Histoire du Royaume d'ESPAGNE
A. Des Wisigoths aux Rois catholiques
Un fait domine l’histoire de l’Espagne médiévale : l’invasion musulmane de 711, qui en dévie le cours et entraîne de multiples conséquences d’ordre politique, social, religieux et moral. La mainmise de l’Islam sur le royaume hispano-gothique créé deux siècles plus tôt étouffe les germes de « féodalisation » qui s’y manifestaient. La Reconquista, tout en donnant naissance à plusieurs royaumes, contribue à sauvegarder le sentiment d’une unité hispanique et à maintenir un pouvoir royal assez fort pour empêcher le développement d’un système féodo-vassalique comparable à celui qui triomphe dans les États nés de la dislocation de l’Empire carolingien. Ce sera seulement dans la seconde partie du Moyen Âge que l’aristocratie foncière née de la Reconquête cherchera à s’imposer à l’autorité monarchique, sans toutefois que naissent de véritables grands fiefs.
Cependant, les rapports entre l’Islam et la Chrétienté ne se résument pas en une longue croisade. La rencontre en terre hispanique de l’Orient et de l’Occident et la tolérance accordée pendant des siècles aux minorités religieuses se traduisent par la naissance d’une civilisation hispano-arabe, caractéristique de l’« Islam d’Occident » et héritière d’une partie du legs intellectuel de l’Antiquité. Grâce à elle, l’Espagne va jouer pendant quelques siècles le rôle de « relais de culture » : non seulement les monarchies chrétiennes, qui incorporent progressivement à leur territoire la majeure partie de l’Espagne musulmane, s’enrichissent de son héritage dans le domaine de l’art et de la pensée, mais, à la faveur des liens noués à la même époque (XIe-XIIIe siècle) avec l’Europe occidentale – liens que symbolise le « chemin de Saint-Jacques » – elles en transmettent une part à la Chrétienté occidentale.
Dans quelle mesure la symbiose réalisée entre musulmans, juifs et chrétiens a-t-elle contribué à forger certains traits spécifiques du tempérament espagnol, tel qu’il s’exprimera dans la suite de son histoire ? C’est là un difficile problème, à propos duquel se sont affrontés deux grands historiens espagnols. Pour Américo Castro, la « disposition intérieure » de l’âme espagnole a été modelée, entre le Xe et le XVe siècle, par la coexistence des « trois religions » ; pour Claudio Sánchez Albornoz, les structures mentales de l’Espagnol, déjà reconnaissables avant l’époque wisigothique – Sénèque le stoïque n’était-il pas de Cordoue ? – se sont affirmées dans la lutte séculaire contre l’Islam, lutte qui a donné une valeur essentielle à l’honneur et à la foi, ces deux composantes fondamentales de l’âme espagnole.
1. L’Espagne wisigothique et la naissance de la nation espagnole
Conquise par Rome aux IIIe et IIe siècles avant J.-C. et ayant longtemps bénéficié de la « paix romaine », l’Espagne doit sa naissance, comme entité politique, au choc des invasions barbares. En 409, des envahisseurs, composés surtout de Vandales et de Suèves, déferlent au sud des Pyrénées ; pour les chasser de la péninsule, l’empereur Honorius fait appel aux Wisigoths, déjà établis comme « fédérés » en Aquitaine et qui, sous le roi Euric, étendent leur domination de la Loire au Tage. La victoire de Clovis sur Alaric II, successeur d’Euric (507), contraint les Wisigoths à se replier en Espagne, où ils fixeront leur capitale à Tolède.
Le royaume de Tolède
L’unification du pays sous la domination gothique ne sera complètement réalisée qu’au début du VIIe siècle, après la destruction du royaume suève qui subsistait au nord-ouest de la péninsule et l’expulsion des Byzantins qui, à l’époque de Justinien, avaient restauré l’autorité « romaine » dans l’Andalousie et le Levant.
Bien que les Goths ne représentassent qu’une faible minorité par rapport aux Hispano-Romains, deux obstacles s’opposaient à la fusion des deux peuples : l’un tenait au système de la « personnalité des lois », selon lequel les Wisigoths étaient régis par leur droit coutumier, tandis que le droit romain restait appliqué aux populations hispaniques, les mariages mixtes étant interdits ; l’autre résidait dans l’opposition religieuse entre les deux groupes : les Wisigoths avaient embrassé l’arianisme, tandis que l’Espagne était attachée au Credo de Nicée. La conversion du roi Récarède, entraînant celle de son peuple, abolit le second obstacle (589) ; le premier disparut lorsque le roi Receswinthe (642-672) promulgua un Liber judiciorum, code applicable à tous ses sujets.
Une des originalités du royaume hispano-gothique fut le rôle joué, après 589, par les « conciles de Tolède », assemblées ecclésiastiques réunies sans périodicité régulière, qui constituèrent une sorte d’assemblée consultative dont l’autorité morale sanctionnait les décisions du souverain.
La décadence wisigothique et l’invasion arabe
Comme dans tous les États barbares, l’autorité royale se heurte à la résistance de l’aristocratie, et l’absence de règle successorale entraîne de féroces rivalités entre les nobles qui se disputent la couronne. Après la mort de Wamba (680), une lutte acharnée oppose ses descendants à ceux de Receswinthe. Contre Rodrigue (de la famille de Receswinthe), ses adversaires font appel à Musa, gouverneur du Maghreb tombé depuis trente ans au pouvoir des musulmans. En 711, son lieutenant Tariq franchit le détroit ; une seule bataille suffit à décider du sort du royaume hispano-gothique et à changer les destinées de l’Espagne.
Malgré ses faiblesses, la monarchie gothique laissait un important héritage : dans l’ordre politique et social, elle avait créé la « nation espagnole » ; dans l’ordre intellectuel, l’évêque de Séville, saint Isidore († 636), avait rassemblé dans les Etymologiae – la première des sommes médiévales – les dépouilles de l’Antiquité classique pour les transmettre aux générations futures ; il s’était fait d’autre part, dans son Historia Gothorum, l’interprète d’un nationalisme hispano-gothique qui allait fournir un aliment à la future reconquête.
2. L’Espagne musulmane
La défaite de 711 entraîna la soumission de la quasi-totalité de la péninsule ; seules les régions montagneuses de l’« Espagne humide » (monts Cantabriques, Pyrénées occidentales) échappèrent aux conquérants, qui ne paraissent pas s’être souciés d’y établir leur domination. Les populations rurales adoptèrent facilement la foi nouvelle ; quant aux villes, elles obtinrent fréquemment des « capitulations » qui garantissaient aux chrétiens passés sous le joug musulman (mozarabes) le libre exercice de leur culte et le maintien de leurs autorités traditionnelles (parmi lesquelles les évêques).
Cordoue et l’apogée musulmane
D’abord dépendance lointaine du califat de Damas, l’Espagne musulmane (al-Andalus) s’en rendit indépendante sous le prince omeyyade ‘Abd al-Rahman qui, réfugié en Andalousie, se proclama émir et fixa sa résidence à Cordoue (756). Mais son autorité et celle de ses successeurs ne purent s’imposer qu’en triomphant de multiples obstacles : ambitions rivales des groupes ethniques (Arabes, Berbères, Syriens) qui avaient pris part à la conquête ; rébellions de gouverneurs locaux, tel Sulayman al-‘Arabi, gouverneur de Saragosse, qui demanda l’appui de Charlemagne et l’engagea dans l’infructueuse expédition de Roncevaux (778) ; velléités d’indépendance de certaines villes qui, comme Tolède et Mérida, conservaient une nombreuse population mozarabe. L’œuvre de pacification et d’organisation intérieure trouva son couronnement sous le règne d’‘Abd al-Rahman III (912-961) qui, en 929, abandonna le titre d’émir pour prendre celui, plus prestigieux, de calife.
Doté d’une administration centralisée, disposant d’institutions judiciaires et financières perfectionnées, l’État califal contraste fortement avec les États chrétiens d’Occident où triomphe le morcellement féodal. Il dispose d’une armée importante et sa marine domine la Méditerranée. Sa prospérité économique est éclatante : l’agriculture est améliorée par l’extension des irrigations et par l’introduction de cultures nouvelles (canne à sucre, riz, mûrier) ; un artisanat nombreux, travaillant la soie, le cuir et les métaux, anime la capitale et les grandes villes (Almería, Séville) ; le direm d’or joue le rôle de monnaie internationale dans le monde méditerranéen. La tolérance dont jouissent les mozarabes moyennant le paiement d’un tribut leur permet de participer à la vie économique et à la vie publique.
La chute du califat et les « royaumes de taifas »
Cependant, même au temps de sa plus grande puissance, le califat n’est pas parvenu à refouler les chrétiens des régions cantabriques qui, à la faveur des troubles intérieurs, n’ont cessé de progresser vers le sud. Contre eux, Muhammad al-‘Abd Allah, Premier ministre (hachib) du faible calife Hisham II, lance, à la fin du Xe siècle, une série d’expéditions dévastatrices qui lui vaudront le surnom d’al-Mansur (le Victorieux). Mais sa mort, au retour d’une dernière campagne (1002), sonne le glas du califat. Entre les différentes bandes (ta’ifas), dont chacune tente de porter son chef au pouvoir, se livrent des luttes confuses qui aboutissent à la disparition du califat (1031) et au partage de son territoire entre des « royaumes de taifas », aux frontières incertaines et à l’existence parfois éphémère. Parmi les plus importants se détachent les royaumes de Saragosse, d’Almería et de Valence, et surtout celui de Séville, qui domine la majeure partie de l’Andalousie, avec Cordoue, et apparaît au XIe siècle comme l’héritier du califat.
La civilisation hispano-musulmane
Cordoue avait été, à l’époque califale, un centre actif de vie intellectuelle, en contact avec les autres foyers de culture du monde islamique. Mais c’est à l’époque des « rois de taifas » que la civilisation de l’Espagne musulmane atteint son zénith. Civilisation originale, car elle est l’œuvre commune des différents groupes religieux et ethniques qui composent la population d’al-Andalus. Entre ces groupes, l’arabe joue le rôle de langue de culture, rôle d’autant plus important qu’une part de l’héritage intellectuel de la Grèce et d’Alexandrie, demeurée inconnue à l’Occident, s’est conservée dans des traductions arabes. En outre, une pensée philosophique originale s’exprime dans l’œuvre du juif Maïmonide et dans celle de l’Arabe Averroès (Ibn Rushd), qui vit à Cordoue au XIIe siècle.
Dans le domaine de l’art, la mosquée de Cordoue, construite entre 785 et 987, associe des formes et des motifs d’origine orientale, romaine et wisigothique, et le gigantesque palais califal de Madinat al-Zahra révèle un semblable mélange d’influences.
Par leur double appartenance, chrétienne d’une part, « arabe » d’autre part, les mozarabes sont naturellement amenés à tenir une place active dans la diffusion des idées et des formes élaborées dans l’Espagne musulmane.
3. La Reconquista (VIIIe-XIIIe siècle)
La Reconquête est la grande entreprise de l’Espagne médiévale, mais il serait inexact de la considérer comme une lutte continue, mobilisant en permanence toutes les forces chrétiennes. On a pu voir, en effet, spécialement au XIe siècle, des barons chrétiens (tel le Cid) se faire les défenseurs de certains roitelets musulmans contre leurs rivaux. Néanmoins, le souvenir du royaume de Tolède, conservé par les clercs, contribua à nourrir le sentiment d’une « légitimité » qui postulait la revendication de tout l’héritage du royaume gothique.
Les noyaux de résistance et la naissance des monarchies chrétiennes
La tradition fait de Pélage, ancien dignitaire de la cour de Tolède, vainqueur des Musulmans à la bataille de Covadonga (env. 722), le premier caudillo de la Reconquête. Il s’agit en fait d’un épisode de la résistance chrétienne dans les montagnes asturiennes où s’est constitué, autour d’Oviedo, un « royaume des Asturies ». Mais, dès le milieu du siècle, les chrétiens s’enhardissent à sortir de leurs montagnes et font de profondes incursions en territoire musulman. La « découverte » du corps de saint Jacques, à Compostelle, au début du IXe siècle, contribue à exalter le zèle des combattants et l’apôtre est désormais associé à la lutte comme un « anti-Mahomet ». À l’époque d’Alphonse III le Grand (866-911), les chrétiens tiennent assez solidement la ligne du Douro pour n’en être plus délogés, et la capitale du royaume peut être transférée à León. Mais cet accroissement territorial entraîne la sécession du comté de Castille qui formait la partie sud-orientale du royaume léonais. Entre-temps, d’autres centres de résistance se sont affirmés en Navarre (Pampelune) et dans les hautes vallées aragonaises (Jaca).
