti communiste en pleine expansion sous la conduite d’un leader
charismatique, Enrico Berlinguer. Malgré les signes de fléchissement en 1979 et
en 1980, le P.C.I. conserve encore en 1984 une avance de 22,1 points. Mais les
consultations suivantes montrent que le triomphe de l’élection européenne est dû
à des circonstances exceptionnelles: la mort brutale de Berlinguer, le 11 juin
1984, à la veille du scrutin, et l’extraordinaire mobilisation qu’elle a
suscitée. L’émotion passée, le parti retrouve ses problèmes. Le nouveau
secrétaire général Alessandro Natta, homme de grande culture, n’a pas l’autorité
personnelle et ne bénéficie pas du consensus général qui lui auraient permis de
brusquer l’évolution en cours. Prisonnier de l’héritage, il ne peut en
particulier renoncer à la lutte sans merci engagée par son prédécesseur avec
Bettino Craxi sur le problème de l’échelle mobile des salaires. La décision du
chef du gouvernement, le 14 février 1984, d’imposer par décret une réduction de
l’échelle mobile avait en effet provoqué une dure réaction des dirigeants
communistes, qui n’admettent pas d’avoir été exclus de toute négociation sur ce
symbole des grandes conquêtes ouvrières. Après avoir épuisé les moyens de
l’obstruction parlementaire, des manifestations dans les usines et de la
mobilisation sociale (700 000 travailleurs défilent dans les rues de Rome le 24
mars 1984), Berlinguer annonce son intention de demander un référendum abrogatif
de la nouvelle législation. Alessandro Natta se sent obligé d’accomplir cette
démarche posthume, bien que conscient des effets dévastateurs que peut avoir
pour une force politique un référendum perdu, et mis en garde, par le secrétaire
général de la C.G.I.L., Luciano Lama, des fâcheuses conséquences d’une rupture
de l’unité syndicale (les autres confédérations ainsi que l’aile socialiste de
la C.G.I.L. se sont prononcées contre l’abrogation).
Le référendum et les consultations électorales qui se
succèdent entre 1985 et 1987 vont clairement montrer la dégradation des rapports
entre le P.C.I. et la société italienne. Après avoir enregistré un recul de 1,3
à 1,7 point aux élections régionales et locales du 12 mai 1985 par rapport à
celles de 1980, il perd le référendum, 54,4 p. 100 des votants s’étant prononcés
contre l’abrogation de la loi. En liant son sort à celui d’un mécanisme
anachronique, générateur d’inflation et d’aplatissement salarial, il a paru
insensible aux réalités économiques et plus préoccupé de défendre les droits
acquis de sa base traditionnelle que de comprendre les aspirations des nouvelles
catégories socio-professionnelles et celles des jeunes générations. Les
consultations suivantes aggravent encore ce hiatus entre le parti et la société.
Aux législatives de 1987, le P.C.I. perd 3,3 points et, avec 26,6 p. 100 des
voix, il tombe au-dessous de son score de 1968. Les élections locales partielles
de 1988 sont encore plus catastrophiques, avec des pertes de 4,9 points par
rapport à 1987.
Ces chiffres indicateurs d’un déclin qui, après tous les
Partis communistes occidentaux, atteint le P.C.I. épargné jusqu’au milieu des
années quatre-vingt suggèrent deux observations. La première est d’ordre
sociologique, la seconde, politique. Les pertes les plus lourdes sont en effet
régulièrement enregistrées dans la partie la plus moderne du pays et parmi les
catégories les plus porteuses d’avenir. Le P.C.I. perd ainsi 4,5 points dans le
triangle industriel du Nord-Ouest (– 5,5 dans la province de Turin en 1987) et
4,4 points dans l’ensemble des onze plus grandes villes italiennes. Son recul
particulièrement fort dans les quartiers populaires s’explique moins par la
défection de son électorat traditionnel que par la transformation de ce dernier.
Ce sont en effet les catégories nouvelles issues de la classe ouvrière, petits
cadres, employés, techniciens, qui abandonnent le P.C.I. Autre sujet
d’inquiétude: la désaffection de la jeunesse. Alors qu’en 1976 37,5 p. 100 des
électeurs âgés de dix-huit à vingt-cinq ans déclaraient accorder leurs suffrages
au P.C.I., ils ne sont plus que 17,7 p. 100 en 1987. En outre, la crise s’étend
du domaine électoral à l’organisation interne: diminution du nombre des
adhérents (de 1 772 992 en 1977 à 1 581 481 en 1985), vieillissement, chute du
militantisme et crise de leadership.
La direction du parti cependant ne reste pas inerte devant
les conséquences des profondes mutations économiques et sociales sur le destin
du parti. Chaque échec électoral donne lieu à des débats très ouverts. « Se
transformer ou périr » n’est pas seulement le slogan des réformistes, mais celui
de la très grande majorité des dirigeants. Deux exemples témoignent de cette
volonté. En définissant le P.C.I comme un « grand parti réformateur », « partie
intégrante de la gauche européenne », le congrès extraordinaire de Florence, en
avril 1986, rompt avec la tradition kominformienne comme avec celle de
l’eurocommunisme. Et, en juillet 1988, la démission d’Alessandro Natta après la
grave défaite du parti aux élections locales et son remplacement par Achille
Occhetto, plus jeune et plus déterminé, signifient également la fin de la
période transitoire qui a suivi la mort d’Enrico Berlinguer. La situation dont
hérite le nouveau secrétaire général n’en est pas pour autant moins critique. La
longue crise d’identité dont souffre le P.C.I. depuis la fin des années
soixante-dix a laissé à Craxi la possibilité de se présenter comme le
porte-parole naturel de la gauche réformiste, celle qui attire les votes des
catégories émergentes et des jeunes générations.
Effectivement, depuis 1987-1988, on assiste à un phénomène
nouveau: le transfert d’une partie importante des voix perdues par le P.C.I. sur
les listes socialistes. Aux élections locales de 1988, les deux partis ne sont
plus séparés que par 3,6 points, et, dans plusieurs communes de plus de 30 000
habitants, le P.S.I. passe en tête de la gauche. Une situation à la française,
rêve de Bettino Craxi et cauchemar d’Achille Occhetto, semble ainsi en voie de
réalisation en Italie.
En attendant cette transformation du système politique en un
bipartisme permettant de faire alterner au pouvoir un parti libéral démocratique
et un parti social-démocrate, l’association des socialistes et des
démocrates-chrétiens reste la seule formule politique possible. À partir de
1988, elle bénéficie même d’un climat moins conflictuel. Après le court
intermède d’un gouvernement dirigé par une personnalité de second rang de la
D.C., Giovanni Goria, de juillet 1987 à février 1988, Craxi finit par accepter
l’accession du secrétaire général de la D.C., Ciriaco De Mita, à la tête du
gouvernement de coalition.
Le « décisionnisme » craxien
Les années de la présidence Craxi n’ont
pas seulement marqué le destin du socialisme italien, elles ont aussi apporté un
style nouveau de gouvernement en politique intérieure comme en politique
extérieure. Rompant avec la méthode de médiations et de compromis permanents de
ses prédécesseurs, Bettino Craxi a donné l’image parfois brutale d’un homme
politique capable de trancher un problème par une décision personnelle.
L’exemple le plus frappant est celui du décret sur l’échelle mobile de 1984,
mais on peut citer également les référendums qui imposent les points de vue
socialistes à des partenaires réticents ou hostiles à l’introduction de la
responsabilité civile des magistrats ou à l’arrêt du programme nucléaire. Cette
image, habilement entretenue, est confortée par les éléments positifs du bilan
présenté par le chef du gouvernement. Dans le domaine politique,
l’exceptionnelle longévité du ministère (trois ans et sept mois, le record
absolu depuis la Libération) tranche heureusement sur l’instabilité habituelle.
Dans le domaine économique, l’inflation est ramenée de 9,2 à 4,6 p. 100, et la
croissance du produit intérieur brut, après incorporation de la production
estimée de l’économie souterraine, permet à l’Italie de disputer à la
Grande-Bretagne le cinquième rang des pays industrialisés. Ces bons résultats
doivent cependant être nuancés. La baisse de l’inflation est due au moins autant
à la chute du dollar et à celle du prix du pétrole qu’à la politique économique
du gouvernement. Celle-ci n’est pas non plus le facteur principal de la
croissance, qu’il faut attribuer essentiellement à l’esprit d’initiative des
entrepreneurs petits et grands, à la modération des syndicats et aux facilités
de l’économie souterraine. Par ailleurs, les déficiences structurelles
persistent et même s’aggravent. C’est le cas du déficit colossal des finances
publiques (110 000 milliards de lires en 1987, soit plus de 10 p. 100 du P.I.B.),
du chômage qui touche 10,7 p. 100 de la population active et du déséquilibre
entre le Nord et le Sud.
Il n’en reste pas moins qu’aux yeux de l’opinion publique
Bettino Craxi a réussi à apparaître comme le garant de la gouvernabilité d’un
pays qui, sous sa direction, retrouve aussi en politique étrangère des ambitions
et une autonomie inconnues depuis longtemps.
L’activité diplomatique
Menée en plein accord avec le ministre démocrate-chrétien des
Affaires étrangères, Giulio Andreotti, la politique craxienne se caractérise en
effet par diverses initiatives.
L’Europe reste l’axe prioritaire de la diplomatie italienne,
qui participe activement au développement du processus unitaire. Relancée par la
déclaration de Colombo-Genscher de Stuttgart en 1983, l’impulsion vers
l’intégration est donnée par Altiero Spinelli, député italien à Strasbourg, qui
fait adopter par l’Assemblée européenne un projet d’Union. Édulcoré de ses
aspects trop ouvertement supranationaux, il sera repris par l’Acte unique au
compromis de Luxembourg en décembre 1985. Mais c’est surtout vers la
Méditerranée que s’oriente l’activisme diplomatique du gouvernement Craxi.
L’ambition de jouer un rôle plus important sur la scène internationale coïncide
là avec une situation qui accroît depuis quelques années à la fois la fonction
et l’exposition de l’Italie sur le flanc sud de l’Alliance atlantique. Dès 1979,
Craxi s’est prononcé en faveur de l’installation des missiles américains à
Comiso, en Sicile; mais il n’en joue pas moins la carte de la détente dans cette
zone troublée par les conflits locaux et par le terrorisme arabe qui n’épargne
pas l’Italie, comme le montrent le détournement du navire de croisière Achille
Lauro en octobre 1985 et l’attentat meurtrier à l’aéroport de Rome en décembre
de la même année. Convaincues que le terrorisme ne pourra être éliminé que par
la solution du problème palestinien, grâce à un dialogue avec tous les pays et
les organisations concernées – y compris la Syrie, la Libye et l’O.L.P. –, les
autorités italiennes réprouvent tout recours à la force dans la poudrière
méditerranéenne. Sur la base de ces principes, Craxi multiplie les visites dans
les capitales arabes et, en décembre 1984, a avec Arafat une entrevue à Tunis
qui prend valeur de reconnaissance de fait. Mais cette politique de médiation
soulève autant de polémiques intérieures (avec les partis laïques)
qu’internationales (avec les États-Unis et Israël). Le moment de plus forte
tension se situe lors de l’affaire de l’Achille Lauro : les États-Unis et les
partis laïques reprochent aux responsables italiens leur laxisme à l’égard de
terroristes coupables d’avoir assassiné un touriste américain. Mais l’opinion
publique, choquée par la « Far West Diplomacy » de Washington (atterrissage
forcé de l’avion égyptien transportant les preneurs d’otages sur la base O.T.A.N.
de Sigonella, survol sans autorisation du territoire italien, etc.), donne
raison à son gouvernement. Les rapports italo-américains sont aussi affectés, en
1986, par les divergences entre les deux pays sur le problème libyen. L’Italie
exprime d’autant plus fermement son désaccord à l’égard du raid américain sur
Tripoli qu’elle redoute d’être directement impliquée dans une épreuve de force
dans la région, comme peut le faire craindre l’envoi en représailles de deux
missiles libyens sur l’île de Lampedusa.
Si la politique méditerranéenne suscite des polémiques,
d’autres initiatives rencontrent, en revanche, un large consensus. C’est le cas
de la signature, le 18 février 1984, d’un nouveau concordat (à l’étude depuis
1975), prévoyant entre autres la reconnaissance du pluralisme religieux, ainsi
que de nouvelles normes concernant le mariage et l’enseignement religieux. À la
fin des années quatre-vingt, le Parti socialiste paraît ainsi, avec sa stratégie
de mouvement, sa désinvolture idéologique, sa technique médiatique et sa
personnalisation du pouvoir, bien adapté aux mutations de la société italienne,
société qui se caractérise alors par l’effondrement des grands mythes collectifs
des années soixante-dix et par la redécouverte des valeurs de l’individualisme,
ce qui se traduit souvent par la montée du corporatisme. La crise des grandes
organisations – syndicats et partis – débouche en effet sur un émiettement de la
revendication sociale et une multiplication des groupes catégoriels. Ces comités
de base (Cobas), particulièrement actifs parmi les classes moyennes salariées
(enseignants, personnel médical et paramédical, transporteurs, etc.), posent, en
paralysant à plusieurs reprises le service public, la question jusque-là tabou
d’une réglementation du droit de grève par l’obligation d’un service minimal
dans certains secteurs. Cette mesure, dont les syndicats finissent par accepter
le principe, s’inscrit dans le cadre général d’une modernisation de l’État, dont
la classe politique discute depuis dix ans, sans parvenir à d’autres réformes
significatives que la réduction drastique, en octobre 1988, du vote secret pour
l’approbation des textes législatifs. Cette modification du règlement intérieur
parlementaire est destinée à mettre le gouvernement à l’abri des embuscades de
francs-tireurs et à lui permettre de mieux contrôler les dépenses publiques.
L’usage généralisé du vote public rend également plus difficiles ces accords
dans l’ombre entre majorité et opposition, si caractéristiques de la vie
politique italienne (ce qui explique d’ailleurs la forte opposition du P.C.I. à
cette réforme).
À la fin de la décennie, l’Italie semble ainsi s’acheminer
vers une transformation progressive de son système politique dans le sens
souhaité par Bettino Craxi, persuadé qu’il sera le Mitterrand italien. Le
système économique, en revanche, conserve sa spécificité, fondée à la fois sur
la générosité d’un État-providence et sur la souplesse d’une économie
capitaliste qui ne connaît guère d’entraves administratives à son expansion. Les
bouleversements politiques et économiques intérieurs et internationaux vont, à
partir de 1989, modifier complètement ce schéma en obligeant l’Italie à une
révision totale de tout ce qui constituait son identité.
8. Les bouleversements des années quatre-vingt-dix
La disparition du communisme
La décision, prise par le secrétaire
général du P.C.I., Achille Occhetto, le 12 novembre 1989, sous la pression des
événements d’Europe de l’Est, de mettre fin à l’expérience communiste et de
fonder un nouveau parti est évidemment de nature à modifier radicalement le
système partisan italien. L’effondrement d’un des deux grands piliers de ce
système ne peut laisser indemne l’autre pilier, la Démocratie chrétienne. Plus,
en effet, que la représentation des valeurs chrétiennes, c’est l’anticommunisme
qui justifie et assure l’unité politique des catholiques. L’ennemi
disparaissant, la pluralité des options redevient possible et légitime.