Tous ces territoires se trouvent, pendant quelques années, réunis sous l’autorité du roi de Navarre Sanche le Grand (1000-1035), mais sa mort amène un partage successoral : la Castille et l’Aragon deviennent indépendants, leurs comtes prennent le titre de roi.
Au nord-est de la péninsule, la « marche d’Espagne », conquise sous Charlemagne et rattachée à l’empire franc, acquiert progressivement l’indépendance sous des comtes nationaux, parmi lesquels les comtes de Barcelone qui, au XIe siècle, imposent leur autorité à toute la Catalogne.
Les grands siècles de la Reconquête (XIe-XIIIe siècle)
La dislocation du califat de Cordoue, au début du XIe siècle, a modifié l’équilibre des forces dans la péninsule. Vers la même époque, l’Espagne chrétienne, qui a vécu jusque-là presque en marge de la chrétienté occidentale, s’ouvre à son influence. Appelés par les souverains qui leur confient la réforme des monastères et leur offrent de nombreux sièges épiscopaux, les moines de Cluny contribuent à nouer des relations entre les monarchies hispaniques et les grandes dynasties féodales françaises (comtes de Toulouse, ducs de Bourgogne). Le pèlerinage de Compostelle, qui connaît aux XIe et XIIe siècles son grand essor, multiplie les contacts entre l’Espagne et l’Europe. Sur le « chemin français » qui mène en Galice circulent des hommes, des marchandises, des idées, des formes d’art ; par les « ports » pyrénéens passent barons et chevaliers qui viennent apporter leur appui à la lutte contre l’Infidèle ; des ordres religieux et militaires (Calatrava, Saint-Jacques, Alcantara) se créent sur le modèle des milices monastiques (Templiers, Hospitaliers) qui combattent en Terre sainte.
Cependant, le succès de l’offensive chrétienne va provoquer, à deux reprises, des réactions violentes, véritables tentatives de reconquête islamique par des envahisseurs venus d’Afrique du Nord, les Almoravides, puis les Almohades.
Devenu le plus puissant des royaumes chrétiens par l’absorption du León, la Castille mène, dans la seconde moitié du XIe siècle, une action vigoureuse qui aboutit à la prise de Tolède par Alphonse VI (1085), tandis que son vassal Rodrigo Díaz (le Cid) s’empare de Valence qu’il gouverne jusqu’à sa mort. Mais la gravité de la menace chrétienne amène le roi de Séville à solliciter l’aide des Almoravides, Berbères fanatiques qui ont étendu leur domination sur le Maghreb. Débarqués en Espagne, ils infligent à Alphonse VI deux terribles défaites (1086 et 1109). Cependant, préoccupés surtout d’assurer leur autorité sur toute l’Espagne musulmane, ils ne tirent pas profit de la crise successorale qui suit la mort du roi de Castille. Si Valence a été évacuée à la mort du Cid (1099), Tolède reste aux mains des chrétiens. Mais les comtes de Portugal trouvent dans cette crise l’occasion de s’assurer une indépendance de fait, avant de prendre le titre de roi (1140).
Dans la première moitié du XIIe siècle, la lutte antimusulmane se concentre surtout dans la vallée de l’Èbre. Bloqués jusque-là dans les hautes vallées pyrénéennes par le royaume musulman de Saragosse, les souverains aragonais progressent vers le sud, avec l’aide de barons français qui, de plus en plus nombreux, viennent prendre part à la lutte. Le couronnement de cette offensive est, en 1118, la prise de Saragosse par Alphonse Ier le Batailleur et l’occupation de toute la moyenne vallée de l’Èbre. Mais la mort du Batailleur sans héritier direct donne lieu à une crise de succession dont le dénouement est la réunion du royaume d’Aragon et du comté de Catalogne sous une même couronne, les deux États conservant cependant leurs institutions propres.
Les rivalités qui, au milieu du XIIe siècle, opposent les souverains chrétiens favorisent une nouvelle réaction de l’Islam : vainqueurs des Almoravides en Afrique du Nord, les Almohades imposent leur domination à l’Espagne musulmane et écrasent le roi de Castille Alphonse VIII à Alarcos (1195). Le péril encouru amène le regroupement des forces chrétiennes qui remportent l’éclatante victoire de Las Navas de Tolosa (1212). Ferdinand III de Castille (saint Ferdinand) exploite ce succès en occupant toute la basse Andalousie et en s’emparant de Séville (1248), tandis qu’à l’est de la péninsule le roi d’Aragon Jacques le Conquérant (1213-1276) fait la conquête du « royaume de Valence » et des Baléares.
L’Espagne chrétienne à la fin du XIIIe siècle
Après la prise de Cordoue (1236), l’Islam ne possède plus dans la péninsule que le royaume de Grenade qui occupe la Haute Andalousie et sa frange méditerranéenne. Le Portugal a atteint ses limites géographiques presque définitives et son histoire suit désormais sa destinée propre. Parmi les royaumes espagnols, la Navarre est restée un État pyrénéen, dont la couronne passe en 1234 aux comtes de Champagne, avant d’être unie à celle de France sous Philippe le Bel et ses fils. La Castille et le royaume aragonais-catalan sont les grands bénéficiaires de la Reconquête, mais leur accroissement territorial s’est accompagné d’importants changements dans leurs structures intérieures.
Les nécessités de la lutte, qui font des souverains des chefs de guerre, expliquent que le pouvoir royal soit resté fort et que – sauf en Catalogne, ancienne dépendance de l’empire franc – l’Espagne n’ait pas connu de véritable régime féodal, impliquant le démembrement de l’autorité monarchique. La volonté de repeupler et de restaurer économiquement la région comprise entre les monts Cantabriques et le Tage, dévastée par les incursions musulmanes et chrétiennes, a conduit les souverains léonais et castillans à y attirer par des privilèges (fueros) et chartes de peuplement (cartas dueblas) des colons capables à la fois de la cultiver et de la défendre. Ainsi s’est enracinée une classe de petits et moyens propriétaires libres. D’autres fueros ont permis la restauration d’anciennes villes romaines ruinées (Astorga, Ségovie) et la création de nouveaux centres urbains (Burgos) qui servent de point d’appui à la Reconquête.
La grande offensive des XIIe et XIIIe siècles fait passer sous la domination chrétienne de vastes territoires dont les uns (huerta de Valence, vallée de l’Èbre) ont conservé leur population maure, dont d’autres (Andalousie), presque vidés de leurs habitants, doivent être repeuplés. Les souverains y procèdent à de larges répartitions de terres, données en seigneurie à leurs compagnons d’armes et aux chevaliers des ordres militaires. Ainsi naît une aristocratie foncière puissante dont la montée a pour contrepartie une dégradation de la condition paysanne qui affecte même les régions anciennement conquises de Vieille-Castille et davantage encore l’Aragon et la Catalogne, où les serfs de la glèbe (remensas) voient leur sort s’aggraver.
Cependant, face à l’aristocratie foncière, s’élève une autre classe qui, dans certaines régions, tend à lui faire contrepoids. Participant au renouveau des échanges et au « mouvement communal » qui affecte l’Europe occidentale, les villes castillanes obtiennent des souverains des fueros qui favorisent leur activité économique et les soustraient à l’autorité seigneuriale par l’octroi aux consejos (municipalités) d’attributions judiciaires et administratives. En Navarre – et particulièrement au long du « chemin de Saint-Jacques » – naissent de nouveaux centres de peuplement, où se fixent des « Francs » attirés par les privilèges que leur octroient les souverains. En Catalogne et dans le « royaume de Valence », la floraison urbaine, plus tardive, est particulièrement brillante, grâce à l’essor du commerce méditerranéen et de l’industrie textile catalane ; les institutions municipales y prennent (surtout à Barcelone) un développement qui leur assure une large autonomie par rapport au pouvoir royal.
L’importance acquise par les villes se traduit, dès le XIIIe siècle, par l’entrée de leurs représentants aux Cortes. Groupant nobles, clercs et bourgeois, celles-ci constituent, dans chacun des royaumes péninsulaires, des « états généraux » auxquels les souverains recourent pour obtenir des subsides ou pour sanctionner certaines décisions importantes du pouvoir monarchique.
À l’égard des minorités ethniques et religieuses passées sous leur domination, les souverains espagnols pratiquent une politique de large tolérance. Les mudéjars (musulmans vivant en territoire chrétien) forment une population active dans certaines zones rurales (vallée de l’Èbre, huerta valencienne) et dans les villes, où ils sont souvent groupés dans des quartiers spéciaux (morerías ou aljamas). Moins nombreux, les juifs gardent un rôle économique important, comme marchands, changeurs et souvent percepteurs d’impôts pour le compte des souverains.
Cette coexistence de trois groupes linguistiques, prolongeant celle qui avait existé dans les États musulmans, a d’heureuses répercussions sur le plan de la culture, car mudéjars et juifs se font les intermédiaires entre la culture hispano-arabe et celle de l’Occident chrétien. Dès le XIIe siècle, dans Tolède reconquise, des traducteurs font passer en latin une série d’ouvrages grecs, conservés en traduction arabe (entre autres la Physique d’Aristote). D’autres traductions font connaître la pensée des philosophes juifs et musulmans, en particulier celle d’Averroès. Cette activité concerne aussi les sciences : astronomie, médecine ; elle trouve son couronnement dans l’œuvre du roi de Castille Alphonse le Sage (1252-1284) qui s’entoure de savants, écrivains et poètes appartenant aux « trois religions ». Mais avec son règne s’achève la splendeur du XIIIe siècle espagnol.
4. Le déclin du Moyen Âge (XIVe-XVe siècle)
Dernier vestige de la domination arabe, le royaume de Grenade survivra encore pendant deux siècles à la faveur des crises politiques et sociales qui affaiblissent les monarchies chrétiennes, où les souverains doivent faire face à la montée de l’aristocratie (surtout en Castille et en Aragon) et aux revendications des oligarchies bourgeoises (surtout dans le « principat » catalan).
La crise castillane
La crise s’ouvre du vivant d’Alphonse X, à la suite de la disparition de son fils aîné Ferdinand (1275). Une suite de conflits successoraux et de minorités donne lieu, pendant un demi-siècle, à des rébellions nobiliaires où sombre l’autorité monarchique.
Pierre Ier, dit « le Cruel » ou « le Justicier », qui arrive au trône en 1350, s’efforce, avec une rigueur implacable, de ramener la noblesse à l’obéissance. Mais cette volonté provoque une nouvelle rébellion en faveur du comte Henri de Trastamare, son frère bâtard, qui revendique la couronne. L’aide des « grandes compagnies » amenées de France par Du Guesclin assure la victoire d’Henri sur Pierre le Cruel qui, vaincu à Montiel (1369), est tué de la main de son rival.
L’avènement des Trastamare a pour la Castille d’importantes conséquences. Sur le plan extérieur, il scelle entre la Castille et la France une alliance qui se maintiendra jusqu’aux Rois Catholiques. Mais, sur le plan intérieur, Henri doit payer très cher l’appui de la noblesse, en multipliant les concessions de señoríos (seigneuries) qui comportent l’octroi de terres et la perception de droits régaliens, ce qui accroît encore la puissance de l’aristocratie. Ses faibles successeurs, Jean Ier et Henri III, n’eurent pas les forces nécessaires pour profiter des rivalités entre les factions nobiliaires qui se disputaient les « grâces » arrachées au souverain. L’époque de Jean II (1406-1454) marqua un redressement de l’autorité monarchique, grâce à l’énergique connétable Álvaro de Luna qui écrasa l’armée de la noblesse à Olmedo (1445) ; mais, sacrifié aux rancunes de ses ennemis, il mourut sur l’échafaud.
Les pays de la couronne d’Aragon
L’histoire de la monarchie aragonaise présente un contraste marqué entre les succès remportés par la royauté en Méditerranée et les obstacles que rencontre son autorité en terre espagnole.
Pierre III d’Aragon (1276-1285) pose les bases de l’empire aragonais, en occupant la Sicile après la révolte des Vêpres siciliennes contre la dynastie angevine (1282). Au début du XIVe siècle, son fils Jacques II s’empare de la Sardaigne et de la Corse ; enfin son petit-fils Pierre IV réunit à la couronne le « royaume de Majorque » (avec le Roussillon) qu’en avait détaché Jacques Ier.