Les conséquences ne sont pas moins importantes à gauche. Pour
les communistes eux-mêmes d’abord: le débat passionné qui suit la proposition
d’un changement total d’identité fait éclater un parti qui avait maintenu au
moins l’apparence du monolithisme. À des militants désorientés et souvent même
révoltés, la direction apparaît profondément divisée et indécise. Au congrès de
Rimini, qui ratifie la mort du P.C.I. et la naissance du Parti démocratique de
la gauche (P.D.S.), la minorité orthodoxe rassemblée autour du vieux militant
prosoviétique Armando Cossutta et du syndicaliste Sergio Garavini fait sécession
et fonde le nouveau parti Rifondazione comunista. Au cours de l’année, il reçoit
l’adhésion du petit parti d’extrême gauche Democrazia proletaria, puis des
anciens leaders du Manifesto. Cette scission ne rend pas le P.D.S. beaucoup plus
homogène. L’aile gauche, sous la conduite de Pietro Ingrao, partage certes les
options démocratiques de la direction, mais refuse la renonciation à un projet
de transformation radicale de la société que semble impliquer la disparition du
qualificatif communiste. Sur les thèmes de l’anticapitalisme, de
l’antisocialisme et du pacifisme, elle est plus proche de Rifondazione que du
P.D.S. L’aile droite, dont le principal leader est Giorgio Napolitano, est
également en désaccord avec Occhetto sur le choix du nom, mais pour des raisons
opposées. Ayant depuis longtemps opté pour la social-démocratie et pour la
réunification à terme du mouvement ouvrier séparé depuis 1921, elle critique
l’absence de la référence socialiste dans le nouveau nom.
La position du secrétaire général et des jeunes dirigeants
qui l’entourent s’appuie en effet sur un double constat d’échec, celui du
communisme et celui du socialisme. Son projet est de rassembler dans une
formation entièrement nouvelle les déçus des partis historiques de la gauche et
les militants des mouvements réformistes: écologistes, radicaux, féministes,
catholiques, etc. Mais, bien qu’élu avec 68,7 p. 100 des suffrages lors du
congrès de Rimini, Achille Occhetto impose difficilement son autorité sur un
parti divisé. Il ne parvient guère non plus à donner une identité claire à la
nouvelle formation, qui oscille entre un parti radical de masse, un parti
social-démocrate sur le modèle allemand ou scandinave, ou encore un parti «
libéral » à l’américaine. Déçus par les querelles internes, l’incertitude des
positions et la faiblesse du leadership, beaucoup d’intellectuels venus au
P.D.S. dans l’espoir d’introduire un changement profond dans la vie politique
italienne l’ont déjà quitté.
La mutation du P.C.I. intervient aussi directement sur le
destin du Parti socialiste. Elle anéantit en effet le grand dessein de Bettino
Craxi de se présenter comme le seul représentant réformiste du mouvement ouvrier
et, à ce titre, comme l’héritier du capital électoral d’un Parti communiste en
fort déclin.
Désormais, le P.S.I. doit compter avec un autre parti de
gauche, pleinement légitimé à faire valoir sa vocation gouvernementale et membre
comme lui de l’Internationale socialiste depuis septembre 1992. Pris à
contre-pied, Bettino Craxi a mal su gérer la situation. L’ironie avec laquelle
il a accueilli la transformation du Parti communiste et sa faveur renouvelée à
la veille des élections de 1992 pour l’alliance avec la D.C. ont accrédité les
accusations de conservatisme. Son hostilité au premier et timide essai de
réforme de la loi électorale par l’abolition des préférences multiples lui a
valu un échec au référendum sur ce thème en juin 1991 et, surtout, le soupçon
d’être indifférent à la moralisation du système contribuant à la dégradation
rapide de l’image du P.S.I. dans l’opinion. La seconde cause de bouleversements
est en effet la manifestation éclatante des tares d’un système et d’une classe
politique usés par quarante-cinq ans de pouvoir sans alternance.
Les tares du système
La fin des années quatre-vingt et les
premières années quatre-vingt-dix sont marquées par deux phénomènes dont la
gravité est fortement ressentie par l’opinion publique: l’étendue de la
corruption et la révélation des liens entre la mafia et les institutions.
La corruption généralisée
Les nombreux scandales financiers des années soixante-dix et
quatre-vingt avaient déjà largement contribué à discréditer la classe politique
italienne. Mais, lorsque le président socialiste d’une maison de retraite, Mario
Chiesa, est pris, le 17 février 1992, en flagrant délit au moment où il recevait
un dessous-de-table d’un entrepreneur, c’est une véritable bombe à retardement
qui se trouve entre les mains de la magistrature. Le juge chargé de l’enquête,
Antonio Di Pietro, découvre vite que les commissions payées par les chefs
d’entreprise pour obtenir la concession de travaux publics ou autres faveurs ne
sont pas des épisodes isolés, mais qu’il s’agit d’un système généralisé de
financement occulte des partis politiques, qui pourtant en Italie bénéficient
depuis 1974 d’un financement public. Le Parti socialiste est le plus atteint par
le nombre et la qualité des personnalités concernées (jusqu’à l’entourage
familial du secrétaire général et Bettino Craxi lui-même) et par les attaques
virulentes autant que maladroites du chef du P.S.I. contre les magistrats.
Mais aucun des partis traditionnels n’est épargné. À côté de
très nombreux démocrates-chrétiens, on trouve aussi des sociaux-démocrates et
des libéraux, des républicains et des communistes. En avril 1993, ce sont ainsi
plus de cent cinquante parlementaires qui sont l’objet de poursuites judiciaires
par les magistrats agissant dans le cadre de l’opération « mains propres »,
tandis que tous les secrétaires généraux de partis gouvernementaux et cinq
ministres du gouvernement Amato, faisant l’objet d’ouvertures d’enquête, sont
contraints de démissionner.
Personne non plus n’est épargné du côté des chefs
d’entreprise, des responsables de P.M.E. au directeur financier de F.I.A.T., des
managers privés aux managers publics. Ces derniers, qu’il s’agisse du président
de l’E.N.E.L. ou de celui de l’E.N.I., sont même considérés comme les principaux
bailleurs de fonds des partis de la majorité.
Le phénomène de la corruption n’est certes pas spécifique à
l’Italie, mais il y a pris des proportions inconnues dans d’autres pays, et, de
plus, il est étroitement lié à l’autre zone d’ombre de la vie publique italienne
mise en pleine lumière en 1992-1993: les liens entre la criminalité organisée et
les institutions.
La mafia
Au milieu des années quatre-vingt, le pool
de jeunes magistrats palermitains, autour de Giovanni Falcone, avait obtenu
d’importants succès, grâce en particulier aux « repentis ». Le plus important
d’entre eux, Tommaso Buscetta, avait ainsi permis non seulement l’arrestation de
nombreux mafiosi et la tenue du maxi-procès de Palerme en 1986, mais une
connaissance beaucoup plus précise des mécanismes internes de l’organisation
criminelle.
Mais, les années suivantes, la situation n’avait cessé de se
dégrader. Des querelles de délimitation de compétence avaient opposé le Haut
Commissariat et les juges spécialement chargés de la lutte antimafia à la
magistrature ordinaire, les carabiniers aux policiers. L’observation rigoureuse
par le Conseil supérieur de la magistrature des usages administratifs dans la
gestion des carrières – le privilège de l’ancienneté en particulier – avait eu
pour conséquence de démanteler l’équipe efficace de Giovanni Falcone. En même
temps, le respect scrupuleux des garanties largement accordées aux inculpés par
le nouveau Code pénal en vigueur depuis le 1er janvier 1989 avait amené la
libération de nombreux mafieux. Sous la dictature de Toto Riina et de son clan
des Corleondesi, la mafia avait de son côté trouvé des parades efficaces: un
cloisonnement plus rigoureux, une intimidation impitoyable des repentis et,
surtout, l’élimination des policiers et des magistrats les plus dangereux pour
elle. La longue suite d’assassinats culmine en 1992, avec les attentats qui
coûtent la vie aux deux juges les plus engagés dans la lutte antimafia, Giovanni
Falcone le 23 mai et Paolo Borsellino le 19 juillet. En outre, l’assassinat, le
12 mars, de Salvo Lima, député européen démocrate-chrétien, ancien maire de
Palerme, membre important du courant andreottien et suspect depuis longtemps de
connivence avec la mafia, pose le problème des rapports entre l’organisation
criminelle et le pouvoir politique.
Au début des années quatre-vingt-dix, la mafia semble ainsi à
l’apogée de son pouvoir, contrôlant, de l’aveu même du président de la
République Francesco Cossiga, des régions entières et étendant ses tentacules
sur une grande partie du territoire et du secteur financier. C’est pourtant le
moment où l’environnement socio-culturel et politique qui lui a permis de
prospérer est en train de s’écrouler. Les assassinats de Giovanni Falcone et de
Paolo Borsellino ont été les révélateurs des changements dans la société
méridionale par la forte mobilisation qu’ils ont suscitée et par les
condamnations de plus en plus véhémentes de l’Église. La transformation
culturelle concerne également l’organisation elle-même. La loi de l’omertà et
les rites d’initiation qui en faisaient une contre-société tendent à
disparaître, comme le montre la multiplication du nombre des repentis.
Exceptionnels dans les années soixante-dix, ils sont en 1993 plus de quatre
cents. Leur nombre et leurs révélations sont par ailleurs étroitement liés à la
modification des rapports entre la mafia et les institutions.
La liaison entre ces deux ordres est une constante de
l’histoire italienne depuis l’Unité. Garante d’un certain ordre social et
politique au XIXe siècle, la mafia a vu ce rôle réaffirmé à partir des années
quarante. Utilisée par des Américains pour faciliter le débarquement en Sicile,
elle l’a ensuite été par les partis modérés pour faire obstacle au communisme en
canalisant sur eux les votes qu’elle contrôlait. Excellent agent électoral pour
une Démocratie chrétienne sans racines dans le Midi au lendemain de la guerre,
elle agit donc comme un acteur important de la stabilisation sociale et
politique. Ces raisons idéologico-politiques expliquent largement les
compromissions du parti dominant, le long silence de la hiérarchie religieuse,
sans doute aussi l’implication des services secrets italiens et américains, et
celle des loges maçonniques occultes, dont la P2 n’est pas le seul exemple.
Ces raisons tombent en grande partie avec la disparition du
communisme interne et international à la fin des années quatre-vingt. On observe
alors une détermination plus affirmée de l’État pour mettre fin à ces liaisons
dangereuses, tandis que les repentis commencent à révéler les connivences
passées. En 1991, plusieurs conseils municipaux suspects de complicité avec la
mafia sont dissous par le ministre de l’Intérieur Vincenzo Scotti, tandis que
les décrets émis en juin de la même année par le gouvernement Andreotti
renvoient en prison quarante mafiosi importants remis en liberté pour échéance
des termes légaux de la détention préventive. Le président de la première
section de la Cour de cassation, Corrado Carnevale, responsable de l’annulation
de nombreuses sentences contre des mafiosi, est transféré du secteur pénal au
secteur civil avant de faire l’objet, en 1993, d’une ouverture d’enquête pour
complicité avec l’organisation criminelle. En son absence, la Cour de cassation
confirme, en janvier 1992, les sentences prononcées par les juges du maxi-procès
de Palerme, dont plusieurs condamnations à la prison à vie.
Les conséquences de ce durcissement sont rapides. La mafia
réagit par le meurtre de Salvo Lima coupable de n’avoir pas pu ou plus voulu
intervenir en faveur des prisonniers, et son assassinat prend le sens d’un
avertissement lancé aux autres garants politiques de l’immunité mafieuse.
Inversement, les repentis voient dans l’action plus
rigoureuse de l’État, et aussi dans le séisme qui secoue la vieille classe
politique à la suite des élections et des enquêtes judiciaires, le signal
attendu pour élargir le champ de leurs révélations. Concernant l’organisation
elle-même, ces révélations permettent à la police de remporter des succès
éclatants, comme l’arrestation, le 15 janvier 1993, de Toto Riina, précédée et
suivie de celles de ses principaux lieutenants. S’agissant des liens entre la
mafia et les institutions, elles provoquent un choc encore plus grand en mettant
directement en cause l’homme politique le plus puissant d’Italie jusqu’à ces
derniers mois, Giulio Andreotti. Député de 1946 à 1992, sénateur à vie en 1992,
membre de presque tous les gouvernements depuis 1947, sept fois président du
Conseil, candidat tacite en mai 1992 à la présidence de la République, Giulio
Andreotti est dénoncé par plusieurs mafiosi comme la « référence romaine » de
l’organisation criminelle. Il est aussi accusé d’être au cœur de tous les grands
drames ou scandales nationaux non encore entièrement éclaircis, comme la
faillite et l’assassinat des banquiers Michele Sindona et Roberto Calvi, les
meurtres du général Dalla Chiesa, du journaliste Mino Pecorelli et d’Aldo Moro
lui-même. Atteint le 27 mars par une demande d’ouverture d’enquête des
magistrats palermitains, Andreotti appuie sa défense à la fois sur
l’invraisemblance de certaines révélations et le peu de crédibilité de ses
accusateurs, et sur l’arsenal de mesures antimafia prises par son gouvernement
en 1991. Il peut plus difficilement justifier ses rapports très étroits avec
Lima. Pour le moment, cette mise au jour des connivences entre la mafia et le
pouvoir politique, qui atteint d’autres leaders de la Démocratie chrétienne – en
particulier une grande partie des dirigeants napolitains –, a l’avantage
d’éliminer le principal point de force de la criminalité organisée et autorise
donc l’espoir de la vaincre. Mais elle alimente aussi le rejet populaire à
l’égard de la classe politique en général et de la Démocratie chrétienne en
particulier.
Ce rejet a eu plusieurs occasions de se manifester
publiquement au cours des diverses élections tenues en 1990, 1991 et 1992.
Le rejet de l’opinion publique
La disparition du communisme, en libérant l’électorat des contraintes idéologiques, a fait des élections des années quatre-vingt-dix les premières élections vraiment libres qu’ait connues l’Italie depuis 1946. Cette libération coïncidant avec une crise économique et une crise morale sans précédent, il était prévisible qu’elle pénaliserait les partis traditionnels et donnerait toutes ses chances au vote protestataire. Les consultations successives se caractérisent en effet par un déclin croissant des vieux partis et l’affirmation toujours plus forte de mouvements nouveaux, comme la Rete et surtout la Ligue lombarde.