En Aragon, cependant, les souverains doivent d’abord plier devant l’aristocratie, groupée en une « Union » qui s’est fait accorder par Alphonse III (1285-1291) un privilège lui assurant le contrôle permanent de l’autorité monarchique. Puissants à l’extérieur, les rois d’Aragon sont tenus en échec par la noblesse de la partie la plus pauvre de leurs États. Pierre IV (1335-1387) mit fin à cette contradiction en écrasant l’armée des nobles à Épila (1348) et en supprimant le privilège de l’Union.
La Catalogne a largement bénéficié de l’expansion méditerranéenne, et son commerce ainsi que son industrie connaissent alors leur apogée. Cette prospérité favorise la montée de l’oligarchie urbaine, qui s’assure le contrôle des gouvernements municipaux. Barcelone, gouvernée par son Conseil des Cent, et liée aux autres villes par des traités de concitoyenneté, jouit d’une situation hors de pair. Elle domine les Cortes catalanes, représentées, en dehors des sessions, par une députation permanente (ou Généralité) qui traite d’égal à égal avec le souverain. La position de la bourgeoisie est renforcée par la crise successorale qui suit la mort de Martin Ier (1410). Pendant deux ans, le gouvernement des pays de la couronne d’Aragon est assuré par les députations des Cortes d’Aragon, Catalogne et Valence. Ce sont elles qui, en 1412, prennent l’initiative de faire examiner par une commission les titres juridiques des différents prétendants ; par le Compromis de Caspe, elle se prononce en faveur d’un infant de Castille, Ferdinand d’Antequera.
L’accession d’un Trastamare au trône d’Aragon ne modifie pas essentiellement l’orientation de la politique aragonaise. Le fils de Ferdinand, Alphonse V le Magnanime (1416-1458), passe la majeure partie de son règne en Italie où il guerroie contre le parti angevin pour la possession du royaume de Naples. Mais sa longue absence suscite en Catalogne un mécontentement d’autant plus vif que le marasme économique qui succède à la prospérité contribue au développement d’un antagonisme entre l’oligarchie dirigeante et les éléments populaires (artisans et petits marchands). Dans cette atmosphère tendue, le conflit dynastique qui éclate entre Jean II d’Aragon, mari de la reine Jeanne de Navarre, et leur fils Charles de Viane, à propos de la succession au trône navarrais, prend un caractère social. Les villes catalanes se prononcent pour Charles et imposent à Jean II des conditions qui transforment le principat catalan en une république couronnée (capitulations de Villafranca, 1461). La mort du prince de Viane, attribuée à l’empoisonnement, fait rebondir le conflit : la bourgeoisie se refuse à reconnaître désormais Jean II et fait appel à l’aide française, tandis que le souverain conserve l’appui de la noblesse et des remensas, auxquels il a promis l’allégement de leurs charges. Jean II finit par l’emporter, mais il n’obtient la soumission de Barcelone qu’en promettant le respect des fueros qui assuraient la prépondérance de l’oligarchie urbaine.
L’Espagne à la fin du XVe siècle
La crise des XIVe et XVe siècles a eu de graves répercussions d’ordre économique, social et moral. Les succès de l’aristocratie ont aggravé la condition des classes rurales, d’autant plus que le recul démographique dû à la peste noire, qui sévit à diverses reprises après 1358, conduit à alourdir les charges qui pèsent sur elles. En Castille, l’agriculture recule devant l’élevage transhumant favorisé par les privilèges que les Trastamare ont accordés à la Mesta – corporation des grands propriétaires de troupeaux – afin de favoriser la production lainière qui fournit un important produit d’exportation.
Dans les villes, dominées par l’oligarchie bourgeoise, le malaise économique et les tensions sociales se traduisent par un recul de l’esprit de tolérance à l’égard des minorités religieuses, et spécialement des juifs qui jouent un rôle important en matière financière. Dès la seconde moitié du XIVe siècle se produisent des « pogroms » et des conversions forcées ; mais les convertis, même sincères, restent suspects aux yeux de l’opinion et l’on voit apparaître les premiers « statuts de pureté du sang » qui excluent les « nouveaux chrétiens » ou conversos de certaines activités et dignités.
5. L’époque des Rois Catholiques
Par les deux grands faits qui marquent la date de 1492 : prise de Grenade et découverte de l’Amérique, le règne des Rois Catholiques constitue la charnière entre le Moyen Âge et les Temps modernes.
L’autorité monarchique en Castille atteint son point le plus bas sous le règne d’Henri IV « l’Impuissant » (1454-1474) qui, en désignant tour à tour comme héritières sa fille (prétendue ?) Jeanne et sa sœur Isabelle, déchaîne une série de guerres nobiliaires qui ne prennent fin qu’en 1479, au moment même où la mort de Jean II d’Aragon appelle sur le trône son fils Ferdinand, mari d’Isabelle.
L’« unification » de l’Espagne
L’union des deux grandes monarchies sous l’autorité des « deux rois » (los reyes) n’implique pas l’unification politique de l’Espagne, car Castille et Aragon conservent leurs institutions propres. Mais l’entente étroite des souverains se traduit par une influence réciproque de la politique des deux royaumes et aboutira à donner à la Castille, grâce à sa supériorité démographique et territoriale, un rôle dirigeant dans l’héritage qu’ils légueront à leurs successeurs.
Bien que resté actif du point de vue économique et artistique (construction de l’Alhambra, XIVe-XVe siècle), le royaume de Grenade mène depuis deux siècles une existence précaire en raison des rivalités de palais et de la menace chrétienne qui l’a contraint à se reconnaître tributaire de la Castille. La rébellion du prince Boabdil (Abu ‘Abd Allah) contre son père donne à Isabelle l’occasion de porter le coup décisif en s’emparant de Grenade en janvier 1492.
Les « capitulations » accordées à Boabdil, qui garantissaient à son peuple le maintien de sa religion, allaient à l’encontre de la politique de plus en plus intolérante suivie à l’égard des minorités religieuses. Pour surveiller les conversos et juger les relaps a été créé en Castille le tribunal de l’Inquisition (1478) ; en 1492, les juifs doivent choisir entre la conversion et l’expulsion ; dans les années suivantes les Maures grenadins font l’objet d’une campagne de conversions forcées qui provoque un soulèvement général. Après son écrasement, les Maures doivent s’exiler ou accepter le baptême (1502).
Dans chacun des deux royaumes, les souverains travaillent à renforcer l’autorité monarchique. En Castille, Isabelle, qui a utilisé les forces de la Santa Hermandad, composées de contingents urbains, pour ramener la noblesse à l’obéissance, révoque certaines « grâces » arrachées à ses prédécesseurs ; dans ses Conseils, elle donne aux letrados une place prépondérante par rapport à la haute noblesse. Ferdinand se fait reconnaître par la Papauté la « maîtrise » des ordres militaires, qui mettent à sa disposition leurs énormes revenus fonciers. Mais si ces mesures réduisent le pouvoir politique de l’aristocratie, elles ne lui enlèvent pas la puissance sociale que lui assure la possession de très vastes domaines.
Quant aux villes, utilisées d’abord comme un appui contre la noblesse, elles voient ensuite réduire leur autonomie, l’élection de magistrats municipaux faisant place à la nomination ou à la vente des offices par le souverain, qui généralise l’institution des corregidores, représentants du pouvoir royal. En Aragon, Ferdinand met fin aux luttes entre patriciat et éléments populaires, sur la base d’une plus juste répartition des charges dans le Conseil des Cent de Barcelone et dans les autres municipalités catalanes.
Les entreprises extérieures
Dans la politique européenne, le rôle prépondérant est joué par Ferdinand, qui dispute victorieusement aux rois de France Charles VIII et Louis XII la possession du royaume de Naples. Cette lutte entraîne la rupture de l’alliance traditionnelle entre la France et la Castille. Après la mort d’Isabelle, Ferdinand s’empare du royaume de Navarre (1512), qui conservera néanmoins ses fueros traditionnels. Sur les côtes africaines, l’action offensive menée par Isabelle au-delà du détroit est poursuivie par Ferdinand et aboutit à l’occupation des « présides » (Melilla, Oran, Bougie) destinés à surveiller les Maures et à assurer la sécurité des communications entre l’Espagne et l’Italie.
Le rattachement à la Castille des territoires découverts après le premier voyage de Colomb (1492) pose deux problèmes essentiels : celui de l’administration et celui de l’exploitation. L’organisation du commerce avec les « Indes » est confiée à la Casa de contratación de Séville, tandis qu’un Conseil des Indes devient l’autorité suprême en matière administrative. En ce qui concerne le sort des « Indiens », Isabelle s’opposa à l’établissement de l’esclavage, ce qui n’empêcha pas les « répartitions » forcées entre les conquérants, et conduisit, dès le début du XVIe siècle, à l’introduction d’esclaves noirs.
Renaissance et humanisme sous les Rois Catholiques
Les relations nouées avec l’Italie favorisent, dès le XVe siècle, la pénétration des courants humanistes. Ils se manifestent en particulier dans la création, par le cardinal Cisneros, de l’université d’Alcalá, ouverte aux nouvelles méthodes de critique des textes, mais qui vise surtout à la renaissance des études théologiques, destinées à être les auxiliaires de la réforme que le cardinal entreprend dans l’Église d’Espagne.
L’influence italienne se fait également sentir dans le domaine artistique, et spécialement dans l’architecture où le style plateresque combine avec le gothique tardif une décoration exubérante dont les motifs sont empruntés à l’art italo-antique.
L’héritage des Rois Catholiques
La mort d’Isabelle (1504) faisait de sa fille Jeanne la Folle l’héritière du trône de Castille, ce qui amena le mari de celle-ci, l’archiduc Philippe le Beau, à revendiquer la couronne. Sa disparition, deux ans plus tard, permit à Ferdinand de reprendre le gouvernement de la Castille jusqu’à sa mort (1516). Par testament, il avait désigné comme héritier le fils de Philippe et de Jeanne, Charles, qui allait rassembler entre ses mains un prodigieux héritage.
B. De l’unité politique à la guerre civile
Il est deux façons de suivre le déroulement de l’histoire de l’Espagne depuis le XVIe siècle : de l’extérieur ou de l’intérieur. Si l’on se place à l’extérieur, ce pays apparaît mêlé étroitement à la grande politique européenne jusqu’au début du XIXe siècle, puis réduit à l’état de petite puissance et se cantonnant le plus souvent dans la neutralité.
Au XVIe siècle, l’Espagne, à la suite de la constitution de l’empire de Charles Quint, devient soudain la puissance prépondérante en Europe. Maîtresse d’un domaine colonial qui lui fournit en abondance l’or et l’argent, elle dépense ces richesses sur les champs de bataille. Paladins du catholicisme, l’empereur et son fils Philippe II s’efforcent d’arrêter les progrès du protestantisme en Allemagne, puis aux Pays-Bas et en France, tout en faisant face au danger turc en Méditerranée. Au début du XVIIe siècle, l’Espagne fait encore grande figure, mais sa faiblesse interne et la politique française poursuivie avec continuité par Richelieu, Mazarin et Louis XIV, l’obligent à céder de nombreux territoires. Et quand s’éteint la dynastie habsbourgeoise, la guerre de Succession d’Espagne entraîne la perte des possessions d’Italie et des Pays-Bas. Le règne des Bourbons marque un redressement du pays qui participe aux mouvements de réforme européens. Il obtient quelques succès militaires et diplomatiques et, malgré l’hostilité de l’Angleterre, conserve son empire colonial.
Entraînée dans les guerres de la Révolution, l’Espagne se met à la remorque de Napoléon. Un sursaut d’énergie lui fait rejeter un roi intrus et elle étonne l’Europe en mettant en échec les armées impériales. Mais, au XIXe siècle, elle perd la plupart de ses colonies d’Amérique et use ses forces dans une succession assez incohérente de révolutions, de coups d’État et de guerres civiles.
Écrasée par les États-Unis en 1898, elle doit abandonner Cuba, Puerto Rico et les Philippines. En retard sur le plan économique et scientifique, elle passe alors, malgré la floraison des talents littéraires et artistiques, pour une puissance de second ordre. La chute de la monarchie en 1931 paraît dans la logique des choses, mais on ne prête guère attention aux tribulations de la IIe République. Brusquement, en 1936, la guerre civile éclate, avec son cortège d’héroïsme et d’horreurs. Alors Européens et Américains se passionnent pour cette lutte à la fois religieuse, idéologique et sociale, et viennent en aide à l’un ou l’autre camp. Volontaires et matériel étrangers affluent, prolongeant le conflit, sorte de répétition générale de la Seconde Guerre mondiale.