Le déclin des partis traditionnels
L’érosion de l’héritage communiste
Intervenant soit au milieu des durs débats internes, soit un
an seulement après la création du P.D.S., les élections des années
quatre-vingt-dix ne pouvaient guère être favorables aux ex-communistes. Le
P.C.I. en 1990, ses héritiers en 1991 et 1992 continuent à suivre la courbe
descendante amorcée en 1979, un électorat nouveau n’ayant pas encore remplacé
l’électorat traditionnel en déclin. Le score passe ainsi de 26,6 p. 100 aux
législatives de 1987 à 24 p. 100 aux régionales de 1990 pour le P.C.I., à 21,7
p. 100 aux législatives de 1992 et à 17,7 p. 100 aux communales partielles de
1992 pour les deux partis issus du P.C.I. Les tests électoraux révèlent en outre
le danger pour le P.D.S. de la concurrence de Rifondazione comunista, qui
recueille 5,6 p. 100 des voix aux législatives d’avril 1992 et 6,4 p. 100 aux
municipales partielles de décembre. On note cependant, à la fin de l’année 1992,
une stabilisation électorale du P.D.S
La chute des partis gouvernementaux
Les partis gouvernementaux sont dans une situation encore
plus difficile. Certes, globalement les résultats des élections régionales de
1990 et législatives de 1992 n’indiquent encore qu’un léger fléchissement par
rapport à 1987 pour les deux principaux partis gouvernementaux: la D.C. passe de
34,3 à 33,4 p. 100 et à 29,7 p. 100, et le P.S.I. de 14,3 à 15,3 p. 100 et à
13,6 p. 100. Mais leur carte électorale est profondément modifiée. En 1992, la
D.C. abandonne huit points en Italie septentrionale (tombant de 32 à 24 p. 100),
alors qu’elle ne perd que 1,4 point dans le Midi continental (de 40,7 à 39,3 p.
100) et qu’elle gagne 1,7 point dans les îles (de 37,6 à 39,3 p. 100). Une
évolution semblable concerne le Parti socialiste, qui perd 2,8 points dans le
Nord (et 5,4 à Milan), mais connaît un net succès dans le Midi continental (+ 3
points). Le vote d’échange – vote contre des faveurs individuelles – continue
ainsi à fonctionner au profit des partis gouvernementaux dispensateurs de
ressources, qui se méridionalisent d’autant plus qu’ils perdent le soutien des
régions les plus modernes et les plus concernées par des votes d’opinion.
Les choses s’aggravent pour les partis gouvernementaux avec
l’explosion des enquêtes judiciaires qui entraînent une véritable catastrophe
pour la D.C. et le P.S.I. lors des élections locales de décembre 1992. Dans le
Nord, à Monza, la D.C. tombe de 35,8 à 16,8 p. 100 et à Varèse de 29,9 à 17,7 p.
100. Quant au P.S.I., il est menacé d’une quasi-disparition, passant de 17,3 à
5,5 p. 100 à Monza et de 15,6 à 4,2 p. 100 à Varèse. Et, cette fois, la chute
n’épargne pas le Midi: à Reggio di Calabria, la D.C. tombe de 29,7 à 23,8 p.
100, et le P.S.I. de 23,1 à 11,3 p. 100.
Dans tous les cas, les pertes profitent à peu près exclusivement aux nouveaux
mouvements, la Ligue lombarde et la Rete, sauf dans quelques communes du Midi où
l’extrême droite recueille les électeurs désertant les listes
démocrates-chrétiennes (à Reggio, le M.S.I. obtient 16,6 p. 100 des voix, contre
6 p. 100 aux élections municipales de 1990).
Les nouveaux mouvements
La Ligue lombarde
Le phénomène le plus marquant de ces dernières années est
effectivement le triomphe obtenu en Italie du Nord par une formation ambiguë, la
Ligue lombarde.
Créée par Umberto Bossi comme un mouvement de défense de la
spécificité lombarde, de ses traditions historiques, de son idiome et de sa
culture, la Ligue lombarde apparaît pour la première fois au niveau national
lors des élections de 1987. Sur ces thèmes régionalistes, elle ne réalise qu’un
très faible score: 186 254 voix (0,5 p. 100), toutes obtenues en Lombardie.
Trois ans plus tard, aux élections régionales de 1990, elle recueille 4,5 p. 100
des suffrages, et 18,9 p. 100 en Lombardie. Les tests partiels de 1991
confirment son enracinement dans le nord du pays. À Brescia, troisième ville
industrielle d’Italie et fief de la D.C., elle réussit à dépasser cette dernière
(24,4 p. 100 contre 24,3 p. 100). 1992 est l’année du triomphe d’Umberto Bossi.
Aux législatives d’avril, son mouvement recueille 8,7 p. 100 des voix au niveau
national, 17,3 p. 100 en Italie septentrionale et 23 p. 100 en Lombardie. Enfin,
aux élections municipales partielles de 1992, elle s’affirme de très loin comme
le premier parti dans les villes du Nord. En octobre, elle atteint 34 p. 100 des
voix à Mantoue; en décembre, 32,1 p. 100 à Monza et 37,3 p. 100 à Varèse (40 p.
100 partout si on ajoute les suffrages obtenus par la Ligue alpine issue d’une
scission perpétrée par la sœur de Bossi).
Cette irruption en force de la Ligue dans la vie politique
italienne appelle plusieurs observations.
La première concerne l’implantation territoriale. Bien
qu’elle dépasse les frontières de la Lombardie, cette implantation reste
strictement limitée à l’Italie du Nord. Les efforts d’Umberto Bossi, en
décembre, pour faire émerger un mouvement semblable dans le Centre et dans le
Sud ont jusqu’à présent échoué. Son terrain de prédilection est celui des
provinces « blanches » de Lombardie et de Vénétie, où elle concurrence très
gravement la D.C. Dans la circonscription de Brescia-Bergame aux élections
législatives de 1987, la D.C. recueillait 44 p. 100 des suffrages et la Ligue
3,8 p. 100; à celles de 1992, les pourcentages obtenus étaient respectivement de
32,1 pour la D.C. et de 25,2 pour la Ligue. Et, dans la circonscription de
Côme-Sondrio-Varèse, la Ligue, qui en 1987 obtenait 6,7 p. 100 des voix en face
d’une D.C. à 35,5 p. 100, dépasse cette dernière en 1992 (28,6 p. 100 contre
25,5 p. 100). Les rapports sont encore plus accablants pour la D.C. lors des
élections municipales de l’automne et de l’hiver de 1992, avec des écarts en
faveur de la Ligue de 15 points à Monza et de 20 points à Mantoue et Varèse
L’analyse géographique permet d’avoir une idée globale de
l’origine de l’électorat de la Ligue. Si les transferts proviennent de presque
tous les partis, y compris du P.D.S. et du M.S.I., la majorité d’entre eux
concerne d’anciens électeurs de la D.C. Cela pose toute la question des rapports
entre le monde catholique et la Ligue. Le rappel par la hiérarchie des valeurs
chrétiennes de solidarité et d’unité a été justement compris comme une prise de
position contre la Ligue. Si cet appel a été peu suivi dans les citadelles «
blanches » de l’Italie nord-orientale, c’est sans doute parce que la
sécularisation de la société y était beaucoup plus avancée que ne le laissait
supposer la permanence du vote pour la D.C.