Si l’Espagne est sensible aux grands courants d’idées qui traversent l’Europe, elle n’en garde pas moins une personnalité assez mystérieuse. Selon Sánchez Albornoz, elle constitue « une énigme historique ». C’est pourquoi une vue extérieure est insuffisante ; il faut aussi regarder de l’intérieur. Les Espagnols, évidemment, n’y ont pas manqué. Tel événement, tel personnage ignoré au-dehors a sa place dans les manuels d’histoire. On a discuté à perte de vue sur les causes de la « décadence », sur la nécessité d’européaniser l’Espagne ou de défendre ses traditions. Des savants étrangers ont également cherché à éclaircir tous ces problèmes. Servie par la conservation d’incomparables archives, la science historique a réalisé de notables progrès. Aux études traditionnelles sur la politique et la religion sont venues s’adjoindre des recherches sur la démographie, l’économie, la société, les idées et les sentiments. Ainsi, quelques caractères originaux de l’histoire nationale ont pu être mis en relief.
Nous référant une
seconde fois à Sánchez Albornoz, nous considérons tout d’abord que la Reconquête
est la clef de l’histoire d’Espagne. Les musulmans ayant été refoulés peu à peu
vers le sud, il en est résulté des différences profondes entre le Nord et le
Midi en ce qui concerne le régime de la propriété, les conditions de travail, la
mentalité. D’autre part, le catholicisme a gardé un esprit foncièrement
militant, d’où l’expulsion des minorités juive et morisque, l’âpreté du conflit
entre les « deux Espagnes », l’acharnement de la lutte en 1936-1939, considérée
dans le camp victorieux comme une croisade. Mais
il faut indiquer
aussi quelques autres thèmes fondamentaux. Ainsi l’opposition entre l’effort de
centralisation, entrepris par la Castille surtout depuis Philippe V, et les
résistances régionales, très vigoureuses en Catalogne et dans les provinces
basques. Sous l’Ancien Régime, le sentiment de l’honneur apparaît comme le
fondement de la société, avec, en contrepartie, un certain dédain pour
l’activité économique. Mais des recherches récentes donnent à penser que les
extraordinaires ravages causés par les épidémies au XVIIe siècle
furent la cause principale de la décadence. Au XIXe siècle,
jusqu’en 1874, les militaires interviennent constamment dans la vie politique.
Ensuite s’établit un régime parlementaire assez artificiel, mais qui assura la
tranquillité. Ce siècle, longtemps mal étudié et mal jugé, a à son actif des
progrès économiques non négligeables. Enfin, une des caractéristiques
essentielles de la société espagnole à la fin du XIXe siècle
et au début du XXe siècle
fut le développement exceptionnel de l’anarchisme, accueilli avec plus de faveur
que le socialisme par les populations de la bordure méditerranéenne. Il explique
pour une bonne part la défaite des républicains en 1939.
1. Le Siècle d’or
Le XVIe siècle a été pour l’Espagne le « Grand Siècle ». On attribue souvent aux Rois Catholiques la réalisation d’une véritable unification de l’Espagne. En fait, si le royaume de Grenade a été incorporé à la Castille, les deux couronnes d’Aragon et de Castille sont restées distinctes et leurs possessions séparées par une ligne de douanes. Seule a été réalisée une union dynastique, qui a permis une politique extérieure commune. La Navarre, conquise en 1512, a gardé elle aussi son autonomie. Deux institutions seulement ont étendu leur juridiction sur l’ensemble du territoire, le Conseil d’État, qui s’occupait surtout des affaires étrangères, et le Conseil de l’Inquisition.
Persistance de la diversité régionale
Par sa superficie et le chiffre de sa population, le royaume de Castille était de beaucoup le plus important. Il était assez homogène. Les trois provinces basques (Álava, Biscaye, Guipúzcoa) se différenciaient par leurs privilèges fiscaux et leur situation en dehors de la ligne de douanes. Le reste du territoire se divisait en dix-huit provinces, correspondant aux villes représentées aux Cortes. Le gouvernement était assuré par des Conseils, dont le principal, le Conseil royal ou de Castille, cumulait des attributions législatives, administratives et judiciaires. Les finances étaient gérées par le Conseil des finances et contrôlées par la Contaduría mayor de cuentas. Les impôts comprenaient des droits de douanes, une taxe sur les ventes (alcabala), des revenus d’origine ecclésiastique, un droit d’un cinquième sur la production des mines d’Amérique (quinto) et le tribut levé sur les Indiens, enfin les « services » votés par les Cortes. À cette assemblée, à partir de 1539, les représentants de la noblesse et du clergé ne furent plus convoqués. Outre leur rôle financier, les Cortes émettaient des vœux, souvent pris en considération par le monarque. Au sommet de l’organisation judiciaire se trouvaient deux tribunaux, les chancelleries de Valladolid et de Grenade. Les villes étaient administrées par des alcaldes, juges municipaux, et des regidores ou échevins, mais elles étaient soumises à l’autorité d’un corregidor nommé par le roi. Les pays de la couronne d’Aragon : Aragon, principat de Catalogne, royaume de Valence, Baléares, formaient une confédération qui avait ses prolongements en Italie (Sicile, Sardaigne). Sauf les Baléares, chacun conservait ses Cortes, sa députation permanente, sa monnaie, sa fiscalité et son droit particulier. Le souverain y était représenté par un vice-roi. Il n’y avait pas à proprement parler d’armée ni de marine permanente. On utilisait, outre des contingents féodaux, des troupes soldées obtenues en grande partie par un recrutement national. La flotte, à l’exception des galères de la Méditerranée, se composait surtout de navires marchands réquisitionnés.
Les données sur la démographie demeurent assez obscures. On ne dispose que de dénombrements fiscaux qui fournissent le chiffre des feux ; on calcule celui des personnes en appliquant un coefficient plus ou moins arbitraire (4,5 ou 5). Et ces dénombrements ne sont pas de la même date pour tous les territoires. On estime ainsi la population à 7 400 000 habitants en 1541 et à 8 485 000 en 1591, le maximum ayant dû se placer entre ces deux dates. La répartition régionale était très différente de celle d’aujourd’hui. La Vieille-Castille et l’Andalousie étaient fortement peuplées ; la côte cantabrique et la Catalogne n’avaient qu’une faible densité. Les grandes villes étaient, en Castille, Séville, Grenade, Tolède, Valladolid et Cordoue, dans la couronne d’Aragon Valence et Barcelone. Madrid, petite ville, accrut sa population en devenant capitale sous Philippe II.
Une économie fondée sur l’agriculture et le commerce
Le pays est foncièrement
rural. La géographie y détermine trois zones fondamentales. D’abord l’Espagne
humide de la côte cantabrique avec ses prairies et ses vergers, considérée à
l’époque comme pauvre. Puis l’Espagne méditerranéenne, au climat chaud et sec,
où s’opposent le secano, collines où règne l’association classique
blé-vigne-olivier, et le regadío, plaines irriguées peu étendues, mais
très fertiles, dont le prototype est la huerta de Valence, productrice de
céréales, de légumes et de riz. Entre les deux, les vastes plateaux de la
Meseta, de climat semi-continental, avec des terres à blé et des vignobles ;
l’olivier n’y dépasse pas la cordillère centrale. Dans l’ensemble du pays, très
montueux, les terres incultes tenaient une large place et la sécheresse faisait
peser une menace constante sur les récoltes. L’industrie, essentiellement
artisanale, était beaucoup moins solidement implantée que dans les pays d’Europe
occidentale. On tissait la laine à Ségovie, Tolède, Cuenca, Palencia, Cordoue,
Saragosse et en Catalogne, la soie à Grenade, Tolède et Valence. Le travail du
fer et les constructions navales étaient florissants dans les provinces basques.
Les fleuves, sauf l’Èbre, n’étant pas navigables, les transports intérieurs
utilisaient la voie de terre. Un réseau de chemins assez dense convergeant vers
Tolède et Medina del Campo permettait le roulage sur les plateaux, mais, en
terrain accidenté, on recourait aux bêtes de somme. Les transactions se
faisaient aux marchés et aux foires, dont les principales se tenaient en
Vieille-Castille, notamment à Medina del Campo. Outre le trafic des
marchandises, on y procédait, grâce à la lettre de change et à un clearing
par jeu d’écritures, à des paiements qui intéressaient aussi bien les
finances de l’État que celles des particuliers. Les pays de la couronne
d’Aragon, où Valence éclipsait désormais Barcelone, entretenaient des relations
assez étroites avec l’Italie et la Provence. La Castille s’ouvrait sur la mer de
trois côtés. Ses débouchés vers la Méditerranée étaient les ports de Málaga,
Carthagène et Alicante, bien que ce dernier fît partie du royaume de Valence.
Divers produits fabriqués venaient d’Italie où l’on exportait des balles de
laine. Au nord, les ports cantabriques, Bilbao, Laredo, Santander, étaient en
relations avec la Bretagne, la Normandie et les Pays-Bas. Le trafic de la laine
et des assurances maritimes avait pour siège Burgos, véritable métropole
commerciale. Toute cette région souffrit beaucoup de la révolte des Pays-Bas et
des conflits avec l’Angleterre. La façade du Sud-Ouest était devenue la plus
active. Séville, depuis longtemps fréquentée par des navires de l’Europe
méditerranéenne ou atlantique, bénéficiait du monopole du commerce avec
l’Amérique, ou, comme on disait alors, les Indes. La Casa de contratación,
fondée en 1503, était chargée du contrôle du trafic. Pour éviter les dangers de
la piraterie, les navires voyageaient de plus en plus en convois escortés par
des vaisseaux de guerre. Passant par les Canaries et poussée par les vents
alizés, la « flotte des Indes » atteignait les Petites Antilles. De là, une
fraction gagnait la Nouvelle-Espagne (Mexique), l’autre la Terre Ferme (Colombie
et isthme de Panamá). Au retour, rassemblée à La Havane, elle suivait un
itinéraire plus au nord, par les Açores. Les exportations comprenaient des
huiles et des vins d’Andalousie et de nombreux produits fabriqués,
principalement des toiles de France ou des Pays-Bas. Le volume des importations,
cuirs, sucre, cochenille, indigo, était beaucoup plus réduit, mais la flotte
rapportait des quantités considérables de
métaux précieux ;
l’argent remplaça de plus en plus l’or. L’historien américain Earl J. Hamilton a
chiffré ces apports d’or et d’argent et a établi le rapprochement avec la
« révolution des prix », qui, en Espagne, a fait environ quadrupler ces derniers
au cours du XVIe siècle.
Cependant, pour certains, d’autres facteurs sont intervenus dans la hausse des
prix. Le tonnage des navires qui ont traversé l’Atlantique dans les deux sens
jusqu’en 1650 a été évalué par M. et P. Chaunu ; en gros, comme pour les métaux
précieux, ce volume croît jusque vers 1610-1620.
Une société fortement hiérarchisée
La structure de la société espagnole s’explique par la Reconquête. Dans le royaume de Castille, c’est dans la moitié nord que cette société était le mieux équilibrée, le nombre des paysans propriétaires étant assez élevé. Au contraire, dans le sud (Nouvelle-Castille, Andalousie), les terres conquises sur les musulmans furent réparties en grands domaines et les paysans furent réduits à l’état de journaliers, n’ayant de travail qu’une partie de l’année. Dans les pays de la couronne d’Aragon, la propriété était mieux répartie, mais il subsistait d’importantes minorités de musulmans mal convertis au christianisme. Cette société était très hiérarchisée : la haute noblesse comprenait en Castille les grands d’Espagne et les « titres de Castille », possesseurs d’immenses fortunes terriennes, dont la conservation était assurée par les majorats (mayorazgos). Si son rôle politique diminua, sa richesse et son influence sociale ne furent pas atteintes. La petite noblesse, très nombreuse dans les provinces basques et aux Asturies, se composait d’hidalgos, jouissant de privilèges fiscaux et judiciaires, mais souvent pauvres. Le titre de caballero s’appliquait aux chevaliers des ordres militaires d’Alcántara, Calatrava et Santiago, qui possédaient des domaines étendus dans la Manche et l’Estrémadure. Le terme « bourgeoisie » n’a pas grand sens quand on parle du XVIe siècle. Dans les pays de la couronne d’Aragon, on distinguait dans la société urbaine, en dehors des nobles, trois échelons. Le plus élevé, celui des ciutadans, qui vivaient en rentiers, était très proche de la petite noblesse. Ensuite venaient les gens de loi, les négociants et les maîtres des corporations les plus en vue. Au bas de l’échelle se trouvaient les maîtres et compagnons des métiers ordinaires. Les distinctions sociales n’étaient pas aussi marquées en Castille, mais, là comme ailleurs, les fils de marchands avaient tendance à étudier la théologie ou le droit pour obtenir des bénéfices ecclésiastiques ou des offices royaux. On cherchait à devenir propriétaire terrien, à s’assurer des revenus par l’achat de rentes gagées sur des propriétés (censos) ou de rentes sur l’État (juros). Bref, l’idéal des « bourgeois » enrichis était de passer dans les rangs de la noblesse. Dans les campagnes, le sort des paysans, qui constituaient la grosse majorité de la population, variait beaucoup selon qu’ils étaient soumis au roi, à l’Église ou aux seigneurs, et aussi selon la région. Ainsi le régime seigneurial était plus dur en Aragon qu’en Catalogne. Les paysans aisés (labradores) ne formaient en Castille qu’une minorité. La grande masse était très pauvre, surtout dans le Sud. En marge de la société vivaient les gitans et les gueux (pícaros) : vagabonds, mendiants, voleurs et brigands, ces derniers nombreux surtout en Catalogne.