La deuxième question concerne le programme et la nature d’un
mouvement qui refuse de se situer sur l’échelle droite-gauche et se veut «
au-delà » de ces clivages. L’évolution des thèmes avancés par les dirigeants
brouille en outre une image qui, au départ, était celle d’une formation à
connotation raciste et poujadiste. L’aspect xénophobe est en effet une des
composantes au moins initiale du programme (arrêt de l’immigration méridionale
et extra-communautaire, préférence régionale en matière d’emploi ou de logement,
etc.). Mais la thématique s’est vite élargie à la dénonciation de tous les
dysfonctionnements du système politique italien: colonisation de l’État par les
partis, inefficacité de l’administration centrale, corruption généralisée. Ces
dénonciations trouvent évidemment un écho particulièrement ample dans l’Italie
de 1992, submergée par les « affaires ». Le thème principal lui-même, qui
fustige les transferts massifs de fonds publics produits par les régions
septentrionales vers le Midi, où ils alimentent plutôt les caisses de la mafia
que les investissements productifs, s’est affiné. Du refus égoïste des régions
riches d’aider les régions pauvres il se transforme de plus en plus en une
réflexion sur les aspects pervers d’un type d’assistance qui, effectivement, non
seulement n’a pas produit un développement autonome du Midi, mais l’a entravé.
Ce qui n’a pas changé dans le programme et le vocabulaire de la Ligue, c’est la
solution aux problèmes du pays résumée d’un mot: le fédéralisme. Encore que ce
terme se prête à plusieurs lectures. Dans sa version extrême – et les dirigeants
de la Ligue ne se sont pas privés de l’évoquer –, il débouche sur un séparatisme
qui mettrait fin à l’unité italienne. Dans sa version modérée, qui est celle
défendue par Umberto Bossi depuis que ses grands succès électoraux l’ont rendu
plus responsable, il prend pour modèle le fédéralisme allemand.
Si le vote protestataire se dirige essentiellement vers la
Ligue lombarde dans le Nord, dans le Sud, où les partis gouvernementaux ont bien
résisté jusqu’en 1992 grâce à leurs réseaux de clientèle, il se porte maintenant
sur des formations nouvelles comme la Rete, ou reflue sur l’extrême droite
néo-fasciste.
Fondée par l’ancien maire démocrate-chrétien de Palerme,
Leoluca Orlando, en rupture avec son parti sur le thème de la lutte contre la
mafia, la Rete correspond à une tradition de gauche du monde catholique. Aux
élections législatives d’avril 1992, elle reste cantonnée à la Sicile (1,9 p.
100 au niveau national, 9 p. 100 dans l’île et 24,5 dans la ville de Palerme).
Mais les élections municipales partielles de décembre indiquent une extension
quantitative et géographique de son influence, avec un score global de 4 p. 100
et surtout une affirmation dans le Nord: 6,5 p. 100 à Monza et 5,5 p. 100 à
Varèse. Dans ces deux villes, elle dépasse donc quatre des cinq partis
gouvernementaux, dont le P.S.I. Comme la corruption, l’échec des partis
traditionnels et le succès des nouvelles formations ne sont pas une spécialité
italienne. Tous les grands pays européens connaissent des phénomènes semblables,
qui se traduisent par une montée souvent simultanée des mouvements populistes et
des écologistes. La spécificité italienne réside dans le fait que les premiers (Rete
et surtout Ligue lombarde) l’emportent de beaucoup sur les seconds. En 1992, les
Verts atteignent en effet à peine 3 p. 100 des voix (et encore grâce aux votes
obtenus dans quelques régions frontières, comme le Trentin ou le Val d’Aoste),
car, ils restent hors des deux débats majeurs: la corruption et le gâchis
engendrés par la partitocratie, et le drame de la mafia.
Les tentatives de renouvellement
Les partis aux prises avec la crise
Désignés comme les responsables de tous les maux qui
accablent l’Italie, rejetés et méprisés par l’opinion publique, poursuivis par
les magistrats, les partis ont vu fondre à la fois leurs électeurs, leurs
militants et leurs finances. Tous ont essayé de réagir en proposant des réformes
susceptibles de modifier leur image et d’apporter des réponses aux demandes de
la société italienne, des réformes qui devraient déboucher sur une refonte
radicale des principales formations appelées à changer de structure, de méthodes
et, sans doute, même de nom.
Le plus menacé, le Parti socialiste, est aussi celui qui
éprouve les plus grandes difficultés à se transformer. Entièrement dominé
pendant seize ans par la personnalité autoritaire de Bettino Craxi, le P.S.I. a
beaucoup de peine à se défaire de sa vieille classe dirigeante, définitivement
compromise, et à donner forme à un nouveau parti. L’élimination de Bettino Craxi
est le premier objectif des « réformateurs » regroupés à partir de l’automne de
1992 autour de l’ex-dauphin du secrétaire général, Claudio Martelli. La bataille
entre les deux hommes pour la conquête du secrétariat se double d’une
confrontation sur les stratégies politiques. Claudio Martelli propose en effet
une réforme radicale rompant avec le passé d’un socialisme qui lui paraît
condamné, même dans sa forme social-démocrate. L’avenir, pour lui, est dans une
gauche élargie rassemblant, dans une Alliance démocratique, les réformistes du
P.R.I. au P.D.S. et dans une transformation du système politique par une loi
électorale majoritaire.
En avril 1993, cependant, ni le renouvellement de la classe
dirigeante et de l’organisation interne ni le choix d’une stratégie politique ne
sont résolus. Les réformateurs, qui en novembre 1992 n’obtiennent que 33 p. 100
des voix de l’assemblée du parti, sont durement atteints, en février 1993, par
l’avis d’ouverture d’enquête pour corruption adressé à leur leader. Contraint de
démissionner de son poste ministériel, Claudio Martelli décide alors
d’abandonner également le P.S.I., à la veille de l’assemblée réunie pour élire
le nouveau secrétaire général. Bien que démissionnaire à son tour, Bettino Craxi
réussit à faire élire, le 12 février 1993, son candidat Giorgio Benvenuto, par
56,4 p. 100 des voix, contre 41,1 p. 100 à Valdo Spini, soutenu par Martelli.
L’incapacité du parti à se rassembler autour d’un candidat
unitaire, le parrainage d’hommes considérés comme les naufrageurs du socialisme
italien et le maintien de plusieurs d’entre eux dans les organismes de direction
font peser une lourde hypothèque sur l’action future du nouveau secrétaire
général. Aussi, ses efforts pour tourner sans drame la page du craxisme tout en
conservant ce qui peut être sauvé de l’héritage, sa prise de position en faveur
du changement de loi électorale (en opposition avec Bettino Craxi toujours
partisan de la proportionnelle) ne paraissent-ils guère en mesure de sauver un
parti à la dérive.