Triomphe de l’unité religieuse
L’Église catholique était étroitement soumise au monarque, qui jouissait du droit de patronage pour la nomination à une cinquantaine d’archevêchés et d’évêchés. Les ressources du clergé étaient considérables : revenus des propriétés terriennes et dîmes, sans parler du casuel, mais il entretenait des écoles et des œuvres de charité. Il contrôlait de très près la vie intellectuelle, grâce aux collèges de jésuites (dans la seconde moitié du siècle) et aux universités, dont les plus notables étaient celle de Salamanque et celle d’Alcalá, fondée en 1508 par le cardinal Cisneros. Ce même prélat avait entrepris des réformes qui améliorèrent la moralité d’une partie du clergé. Alors que dans les siècles précédents les minorités dissidentes avaient été tolérées, à partir du règne des Rois Catholiques, on rechercha de plus en plus l’unité religieuse. Les juifs avaient dû choisir entre la conversion et l’exil en 1492. Ce fut le tour des musulmans du royaume de Grenade en 1502, puis de ceux de la couronne d’Aragon en 1525. On les appela dès lors « morisques ». Tous ces « nouveaux chrétiens » restaient suspects aux yeux du reste de la population. On exigea des preuves de pureté de sang (limpieza de sangre) pour entrer dans certains collèges et chapitres, dans les ordres militaires et même dans les ordres religieux. Si les conversos d’origine judaïque réussissaient plus ou moins bien à s’intégrer à la société, les morisques, secrètement fidèles à l’islam, restaient beaucoup plus à part. Ils se révoltèrent en 1568 dans le royaume de Grenade et furent dispersés à travers la Castille. La pensée d’Érasme exerça une profonde influence, principalement à l’université d’Alcalá, mais dès 1537 le Saint-Office réagit en interdisant la lecture de ses œuvres en castillan et prescrivit leur expurgation dans le texte latin. Le protestantisme ne menaça pas sérieusement l’Espagne. Les groupes qui s’étaient formés à Valladolid et à Séville furent décimés par des autodafés en 1559 et 1560. Pour éviter toute contagion, Philippe II fit surveiller par l’Inquisition l’introduction des livres et interdit aux étudiants de fréquenter les universités étrangères. Le XVIe siècle fut une époque très brillante pour le catholicisme, avec la fondation de l’ordre des Jésuites par saint Ignace de Loyola, l’essor de la pensée théologique (Vitoria, Soto, Báñez, Molina, Mariana, Suárez) et du mysticisme (sainte Thérèse d’Ávila, fray Luis de León, saint Jean de la Croix).
Le XVIe siècle est celui de la prépondérance espagnole en Europe et de la fondation de l’empire d’Amérique, mais la terrible charge qu’imposèrent à la Castille Charles Quint et plus encore Philippe II est à l’origine de la décadence économique et financière qui caractérise le siècle suivant.
2. Une ère de déclin
Le XVIIe siècle fut celui du déclin dans tous les domaines, sauf dans les beaux-arts et en littérature, où le siglo de oro se prolongea assez tard.
Dépopulation et affaiblissement économique
Malgré l’insuffisance des données statistiques, la régression démographique est une certitude. Dans la couronne d’Aragon, l’expulsion des morisques en 1609-1610 fit perdre au royaume de Valence plus du quart de ses habitants, à l’Aragon un huitième, mais n’affecta guère la Catalogne. La terrible épidémie de peste de 1649-1652 frappa durement toutes ces régions. La Castille souffrit peu du départ des morisques (2 p. 100 de sa population), mais auparavant elle avait été durement éprouvée par la peste de 1599-1602. L’émigration vers l’Amérique et les guerres européennes contribuèrent aussi à la dépopulation. Le principal facteur de cette diminution paraît avoir été la ruine de l’économie. Ce sont les villes de Vieille-Castille qui accusèrent les plus lourdes pertes, tandis que Madrid croissait à un rythme rapide.
On dispose de peu de renseignements sur l’économie. Les prix agricoles baissèrent. La draperie déclina beaucoup plus nettement que la soierie. La chute du commerce des Indes est mieux connue. De 127 000 tonnes pour les années 1606-1610, le tonnage des navires pour l’aller serait descendu à 75 000 pour 1641-1645. Les importations de métaux précieux subissent elles aussi une baisse brutale, de 31 millions de pesos en 1606-1610 à 12 millions de pesos en 1646-1650. La prospérité de Séville fut très atteinte, et sa rivale Cadix, où la contrebande était plus facile, tendit à la supplanter. Les étrangers, favorisés par des traités de commerce conclus à la suite de guerres malheureuses, prirent une place grandissante dans la vie économique. Les Génois, qui avaient été les principaux financiers de la monarchie au XVIe siècle, cédèrent la place aux Portugais à partir de 1629. Dans le commerce colonial, le rôle des Français et des Hollandais devint prépondérant. La Catalogne constitue une exception dans la décadence générale. Durant les dernières années du siècle, son industrie textile connut un regain d’activité et le trafic du port de Barcelone doubla par rapport aux années 1600.
Échec de la politique espagnole
L’histoire politique de cette période est surtout celle d’une série de revers. Néanmoins, l’Espagne resta une très grande puissance jusqu’en 1659. Philippe II avait réussi à faire l’unité de la péninsule en ceignant la couronne de Portugal (1580). Les possessions européennes comprenaient la Sardaigne, la Sicile, Naples, le Milanais, la Franche-Comté. La Belgique actuelle, confiée à l’archiduc Albert et à l’infante Isabelle Claire Eugénie, revint après leur mort à l’Espagne. À l’immense empire d’Amérique s’ajoutaient le Brésil et les comptoirs portugais d’Asie et d’Afrique.
Trois règnes se succédèrent au cours de ce siècle, ceux de Philippe III (1598-1621), Philippe IV (1621-1665) et Charles II (1665-1700). Aucun de ces rois ne fut un grand souverain. Sous Philippe III, le pouvoir fut exercé par le duc de Lerme jusqu’en 1618. Il pratiqua une politique extérieure pacifique, signant en 1604 la paix avec l’Angleterre, en 1609 la trêve de Douze Ans avec les Provinces-Unies. Les relations avec la France, assez mauvaises du temps d’Henri IV, s’améliorèrent sous la régence de Marie de Médicis et deux mariages unirent les deux dynasties. L’événement marquant du règne fut l’expulsion des morisques, de 1609 à 1614, qui causa le départ d’environ 270 000 personnes, dont la plupart passèrent en Afrique du Nord. La situation financière se détériora. Contrairement aux souverains précédents qui avaient maintenu la stabilité monétaire, Philippe III eut recours à de nombreuses frappes de monnaie de cuivre qui produisirent une véritable inflation. Une banqueroute partielle eut lieu en 1607.
Le règne de Philippe IV fut plus long et plus mouvementé. Jusqu’en 1643, il laissa le pouvoir au comte-duc d’Olivares qui se lança dans une politique ambitieuse. Il voulait réduire les libertés des pays de la couronne d’Aragon pour obtenir d’eux une contribution financière et militaire qui permît à l’Espagne de jouer un rôle prépondérant en Europe. Sa proposition d’« union des armes », c’est-à-dire d’une étroite coopération militaire, se heurta à l’opposition des Catalans. Déjà, à la fin du règne précédent, l’Espagne s’était laissé entraîner dans les complications européennes en soutenant les Habsbourg d’Autriche contre leurs adversaires de Bohême et du Palatinat. Olivares alla plus loin : il refusa de renouveler la trêve de Douze Ans et se trouva ainsi engagé dans une longue guerre contre les Provinces-Unies. Avec la France, les rapports s’aigrirent après l’arrivée au pouvoir de Richelieu. Les deux pays s’opposèrent en Italie à propos de la Valteline, dont le contrôle permettait une jonction entre le Milanais et l’Autriche, et, plus tard, au sujet de la succession de Mantoue. Le sort resta longtemps favorable aux Espagnols. En 1634, ils remportèrent encore une grande victoire sur les Suédois à Nordlingen. L’année suivante, Richelieu se décida à la guerre ouverte contre l’Espagne, qui débuta assez mal. Mais, dès 1640, Olivares subit des échecs graves. La présence de troupes en Catalogne suscita un soulèvement. Après la proclamation d’une éphémère république, les révoltés firent serment d’allégeance à Louis XIII. En même temps, la noblesse portugaise proclama roi le duc de Bragance, sous le nom de Jean IV. Les Français s’emparèrent du Roussillon et Condé remporta la victoire de Rocroi (1643). Olivares, disgracié, fut remplacé par don Luis de Haro, qui réussit à signer à Münster une paix séparée avec les Provinces-Unies, désormais reconnues de jure, et à prolonger la résistance contre la France, grâce aux troubles de la Fronde. La Catalogne fut reconquise et ralliée moyennant le maintien de ses libertés (1652), mais le Portugal ne put être soumis. L’alliance franco-anglaise et la bataille des Dunes aboutirent à la conclusion du traité des Pyrénées (1659), qui stipula la cession du Roussillon et de l’Artois et décida le mariage de Louis XIV avec sa cousine Marie-Thérèse.
Le règne de Charles II,
souverain débile, dont les chancelleries attendirent longtemps le décès, fut
celui où la situation de l’Espagne fut la plus mauvaise. L’indépendance
du Portugal dut
être reconnue en 1668. Louis XIV, arguant de son mariage, porta ses visées sur
les territoires voisins des frontières françaises du Nord et de l’Est. La guerre
de Dévolution (1667-1668) lui valut des places fortes de Flandre, la guerre de
Hollande (1672-1678) la Franche-Comté et une frontière plus régulière en
Flandre. Malgré de nouvelles victoires françaises, la guerre de la Ligue
d’Augsbourg (1689-1697) n’amena pas de nouvelles annexions. Désormais Charles II,
n’ayant pas de postérité, se posait la question de la succession d’Espagne.
Louis XIV essaya de s’entendre avec les puissances européennes pour partager à
l’avance l’héritage. Ces projets, désavoués par Madrid, n’aboutirent pas, et un
parti, dirigé par le cardinal Portocarrero, qui voulait maintenir l’unité de
l’empire, détermina Charles II à signer un testament en faveur du duc d’Anjou,
petit-fils de Louis XIV. À sa mort (1er nov.
1700), Louis XIV résolut d’accepter le testament et le duc d’Anjou prit le nom
de Philippe V. Sous le règne de Philippe IV et sous celui de Charles II, les
événements intérieurs n’eurent pas la même importance. L’inflation de la monnaie
de billon continua et on assista à plusieurs banqueroutes partielles. Sous
Charles II, le gouvernement se montra respectueux des libertés locales.
3. Le XVIIIe siècle
Le XVIIIe siècle a été marqué par l’avènement de la dynastie des Bourbons, les progrès de la centralisation, la formation d’une opinion « éclairée », d’assez nombreuses réformes, une nette amélioration de la démographie et de l’économie.
Une période de stabilité
Une première période correspond aux règnes de Philippe V (1700-1746) et de Ferdinand VI (1746-1759). C’est, après le difficile établissement de la dynastie, une époque de stabilité. Les inquiétudes suscitées par la politique de Louis XIV en Europe provoquèrent la guerre de Succession d’Espagne (1702-1714). Dans la péninsule Ibérique, Philippe V fut menacé, à partir de 1706, par son rival l’archiduc Charles de Habsbourg, soutenu par les pays de la couronne d’Aragon. La fidélité des Castillans et l’aide de la France lui permirent de prendre le dessus après la victoire de Villaviciosa (1710).
L’avènement de Charles VI à l’empire, en détachant l’Angleterre de la coalition contre Louis XIV, amena la conclusion des traités d’Utrecht (1713) et de Rastatt (1714). Philippe V était reconnu comme roi d’Espagne, mais les Pays-Bas, le Milanais, le royaume de Naples et la Sardaigne furent attribués à l’Autriche, la Sicile au duc de Savoie, qui prit le titre de roi. Plus tard, la Sicile devait être échangée contre la Sardaigne. Ainsi l’Espagne perdait toutes ses possessions européennes. Philippe V, à l’instigation de sa seconde épouse, Isabelle Farnèse, chercha à reprendre pied en Italie, mais les tentatives de ses ministres successifs, Alberoni et Ripperda, furent contrecarrées par les autres puissances. Leur successeur, Patiño, qui développa la marine de guerre, réussit à installer don Carlos, fils aîné du second mariage, d’abord à Parme et à Plaisance, puis, grâce à l’intervention aux côtés de la France dans la guerre de Succession de Pologne, à le faire reconnaître comme souverain de Naples (1738). Enfin, la guerre de Succession d’Autriche permit à don Felipe, frère de don Carlos, de devenir duc de Parme et de Plaisance (1748). Ces succès n’aboutirent pas à une véritable reconstitution de l’empire espagnol, mais à l’établissement de branches cadettes de la dynastie en Italie.
L’avènement des Bourbons se traduisit par le développement de l’influence française, particulièrement forte pendant la guerre de Succession d’Espagne. La centralisation progressa. Les pays qui avaient soutenu l’archiduc perdirent leurs Cortes et la plupart de leurs libertés, Valence et l’Aragon dès 1707, la Catalogne en 1716 par le décret de Nueva Planta. Cette dernière province, mieux traitée que les autres, conserva son droit et certaines institutions propres. L’ensemble du territoire, divisé en vingt-quatre provinces, fut soumis à l’autorité du Conseil de Castille, qui partageait désormais le pouvoir avec quatre secrétaires d’État, sur le modèle français. Le roi était représenté dans les anciennes vice-royautés par un capitaine général, auprès duquel siégeait un tribunal (audiencia), et dans les villes par des corregidores. Ce système fut complété, sous Ferdinand VI, par la généralisation des intendants. Cependant, la Navarre et les provinces basques, qui avaient été fidèles à Philippe V, conservèrent leurs fueros et restèrent en dehors de la ligne de douanes.
Ces transformations politiques s’accompagnèrent d’une poussée démographique. La population, estimée à 7 500 000 habitants en 1717, passa, d’après le recensement, beaucoup plus sûr, de 1768-1769, à 9 308 000, sans doute à cause de la disparition des grandes épidémies et de l’amélioration des conditions économiques. Dans l’industrie, les ministres de Philippe V tentèrent l’application des méthodes colbertistes. Des manufactures privilégiées furent fondées, notamment à Madrid et à la Granja. Le commerce intérieur bénéficia de la suppression de la ligne de douanes entre l’Aragon et la Castille et de la construction de quelques routes. La Casa de contratación fut transférée de Séville à Cadix, devenue la métropole du trafic avec l’Amérique. La compagnie de Caracas, qui avait son siège en Guipúzcoa, développa la culture du cacao au Venezuela et d’autres compagnies furent fondées pour le commerce avec les Philippines et La Havane. Si le niveau de l’enseignement demeura faible, quelques institutions savantes furent créées : Bibliothèque du roi, Académie royale (1712), Académies d’histoire, de médecine et des beaux-arts.
Charles III, « despote éclairé »
La période suivante se confond avec le règne de Charles III (1759-1788). À la mort de Ferdinand VI, il laissa le royaume de Naples et vint gouverner l’Espagne. Ce souverain pieux et consciencieux engagea le pays dans la voie de réformes prudentes et on le considère comme le représentant du « despotisme éclairé ». Il confia le pouvoir à des ministres réformateurs. L’un d’eux, un Italien, le marquis de Squillace, provoqua une émeute en voulant changer l’habillement des Madrilènes (1766). La direction des affaires incomba à un grand seigneur aragonais, influencé par les encyclopédistes français, le comte d’Aranda, président du Conseil de Castille jusqu’en 1773. Plus tard, le principal ministre fut don José Moñino, comte de Floridablanca, d’abord procureur au Conseil, puis secrétaire d’État aux Affaires étrangères (1777), sensiblement plus modéré que ses prédécesseurs. Pendant toute la durée du règne, Pedro Rodríguez, comte de Campomanes, procureur au Conseil, puis président, exerça une constante influence par ses rapports et ses écrits sur les questions ecclésiastiques et économiques. Ces ministres furent soutenus, non par la masse du peuple, très défiante à l’égard des nouveautés, mais par une élite, qui se groupa principalement dans les sociétés économiques créées à l’instigation de Campomanes sur le modèle de la société basque. Dans ces milieux éclairés, on se préoccupait surtout de développer l’enseignement, particulièrement celui des sciences appliquées, ainsi que l’industrie, en somme de cultiver un esprit pratique qui avait trop souvent fait défaut. À la différence de ce qui se passait en France, la religion ne fut pas attaquée. D’ailleurs, l’Inquisition, bien qu’elle usât désormais de méthodes plus douces, veillait. Elle s’efforça d’empêcher l’introduction de livres subversifs et manifesta sa puissance lors du procès de Pablo de Olavide, qui fut condamné à la réclusion dans un couvent, mais put se réfugier en France.
Les réformes s’étendirent à des domaines très variés. En matière ecclésiastique, Charles III maintint la politique régaliste héritée de ses prédécesseurs. Prenant prétexte de l’émeute de 1766, Aranda décida l’expulsion des Jésuites de la métropole et des colonies d’Amérique (1767). Les démarches de Floridablanca en cour de Rome contribuèrent à la suppression de l’ordre (1773). Il fut assez difficile de remplacer les Jésuites comme éducateurs. Dans les universités, on encouragea l’enseignement des sciences. Une réforme municipale fit siéger à côté des anciens regidores un syndic et des députés du peuple, élus au suffrage restreint. Les questions économiques passèrent au premier plan. Certaines mesures procédèrent des idées libérales venues de France, comme la liberté du commerce des grains (1765) et le droit de commercer avec l’Amérique, qui fut accordé à plusieurs ports, d’abord pour les Antilles (1765), puis pour les autres colonies, sauf le Mexique et le Venezuela (1778). Des restrictions furent apportées aux privilèges de la Mesta et à ceux des corporations. On s’efforça de réhabiliter le travail manuel. Cependant, les idées colbertistes inspirent encore la fondation de manufactures d’État. Plus efficace fut la politique des travaux publics. Floridablanca créa un réseau routier reliant la capitale aux principales villes. L’achèvement du canal d’Aragon, la construction d’un barrage près de Murcie permirent l’extension des zones irriguées. Olavide fonda les célèbres « nouvelles colonies » de la sierra Morena et de la Basse-Andalousie. Madrid fut l’objet d’embellissements (Puerta de Alcalá). La réussite fut moins évidente en matière financière, en raison des lourdes dépenses de guerre. Quelques modifications furent apportées au régime fiscal. Du papier-monnaie fut mis en circulation à partir de 1780 et une banque d’État, la banque de Saint-Charles, fut créée en 1782 par le financier Cabarrus.
La politique extérieure de Charles III fut très active. Il conclut avec la France le troisième pacte de famille qui l’entraîna dans la guerre de Sept Ans. Le traité de Paris (1763) amena la cession à l’Angleterre de la Floride, en échange de laquelle la France offrit la Louisiane. L’Espagne participa également à la guerre d’Indépendance des États-Unis, dont les résultats furent plus heureux : le traité de Versailles (1783) lui rendit Minorque et la Floride. Mais ces guerres furent nuisibles au commerce.
Prépondérance de la politique extérieure
Beaucoup plus que celui de Charles III, le règne de Charles IV fut dominé par les questions de politique extérieure. La Révolution française suscita dans l’opinion une hostilité presque générale et Floridablanca s’efforça d’empêcher la pénétration des idées subversives. Dans l’espoir d’améliorer les rapports avec la France, le roi confia le pouvoir à Aranda, mais celui-ci dut, après le 10 août 1792, céder la place à un nouveau venu, Godoy, favori de la reine Marie-Louise. Après l’exécution de Louis XVI, la guerre devint inévitable. Prometteurs furent les débuts ; mais, par la suite, les armées de la Convention envahirent la Catalogne et le Guipúzcoa et la paix fut conclue à Bâle en 1795. Bientôt, l’Espagne s’allia avec le Directoire par le traité de San Ildefonso (1796) et se trouva ainsi en guerre avec l’Angleterre, au grand dam du commerce d’Amérique. Godoy fut écarté un moment du poste de Premier ministre, mais dès 1800 son influence redevint prépondérante. Après la paix de Lunéville, un royaume d’Étrurie fut constitué au profit du duc de Parme, gendre des souverains, tandis que se déroulait sur la frontière portugaise la « guerre des Oranges ». La paix d’Amiens mit fin aux hostilités avec l’Angleterre (1802). L’Espagne ne connut qu’un répit de moins de trois ans, car Bonaparte, qui voulait s’assurer le concours de sa flotte contre l’Angleterre, la fit rentrer en guerre en décembre 1804. Le désastre de Trafalgar déjoua ses plans. Les deux gouvernements s’entendirent pour démembrer le Portugal qui avait refusé d’adhérer au Blocus continental. Ce fut pour Napoléon un excellent prétexte pour faire pénétrer ses troupes en Espagne, où il songeait à établir une sorte de protectorat. Au moment où Charles IV et la reine se disposaient à quitter Aranjuez pour échapper à la pression française éclata une émeute contre Godoy. Le roi, effrayé, le destitua, puis abdiqua au profit de son fils, qui prit le nom de Ferdinand VII (19 mars 1808).
Dans l’ensemble, le règne de Charles III et, à un moindre degré, celui de Charles IV représentent une période de prospérité. Le recensement de 1787 accuse une forte augmentation de la population, qui passe à 10 409 000 habitants. Puis le chiffre resta stationnaire : 10 541 000 en 1797. Les prix dénotent une conjoncture économique favorable. La soierie se développe à Valence. En Catalogne se constitue une vigoureuse industrie cotonnière et le port de Barcelone est animé par un trafic croissant. Si on ajoute à cela la prospérité des provinces basques, on peut en conclure que le poids des régions périphériques dans l’économie espagnole ne faisait que grandir.
4. L’ère de l’instabilité (1808-1874)
Les événements de 1808 ont instauré une ère d’instabilité politique, marquée par une série de guerres (guerre d’indépendance, soulèvement des colonies d’Amérique, première guerre carliste), par une lutte très vive entre partisans de l’absolutisme et ceux du régime libéral et plus tard entre modérés et progressistes, par l’intervention presque continuelle de l’armée dans la vie politique et par des changements fréquents de constitution. Le rôle international de l’Espagne est devenu tout à fait secondaire. Cependant, malgré tous ces déboires, les progrès de la démographie et de l’économie ont été sensibles.