La D.C. a su mieux réagir. Dès le lendemain du désastre
électoral de Mantoue, en octobre 1992, un bref comité national élit à
l’unanimité un nouveau secrétaire général à la place d’Arnaldo Forlani
démissionnaire. Mino Martinazzoli a une réputation d’intégrité politique, morale
et financière bien utile pour restaurer l’image du parti. Les premières mesures
annoncées ou réalisées – allégement de la machine bureaucratique,
régionalisation de l’organisation, acceptation d’une réforme électorale dans un
sens majoritaire et, surtout, moralisation du parti (mise à plat des adhésions,
élimination des personnalités faisant l’objet d’enquête judiciaire) – sont
accueillies favorablement par les militants et le monde catholique. Mino
Martinazzoli, cependant, ne veut pas être le « liquidateur de la D.C. ». Son
objectif est de maintenir un parti uni dans lequel l’ancien et le nouveau
concourraient à la rénovation pour pouvoir continuer à représenter l’ensemble
des catholiques italiens. Or des voix de moins en moins isolées émettent des
doutes sur ce dernier aspect d’une vie politique qui paraît appartenir plus au
passé qu’à l’avenir. En outre, au sein même du parti, les réformateurs exercent
des pressions toujours plus fortes pour obliger le secrétaire général à aller
plus vite et plus loin. La secrétaire régionale de Vénétie, Rosy Bindi, prend la
tête d’un groupe qui réclame la convocation d’un congrès constituant en vue de
la création d’une nouvelle formation, dotée d’un nouveau nom. De son côté, Mario
Segni, très sceptique sur les possibilités de régénérer la D.C de l’intérieur,
navigue durant toute l’année 1992 à la lisière du parti, allant, lors des
élections municipales de Fiumicino (banlieue de Rome) en décembre, jusqu’à
soutenir contre la D.C. une liste commune P.D.S.-P.R.I.-Verts Populaires pour la
réforme. Dans ce contexte mouvant, les avis d’ouverture d’enquête pour
complicité avec la mafia adressés à Giulio Andreotti et à plusieurs leaders du
parti constituent un choc décisif. Mario Segni en prend acte le premier en
démissionnant, le 30 mars 1993, d’un parti « dominé par les hommes qui ont
ouvert les portes de la République aux corrompus et aux mafieux ». Mino
Martinazzoli, pour sa part, annonce en avril 1993 la convocation, pour la fin de
juin à Milan, du congrès constituant réclamé par les réformateurs. Une nouvelle
structure, une nouvelle classe dirigeante, un nouveau nom se référant au Parti
populaire de don Sturzo: l’opération annoncée rappelle singulièrement celle qu’
a menée Achille Occhetto entre 1989 et 1991. Comme pour le P.D.S., l’identité de
la nouvelle formation reste cependant une question essentielle encore largement
sans réponse, dans la mesure où ne sont connues ni la position du futur parti
(de centre ou progressiste) ni l’étendue de la diaspora prévue des catholiques.
En avril 1993, en tout cas, le système de partis établi au
lendemain de la guerre a éclaté. Mais la recomposition à partir des mouvements
transversaux qui proposent de nouvelles agrégations reste encore à l’état
latent, même si les référendums du 18 avril ont posé les bases d’un système
différent.
Les référendums du 18 avril 1993
Face à un système politique bloqué et à des partis
préoccupés avant tout de maintenir leur pouvoir, les mouvements partisans de
changements institutionnels profonds ont eu recours aux référendums. Lancée au
début des années quatre-vingt-dix par Mario Segni et Massimo Severo Giannini, la
campagne référendaire en faveur d’une modification de la loi électorale n’a eu,
en 1991, l’aval de la cour constitutionnelle que pour une seule consultation,
celle qui concernait l’abolition des préférences multiples, dénoncées comme un
instrument du clientélisme et de la corruption. Le triomphe des promoteurs du
référendum (95,6 p. 100 de votes favorables) était déjà un signe éclatant de
rejet de la partitocratie et d’aspiration aux réformes.
En 1992, sept des huit référendums proposés par les
Populaires pour la réforme de Mario Segni, le Comité Giannini, les Verts et les
radicaux ont pour objectif de réduire le pouvoir des partis, qu’il s’agisse de
la modification de la loi électorale sénatoriale, de l’abolissement du
financement public des partis ou de la suppression de certains ministères. Seule
la loi sur la drogue fait exception. Durant toute l’année 1992, les formations
traditionnelles ont cherché sans succès à s’entendre sur des compromis qui
auraient évité la tenue des référendums et maintenu l’essentiel de leurs
prérogatives. Mais, sur un sujet aussi crucial que le mode de scrutin, dont
dépend les futurs équilibres politiques, l’accord s’est révélé impossible. La
commission bicamérale chargée de promouvoir les réformes institutionnelles ne
réussit à faire voter que la loi électorale municipale (élection au scrutin
majoritaire pour les communes jusqu’à 15 000 habitants et, surtout, élection
directe des maires) et la loi sur l’intervention publique dans le Midi. Toutes
les autres réformes sont donc laissées à l’appréciation directe des électeurs.
Et, craignant d’apparaître comme les défenseurs d’un système condamné, les
responsables des partis jusque-là très réticents, la D.C. ou le P.S.I., se
rallient aux partisans du « oui » aux référendums, qui désormais rassemblent
donc une très large majorité allant de la Ligue lombarde au P.D.S., en passant
par la D.C., le P.R.I., le P.L.I., le P.S.D.I., le P.S.I. et le P.D.S. Seules
quelques personnalités isolées (comme Bettino Craxi au P.S.I. ou Pietro Ingrao
au P.D.S.) rejoignent les partisans du « non »: M.S.I., Rete, Verts et
Rifondazione comunista que l’abandon du scrutin proportionnel risquent
d’éliminer du jeu politique.
Les résultats dépassent les espoirs des promoteurs. La
participation est très élevée – 77 p. 100 des inscrits – et les réponses sont
massivement positives – entre 80 et 90 p. 100 – de « oui », à l’exception de la
dépénalisation de l’usage de la drogue, qui ne recueille que 55 p. 100 d’avis
favorables, et de l’abolition du ministère de l’Agriculture, qui n’est acceptée
que par 70,1 p. 100 des suffrages. Le vote du 18 avril est donc interprété comme
un plébicite antipartis, introduisant en Italie une véritable révolution dans
l’ordre institutionnel. Les conséquences les plus importantes concernent le
système électoral. En effet, les trois quarts des sièges du Sénat (238 sur 315)
seront désormais attribués selon un mode de scrutin uninominal majoritaire à un
tour, le dernier quart restant relevable de la répartition proportionnelle. Il
est évident qu’une modification aussi importante de la représentation d’une des
branches du Parlement condamne le maintien d’un scrutin proportionnel à la
Chambre. Les autres résultats référendaires sont également loin d’être
négligeables: le financement public des partis est supprimé, trois ministères –
les participations de l’État, le tourisme et l’agriculture – sont abolis (les
attributions des deux derniers devraient passer aux régions), le gouvernement
perd le droit de nommer les responsables des caisses d’épargne et les Unités
sanitaires locales celui de contrôler l’environnement, enfin l’usage de la
drogue est dépénalisé. Des réformes débouchant sur une seconde République
paraissent donc cette fois inéluctables. C’est en tout cas la tâche primordiale
qui attend le gouvernement qui succédera au gouvernement Giuliano Amato,
démissionnaire le 21 avril 1993, au lendemain de la consultation référendaire.
Un exécutif à la recherche d’un nouveau souffle
Avant même les résultats des référendums, parallèlement aux
tentatives de rénovation des partis politiques et sous la pression des
événements extérieurs, un début de renouveau est également lisible au niveau de
la formation du pouvoir exécutif.
L’élection du président de la République
La démission anticipée de quelques semaines de Francesco
Cossiga le 25 avril 1992 déclenche les grandes manœuvres dans les partis, qui
pensent encore pouvoir imposer un des candidats à sa succession faisant l’objet
d’un intense marchandage entre eux: Bettino Craxi, Arnaldo Forlani ou Giulio
Andreotti. Lorsqu’au quatrième tour de scrutin la coalition quadripartite
s’entend sur le nom du secrétaire général de la D.C., Arnaldo Forlani, celui-ci
dispose théoriquement de 532 voix, soit plus que la majorité absolue (508)
requise. Mais une soixantaine de francs-tireurs font échec à une opération qui
rappelle trop l’emprise de la partitocratie et le partage des postes entre des
leaders déconsidérés (Forlani au Quirinal, Craxi au palais Chigi). Les votes se
succèdent donc sans succès jusqu’à ce que l’attentat contre Giovanni Falcone
mette le Parlement dans l’obligation morale de cesser ses jeux byzantins et
d’élire sans délai un homme capable de redonner une image respectable de la plus
haute charge de l’État. Dès le 24 mai, un outsider, le président de la Chambre,
Oscar Luigi Scalfaro, est ainsi élu par 672 voix sur 1 002 votants, rassemblant
sur son nom les suffrages de la D.C., des P.D.S., P.S.I., P.S.D.I., P.L.I., de
la Rete, des Verts et du radical Marco Pannella. Âgé de soixante-treize ans, ce
catholique convaincu est resté, malgré une longue carrière politique, un
démocrate-chrétien atypique. Son image est celle d’un conservateur, mais aussi
d’un homme d’une grande rigueur morale et d’un fervent défenseur du régime
parlementaire, ce qui l’a souvent amené à s’opposer durement à son prédécesseur.