La guerre d’indépendance
Après l’émeute d’Aranjuez, Murat convainquit Ferdinand VII de se rendre à Bayonne auprès de Napoléon qui obtint son abdication. Une assemblée de notables reconnut Joseph Bonaparte comme roi et adopta une nouvelle constitution. Le Conseil de Castille se rallia à Joseph qui trouva le soutien d’un parti recruté surtout dans les classes supérieures de la société, celui des afrancesados. Mais la masse du peuple se montra hostile. Le 2 mai 1808, une insurrection avait été réprimée par Murat à Madrid. Ainsi débuta la guerre d’indépendance. Des juntes se formèrent dans diverses provinces et se fédérèrent en une junte centrale présidée par Floridablanca. Si, dans un premier temps, Joseph put s’installer dans sa capitale, il dut la quitter après la capitulation du général Dupont à Bailén. Il fallut l’intervention personnelle de Napoléon à la tête de la Grande Armée pour reprendre Madrid après la victoire de Somosierra (30 nov. 1808). La guerre se prolongea. Les maréchaux de Napoléon avaient en face d’eux des troupes régulières espagnoles qu’ils battirent assez facilement, le corps expéditionnaire anglais de Wellington, beaucoup plus redoutable, et enfin des guerilleros, qui attaquaient les lignes de communication et obligeaient à entretenir des forces d’occupation nombreuses. La guerre d’Espagne fut la première des guerres nationales ; son caractère acharné se reflète dans les fameuses estampes de Goya. Les maréchaux remportèrent de nombreux succès, notamment en 1810, lorsque Soult conquit presque entièrement l’Andalousie, et en 1812, lorsque Suchet prit Valence. Mais, cette même année, Wellington battait Marmont aux Arapiles. En 1813, il contraignit les Français à la retraite, leur infligea une défaite décisive à Vitoria et envahit le Sud-Ouest. Une suspension d’armes intervint en avril 1814. Si l’immense majorité du peuple espagnol était hostile à l’étranger, elle se divisait cependant en plusieurs tendances. Les masses populaires, très attachées au roi et à la religion, se souciaient peu des problèmes constitutionnels. L’élite comprenait des partisans d’un réformisme modéré à la suite de Jovellanos et des libéraux avancés qui voulaient appliquer les principes de la Révolution française. Ces derniers eurent la majorité aux Cortes de Cadix (1811-1813), prirent des mesures contre le régime seigneurial et la mainmorte ecclésiastique et supprimèrent l’Inquisition. La Constitution de 1812, tout en étant inspirée par des principes religieux et moraux, proclamait la souveraineté et l’unité nationale et confiait à une assemblée unique l’initiative en matière législative ainsi que le vote du budget, alors que les pouvoirs du monarque étaient sérieusement limités. Elle servit par la suite de référence au parti libéral.
Napoléon ayant rendu sa couronne à Ferdinand VII, celui-ci, en rentrant en Espagne, déclara nulle et non avenue l’œuvre des Cortes et rétablit l’Ancien Régime. Les libéraux, qui s’appuyaient sur la franc-maçonnerie et une partie de l’armée, tentèrent sans succès plusieurs conspirations, jusqu’au jour où le pronunciamiento déclenché près de Cadix par le commandant Rafael del Riego réussit (1820). Le roi accepta la Constitution de 1812 et laissa pendant trois ans gouverner les libéraux qui reprirent le programme des Cortes de Cadix, tandis que les absolutistes recouraient à la guérilla. Au congrès de Vérone, les puissances européennes confièrent à la France la mission d’intervenir, et la promenade militaire des « cent mille fils de saint Louis » mit fin au régime libéral (1823). L’absolutisme fut rétabli ; beaucoup de ses adversaires furent emprisonnés ou s’exilèrent. Ferdinand se remaria en 1829 avec la princesse Marie-Christine des Deux-Siciles, dont il eut deux filles. Alors que Philippe V avait introduit en Espagne la loi salique, il décida que les femmes seraient aptes à régner.
Le règne d’Isabelle II
À la mort de Ferdinand (1833), Isabelle II, qui n’avait que trois ans, fut proclamée reine et Marie-Christine régente. Cette solution fut soutenue par les libéraux et combattue par les absolutistes ; ceux-ci se rallièrent à don Carlos, frère du roi défunt, qui revendiquait la couronne. Ainsi commença la première guerre carliste. Don Carlos trouva des partisans dans une bonne partie de la noblesse et du clergé et dans certaines régions (Catalogne, Valence, Navarre, provinces basques). La régente fut aidée par la France et l’Angleterre ; la Prusse, l’Autriche et la Russie manifestèrent leurs sympathies au carlisme. La guerre fut longue et marquée par des atrocités de part et d’autre. Le chef carliste Zumalacárregui obtint des succès au Pays basque, mais fut mortellement blessé au siège de Bilbao (1835). Les libéraux restèrent en possession de Madrid et de la majeure partie du territoire. Finalement, les carlistes se divisèrent. Le général Maroto conclut avec Espartero, qui commandait les troupes de la régente, la convention de Vergara, laquelle assurait à ses officiers la conservation de leur grade (1839). La guerre prit fin l’année suivante.
Pendant les sept années que dura le conflit, les libéraux avaient accompli de profondes réformes. La Constitution de 1837 reprit les principes de celle de 1812 avec le correctif d’une deuxième assemblée. Plus importantes furent les mesures qui affectaient le régime de la propriété, le partage des biens communaux, la suppression des majorats et surtout celle de la mainmorte ecclésiastique décidée par le ministre Mendizábal. Les biens des institutions et communautés religieuses furent déclarés propriété nationale et mis en vente, à charge pour l’État d’assurer des ressources suffisantes au clergé. Cette législation mit fin à l’ancien régime économique et social. On admet qu’elle profita à une partie de l’aristocratie et à la bourgeoisie, qu’elle n’empêcha pas le maintien ou la constitution de latifundia et qu’elle ne permit pas réellement aux masses paysannes d’accéder à la propriété. La question agraire était loin d’être résolue. Les libéraux se divisaient en deux tendances, les modérés et les progressistes, qui avaient pour chef Espartero. Il obligea Marie-Christine à s’expatrier et exerça à sa place la régence (1840). En 1843, il fut renversé par un autre général, Narváez, qui se hâta de proclamer la majorité d’Isabelle II.
Le règne personnel de cette souveraine représente une époque de calme relatif, bien que les luttes entre modérés et progressistes aient été assez vives. Les premiers, appuyés sur les classes dirigeantes, acceptaient les changements intervenus depuis 1833, mais voulaient défendre la propriété et l’ordre public et s’entendre avec l’Église, dont le statut fut réglé par le concordat de 1851. Enfin, ils restaient fidèles au suffrage restreint. Leurs adversaires, qui recrutaient des adhérents dans les rangs de la petite bourgeoisie et avaient des sympathies dans l’armée, invoquaient le principe de la souveraineté nationale et finirent par réclamer le suffrage universel. Ils étaient assez disposés à recourir à l’émeute. La masse paysanne se désintéressait de la politique, ou, dans certaines provinces, conservait de l’attachement pour le carlisme. Les modérés se maintinrent au pouvoir, sauf pendant deux ans, où, à la suite du pronunciamiento de Vicálvaro, les progressistes les supplantèrent (1854-1856). Les généraux continuèrent à jouer les premiers rôles : à gauche, Espartero, à droite Narváez, puis O’Donnell, qui avait essayé de former un groupe intermédiaire, l’Union libérale. Chaque parti cherchait à imposer une constitution de son crû. Celle de 1845, œuvre des modérés, fut remplacée momentanément par une autre d’inspiration progressiste en 1856, puis remise en vigueur. Très importante fut la fondation de la Garde civile (1844).
Crise intérieure
L’année 1868 marque le début d’une crise politique sans précédent. La monarchie isabéline, discréditée, s’effondra à la suite de la révolution de Septembre (la Gloriosa) et la reine dut se réfugier en France. Des Cortes constituantes, élues au suffrage universel, confièrent le pouvoir au général Serrano et votèrent une constitution qui établissait une monarchie parlementaire et la liberté des cultes. Serrano fut promu régent et un autre général, Prim, chef du gouvernement. Il restait à trouver un souverain. La candidature du prince Leopold de Hohenzollern fut à l’origine de la guerre de 1870. Finalement, le fils du roi d’Italie, Amédée de Savoie, accepta la couronne (1871). Privé de l’appui de Prim, assassiné, il se heurta à d’énormes difficultés : l’insurrection de Cuba qui durait depuis 1868, une nouvelle guerre carliste dans le Nord, une agitation en faveur de la république fédérale dans les régions méditerranéennes. Découragé, il abdiqua en février 1873. La république fédérale fut alors proclamée. En moins d’un an, quatre présidents se succédèrent. Les fédéralistes intransigeants se hâtèrent de proclamer l’indépendance des « cantons » dans les régions du Levant et de l’Andalousie. Le président Emilio Castelar fit intervenir l’armée contre les « cantonalistes ». Un premier coup d’État, réalisé par le général Pavía, fit passer le pouvoir aux mains de Serrano (2 janv. 1874). Un second coup d’État, fin décembre, le pronunciamiento du général Martínez Campos, rétablit la monarchie en faveur d’Alphonse XII, fils d’Isabelle II.
Déclin de la politique extérieure
Cette période mouvementée coïncide avec l’effacement du rôle de l’Espagne à l’extérieur. Le fait capital est la perte des colonies d’Amérique. Préparés par le relâchement des liens avec la métropole pendant les guerres contre l’Angleterre, provoqués plus directement par l’intervention napoléonienne dans la péninsule, les mouvements d’indépendance se manifestèrent à partir de 1810. La restauration de Ferdinand VII permit de ramener les colonies à l’obéissance, sauf l’Argentine et le Paraguay (1816). Mais les mouvements reprirent et aboutirent à l’indépendance du Chili (1818) et de la Grande-Colombie (1819). La révolution de 1820 facilita la tâche des insurgés. Le Mexique devint indépendant en 1821, Bolívar et San Martín libérèrent l’Équateur et le Pérou, et, en décembre 1824, la bataille d’Ayacucho mit fin à la domination espagnole. Seuls furent conservés Cuba et Puerto Rico. Désormais l’Espagne, qui n’avait joué qu’un rôle très effacé au congrès de Vienne, tomba au rang de puissance de second ordre. Jusqu’en 1874, sa politique extérieure présente peu d’événements intéressants ; sous Isabelle II, quelques interventions militaires aux côtés de la France en Cochinchine et au Mexique et une expédition victorieuse au Maroc sous la conduite d’O’Donnell, qui ne changea guère le statut territorial (1859-1860).
Prospérité économique
L’agitation politique n’a pas empêché l’augmentation de la population et de l’activité économique. Mais la croissance démographique est beaucoup plus sensible sous le règne d’Isabelle II que dans le premier tiers du siècle. La population serait passée de 10 541 000 en 1797 à environ 12 millions vers 1833. Évidemment, la guerre de l’indépendance a freiné son accroissement. Pour 1857, un recensement sûr indique 15 455 000 habitants. Ce bond en avant s’est produit malgré des épidémies de choléra en 1833-1835 et 1853-1856. Après 1860, on note un ralentissement. L’accroissement du nombre de bouches à nourrir et la suppression de la mainmorte ont eu pour conséquences une extension considérable des surfaces cultivées pour le blé, mais plus encore pour la vigne. L’industrie s’est concentrée dans deux centres principaux : en Catalogne où le textile a bénéficié des progrès du machinisme et où se sont développées les constructions mécaniques et navales, dans les Asturies et dans les provinces basques. En Andalousie, on a exploité les minerais de cuivre de Río Tinto et de plomb de Linares. L’amélioration des voies de communication fut très sensible. 9 500 kilomètres de routes nouvelles furent tracées sous le règne personnel d’Isabelle II, mais ce fut surtout l’époque des chemins de fer. Avant le vote de la loi de 1855, il n’existait que quelques petites lignes. En quelques années, 4 800 kilomètres de voies ferrées furent construites avec l’aide de capitaux étrangers et relièrent Madrid aux principales villes de la périphérie. Mais l’adoption d’un écartement plus large que celui du réseau européen constituait un inconvénient à ce développement.
Les lettres et les arts connurent un essor assez remarquable. Le mouvement romantique, qui débuta vers 1820, fut d’abord l’expression d’une sorte de culte du passé, puis, à partir de 1834, il fut associé aux idées libérales. Le point faible reste l’enseignement, malgré l’adoption en 1845 d’un plan de réformes de l’Université et l’obligation théorique de l’instruction primaire. En fait, le pays restait à l’écart du grand mouvement scientifique européen et la masse de la population demeurait illettrée.
5. La Restauration et le règne d’Alphonse XIII (1875-1931)
On appelle généralement Restauration les années du règne d’Alphonse XII (1875-1885) et de la minorité d’Alphonse XIII, sous la régence de sa mère, Marie-Christine de Habsbourg-Lorraine (1885-1902). Mais cette période se prolonge sans changement majeur jusque vers 1917, lorsque s’ouvre une crise qui, après la dictature de Primo de Rivera, se terminera par la chute de la monarchie.