Dans une période aussi tourmentée que celle que traverse l’Italie, il est
cependant appelé à jouer un rôle qui dépasse celui de notaire, auquel il
semblait vouloir cantonner Francesco Cossiga.
L’action courageuse du gouvernement Amato
Il a fallu plus de deux mois pour persuader les partis que
les élections des 5 et 6 avril avaient profondément modifié les termes de la vie
politique italienne. Ce n’est en effet que le 17 juin que Bettino Craxi renonce
à imposer son retour à la tête du gouvernement et désigne Giuliano Amato comme
le candidat du P.S.I. Accepté par les autres partis de la majorité, le nouveau
président du Conseil, constitutionnaliste réputé, doit certes sa carrière
politique à Bettino Craxi, mais il a su conserver une indépendance par rapport
au Parti socialiste, qui le met personnellement à l’abri des retombées fâcheuses
des scandales. Le 27 juin 1992, il présente au Parlement une équipe réduite (25
ministres au lieu de 33, dont seulement 19 parlementaires) et renouvelée: treize
ministres nouveaux, une représentation démocrate-chrétienne amputée de plusieurs
notables discutés ou, comme Andreotti éliminé par son propre parti, sous couvert
d’une incompatibilité entre fonction ministérielle et fonction parlementaire
décidée quelques jours auparavant. Le programme comporte deux priorités. Une
priorité politique: mener à bon port d’importantes réformes institutionnelles,
en particulier la réforme électorale, et si possible élargir sa majorité en y
faisant entrer le P.R.I. et le P.D.S. Et une priorité économique.
Au cours des dix mois de son mandat, Giuliano Amato ne pourra
cependant réaliser aucun de ses objectifs politiques. Il sera au contraire
affaibli par les démissions successives de sept ministres sur vingt-cinq, dont
cinq pour avis d’ouverture d’enquête à leur encontre. De plus, une initiative
maladroite en mars 1993 pour trouver une solution politique au drame de la
corruption apparaît comme une amnistie déguisée des délits commis. Une vague
d’indignation non seulement oblige Giuliano Amato à retirer précipitamment ses
décrets, mais entame gravement son capital de confiance.
En revanche, dans le domaine économique, Giuliano Amato est le premier chef de
gouvernement à entreprendre une action de grande ampleur, commandée il est vrai
par la gravité de la situation qu’il trouve à son arrivée au pouvoir.
Durant les années quatre-vingt, l’Italie avait donné
d’elle-même une image schizophrénique: d’un côté un système politique déficient,
de l’autre une économie florissante et dynamique. À partir des années
quatre-vingt-dix et spécialement depuis 1992, les deux domaines apparaissent
indissociablement liés, la crise de l’un entraînant la crise de l’autre. La
corruption montre les limites d’un système capitaliste dans lequel le mécanisme
de la concurrence est faussé, tandis que les subventions généreuses de l’État-providence
et clientéliste creusent un déficit public qui dépasse 150 000 milliards de
lires et un endettement global supérieur à 103 p. 100 du P.I.B. Les conséquences
sont des taux d’intérêt élevés (20 p. 100 en 1992), une lire surévaluée et des
services publics inefficaces. Les entreprises, bénéficiaires dans le passé des
largesses de l’État, supportent de plus en plus mal ces conséquences et
réclament une autre gestion économique. La situation est encore aggravée au
cours de l’été de 1992 par les perspectives européennes – » non » danois à
Maastricht, incertitudes sur l’issue du référendum français –, qui rendent les
marchés internationaux nerveux.
La tempête monétaire qui s’abat sur le pays en été et surtout
en automne de 1992 oblige donc le gouvernement à des choix douloureux. La lire
est dévaluée le 13 septembre 1992, et, le 17, elle sort du système monétaire
européen. En même temps, une manœuvre économique draconienne est engagée pour la
récupération par le budget de l’État de 93 000 milliards de lires.
La manœuvre comporte plusieurs volets. Le premier concerne
l’assainissement des finances publiques touchant les recettes (augmentation des
impôts, lutte contre la fraude fiscale par l’introduction d’une taxe minimale
fixée par l’administration à l’égard des professions autonomes), mais également
les dépenses. Des pans entiers de l’État social s’écroulent ainsi avec la
limitation des remboursements de la sécurité sociale aux revenus les plus
faibles et l’élévation de l’âge de la retraite à soixante-cinq ans. Le deuxième
volet est un vaste plan de privatisation qui, approuvé par le Parlement en
décembre 1992, devrait mettre fin à une des spécificités italiennes: le poids
énorme du secteur public dans l’économie.
D’une façon générale, les experts italiens et étrangers ont
approuvé une action jugée courageuse et allant dans la bonne direction. Mais,
intervenant dans une période de crise mondiale, les effets pervers de la
politique d’austérité commencent à se faire sentir, surtout au niveau de
l’emploi. En outre, l’annonce de sévères restrictions a déjà provoqué de
violentes protestations. Lors des grandes manifestations de septembre et octobre
1992 (de 150 000 à 200 000 personnes dans les rues des principales villes
d’Italie), les manifestants s’en sont pris à une politique qui pénalise surtout
les salariés et à une classe dirigeante déconsidérée par les scandales
financiers et jugée mal placée pour l’imposer. Ils n’ont pas épargné non plus
les responsables des grandes centrales syndicales, agressés verbalement et
physiquement pour avoir accepté, le 31 juillet 1992, de signer un accord mettant
fin à l’échelle mobile et bloquant temporairement les négociations salariales.
Sans consensus populaire, malmené par les diverses
oppositions qui réclament depuis longtemps sa démission, appuyé sur une majorité
parlementaire qui n’a plus guère de réalité dans le pays, le gouvernement Amato,
malgré sa bonne volonté, ne peut résister au choc des référendums et démissionne
le 21 avril. Son expérience montre bien la précarité de la situation politique
et économique italienne, tant que l’élection d’un nouveau Parlement n’aura pas
fait table rase du passé et révélé clairement les véritables rapports de forces
existant dans le pays.
En attendant, l’image de l’Italie et son rôle international continuent à se
dégrader.
L’affaiblissement de la politique extérieure
La dévaluation de la lire et sa sortie du système monétaire
européen, le fossé encore trop profond qui sépare certains aspects financiers
(taux d’inflation, déficit public) des conditions mises à Maastricht sont autant
de handicaps dans un secteur, celui de l’Europe, où l’Italie s’est toujours
voulue à l’avant-garde.
En outre, la fin des blocs politico-militaires et
l’éclatement des nationalismes d’Europe centrale ont à la fois diminué son rôle
de pays frontière (surtout aux yeux des Américains) et accru les risques sucités
par un voisinage en feu. La situation dans l’ex-Yougoslavie et ses propres
difficultés internes ont ainsi rendu vains les efforts faits par la diplomatie
italienne, et surtout par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Gianni De
Michelis, pour organiser autour de l’Italie une Mitteleuropa échappant à une
influence allemande trop envahissante. D’une façon générale, le gouvernement
italien n’apparaît plus en demeure, dans la nouvelle donne qui est celle des
années quatre-vingt-dix, de jouer un rôle actif sur la scène mondiale.