La Restauration
Une relative stabilité
Par contraste avec la précédente, cette période se caractérise par la stabilité constitutionnelle. La Constitution de 1876 a fonctionné jusqu’en 1923. Elle établissait une monarchie parlementaire avec deux chambres, Sénat et Cortes. Le suffrage restreint, adopté à l’origine, fut remplacé en 1890 par le suffrage universel. Cánovas del Castillo, instaurateur du système, était convaincu qu’il ne pouvait fonctionner que sur le modèle anglais, c’est-à-dire par l’alternance au gouvernement de deux grands partis respectueux de la Constitution. Tout en prenant la direction du parti conservateur, il poussa à la formation d’un parti libéral, dont le chef fut Sagasta. Effectivement, les deux partis exercèrent tour à tour le pouvoir. Seules les apparences de la démocratie étaient respectées, car lorsque le souverain désignait pour président du Conseil un homme politique, celui-ci, aux élections suivantes, s’assurait une majorité grâce à la pression de l’administration centrale et à l’influence des « caciques » locaux. Il faut dire que la société espagnole était très différente de la société anglaise et que l’on comptait 75 p. 100 d’analphabètes en 1877 (66 p. 100 en 1900). Ce système offrait du moins l’avantage de mettre un terme aux pronunciamientos. Deux partis restaient en dehors du régime, les carlistes et les républicains. Cánovas parvint à mettre fin à la seconde guerre carliste en 1876, à la suite de quoi les provinces basques perdirent leurs fueros. Quant aux républicains, ils se partageaient en plusieurs tendances. Si Ruiz Zorrilla inspira encore quelques conspirations infructueuses, le chef le plus prestigieux, Castelar, finit par accepter la monarchie. Dans les vingt premières années de la Restauration, la vie politique fut assez calme. Les deux grands partis, assez proches l’un de l’autre, étaient tous deux favorables à la centralisation et réalisèrent une œuvre législative importante, notamment la rédaction d’un Code civil. À partir de 1895, les révoltes coloniales, l’assassinat de Cánovas par un anarchiste, et plus encore le désastre de 1898 mirent le point final à cette relative tranquillité et suscitèrent une vague de découragement.
Troubles sociaux et politiques
Lorsque Alphonse XIII commença son règne personnel en 1902, il se trouva affronté à des problèmes plus graves que ses prédécesseurs. Le carlisme était devenu à peu près inoffensif, mais à sa place se développaient des mouvements régionalistes. Le plus puissant, le catalanisme, d’abord littéraire et sentimental, formulait maintenant un programme politique et organisait un parti, la Lliga, qui obtenait des succès électoraux. Le nationalisme basque, lui, en était encore à ses débuts. Surtout, la question sociale se posait dans toute son acuité. Le mouvement ouvrier, qui avait débuté timidement sous la première République, était devenu une force. Mais il s’était très rapidement divisé en deux branches concurrentes. Les socialistes marxistes, qui suivaient Pablo Iglesias, avaient formé une confédération syndicale, l’Union générale des travailleurs (U.G.T.), qui recrutait ses adhérents dans le prolétariat de Madrid et du Nord. En face d’eux grandissait un mouvement anarchiste, beaucoup plus fort que dans tout autre pays d’Europe. Les idées de Bakounine, introduites en Espagne par l’Italien Fanelli, avaient trouvé une audience extraordinaire dans les régions méditerranéennes et en Andalousie. Elles rallièrent non seulement des ouvriers, mais encore de nombreux journaliers agricoles qui vivaient dans la misère. On en arriva ainsi, en 1911, à la constitution de la Confédération nationale du travail (C.N.T.), d’inspiration anarchiste, dont les effectifs dépassèrent largement ceux de l’U.G.T.
Malgré cette conjoncture politique plus difficile, le régime parlementaire fonctionna à peu près régulièrement jusqu’en 1917. Les principaux hommes d’État de ce temps-là furent, pour le parti conservateur, Antonio Maura, qui eut à faire face à la « Semaine tragique » de Barcelone, marquée par de nombreux attentats, et qui dut quitter le pouvoir après l’exécution de Francisco Ferrer (1909), et Eduardo Dato, initiateur de réformes sociales ; pour le parti libéral, José Canalejas, qui pratiqua une politique modérément anticléricale, puis le comte de Romanones. Canalejas et Dato devaient périr l’un et l’autre victimes des anarchistes. En 1917, alors que les deux grands partis étaient déjà affaiblis par des dissidences, éclata une crise d’une extrême gravité. Des « juntes de défense militaire », formées par des officiers mécontents de leur sort, traitèrent d’égal à égal avec le pouvoir civil, puis une grève générale faillit paralyser le pays. Par la suite, les crises ministérielles se succédèrent à un rythme rapide, tandis que le désordre régnait à Barcelone et que l’armée du Maroc subissait le désastre d’Annual (1921).
Primo de Rivera
Ainsi s’explique le succès du coup d’État du général Primo de Rivera qui, en 1923, renoua avec la vieille tradition des pronunciamientos. Il fut appuyé par Alphonse XIII, qui y vit un moyen de rétablir l’ordre. Primo de Rivera gouverna d’abord avec une junte militaire, puis avec des ministres civils. Ayant suspendu l’activité de tous les partis politiques, il tenta de susciter une formation favorable au régime, l’Union patriotique. Il obtint la collaboration sur le plan technique du leader ouvrier Largo Caballero, nommé conseiller d’État, mais s’aliéna les Catalans en supprimant l’organisme commun qui avait été concédé à leurs quatre provinces en 1911, la Mancomunidad. Les finances furent gérées avec prudence par Calvo Sotelo et le réseau routier amélioré. Le Maroc fut pacifié. Mais la crise internationale de 1929 eut des répercussions sur l’économie et les finances espagnoles ; l’hostilité des anciens hommes politiques et des intellectuels devint de plus en plus vive. Primo de Rivera, qui n’était plus soutenu par ses pairs, quitta le pouvoir en janvier 1930. Il devait mourir peu après. Alphonse XIII essaya vainement de revenir au régime parlementaire par des cabinets de transition présidés par le général Berenguer et l’amiral Aznar. Malgré l’échec d’un pronunciamiento républicain tenté par la garnison de Jaca, l’opinion publique devenait nettement défavorable à la monarchie. Les élections municipales du 12 avril 1931 prirent l’allure d’un plébiscite contre le roi, les républicains l’emportant dans presque tous les chefs-lieux de provinces. Alphonse XIII se décida très rapidement à quitter l’Espagne. Le 14 avril, la république était proclamée.
Effacement international
Pendant toute cette période, l’Espagne ne joua qu’un rôle secondaire dans les affaires internationales. La Restauration conserva une attitude de neutralité entre les blocs de puissances européennes. Elle réussit en 1878 à apaiser l’insurrection cubaine. Mais, à la fin du siècle, les partisans de l’indépendance se soulevèrent de nouveau à Cuba (1895), puis aux Philippines (1896), obligeant ainsi l’Espagne à un effort militaire considérable. En 1898, l’intervention des États-Unis aux côtés des insurgés conduisit à des désastres pour l’Espagne, tant aux Philippines qu’à Cuba, où l’escadre de l’amiral Cervera fut anéantie par la flotte américaine en tentant de sortir du port de Santiago. Le traité de Paris (10 déc. 1898) stipula la cession de Puerto Rico et des Philippines et la reconnaissance de l’indépendance de Cuba. La perte de ces territoires fut douloureusement ressentie par l’opinion et affecta gravement l’économie. Désormais la politique coloniale s’orienta vers l’Afrique. La conférence d’Algésiras reconnut à l’Espagne des droits spéciaux au Maroc, et, en 1912, le protectorat fut instauré sur la zone du Rif. Mais la pacification demanda de longues années. Lors de la révolte d’Abd el-Krim, Primo de Rivera s’entendit avec la France pour des opérations militaires combinées. Le débarquement d’Alhucemas (1925) fut un succès, et, deux ans après, la pacification était achevée. Entre-temps, la guerre de 1914-1918 avait profondément divisé l’opinion, la gauche étant favorable aux Alliés, la droite aux Empires centraux. Le gouvernement Dato, approuvé par Alphonse XIII, malgré ses préférences personnelles pour les Alliés, maintint une stricte neutralité qui fut profitable au pays.
Croissance démographique et économique
Toute cette période connaît une forte croissance démographique, malgré une importante émigration vers l’Amérique du Sud qui persiste jusqu’en 1914. La population passa de 16 622 000 habitants en 1877 à 18 894 000 en 1900 et à 23 564 000 en 1930. Croissance due à une forte natalité et à une baisse de la mortalité, qui restait cependant supérieure à celle de l’Europe occidentale. Des migrations intérieures firent affluer la population des zones rurales vers les grandes villes, principalement Madrid et Barcelone, et vers les zones industrielles. Le développement est également sensible dans le domaine économique. La politique gouvernementale est d’abord restée fidèle, avec quelques correctifs, au système libre-échangiste inauguré en 1869. Puis, sous l’influence des industriels catalans et des producteurs de céréales de Castille, des tarifs protectionnistes furent adoptés en 1891 et 1906. Le pays restait encore fondamentalement agricole. On assista dans les premières années de la Restauration à un recul de la culture du blé, qui obligea à des importations massives. En revanche, ce fut l’âge d’or de la viticulture, favorisée par la crise du phylloxera en France, et le vin se maintint toujours en tête des exportations. Plus tard, le fléau gagna les vignobles espagnols, tandis que la culture du blé améliorait ses rendements et que la production se rapprochait des besoins nationaux. La grande nouveauté fut l’extension prise par les cultures maraîchères, la betterave sucrière et, plus encore, les agrumes dans la zone du Levant. Dans la décennie 1920-1930, les oranges passèrent au premier rang des exportations. L’exploitation des mines connut un grand développement au temps de la Restauration sous l’influence des capitaux étrangers. Si l’extraction du minerai de plomb demeura stationnaire, il n’en fut pas de même de celle du minerai de cuivre et de celle de la houille, qui restait cependant inférieure aux besoins. La production de minerai de fer, en grande partie exportée, fit plus que décupler. Ce fut la base de l’enrichissement du Pays basque, avec pour centre Bilbao, où prospérèrent la sidérurgie, les constructions navales et la banque. L’industrie cotonnière et lainière catalane bénéficia du protectionnisme après 1891, mais elle fut durement atteinte par la ruine du commerce colonial. Sous le règne d’Alphonse XIII, on note un déclin des exportations minières, mais de grands progrès de la production de la houille et de l’énergie électrique, ainsi que de la sidérurgie. Les deux moments particulièrement favorables pour l’économie furent la guerre de 1914-1918 et la dictature de Primo de Rivera.
6. La IIe République et la guerre civile (1931-1939)
Les événements qui se sont déroulés pendant la brève durée de la IIe République et au cours de la guerre civile ont donné lieu à une énorme littérature où la propagande tient beaucoup de place. Il est difficile d’en présenter une vue objective.
Causes de la guerre civile
On a recherché les causes lointaines de cette crise d’une ampleur inaccoutumée dans le déséquilibre profond dont souffrait la société espagnole, dans la répartition très inégale de la propriété, surtout dans le Sud, dans la faiblesse de la bourgeoisie et des classes moyennes.
Il semble bien que l’Espagne ait manqué d’une base solide pour le fonctionnement d’une véritable démocratie. Ajoutons qu’à cette époque de grandes luttes idéologiques entre communisme, fascisme et libéralisme se déroulent en Europe et que l’écho en a retenti en Espagne. De même pour les conséquences de la crise économique mondiale qui débute en 1929. Elle a stoppé l’émigration, augmenté la pression démographique et amené un effondrement du commerce extérieur, qui est descendu au tiers de ce qu’il était sous Primo de Rivera. La production minière et sidérurgique a subi un recul. Le nombre des chômeurs atteignit un niveau inquiétant (675 000 en 1936). Seuls éléments favorables dans ce tableau, les bonnes récoltes de blé de 1932 et 1934 et une prospérité relative de l’industrie textile catalane. Pendant la IIe République, l’exaspération de tous les conflits, entre possédants et prolétaires, entre catholiques et anticléricaux, entre centralistes et régionalistes ne rendait possible que la révolution ou la dictature militaire. Et cela d’autant plus que, de part et d’autre, on n’écartait nullement le recours à la force. Dans l’armée revivait l’ancienne tradition des pronunciamientos. Du côté des masses ouvrières et chez les paysans les plus misérables dominait l’esprit révolutionnaire. Nulle part l’anarcho-syndicalisme, groupé dans la C.N.T. et poussé par les éléments beaucoup plus actifs de la F.A.I. (Federación anarquista ibérica), n’était aussi puissant. Et si le communisme ne comptait que peu de militants, toute une fraction du parti socialiste et de l’U.G.T., menée par Largo Caballero, n’était plus disposée à se contenter de simples réformes. La constitution, en 1933, d’un nouveau parti réunissant la Phalange de José Antonio Primo de Rivera, fils du dictateur, et les Juntes offensives national-syndicalistes (J.O.N.S.) augmentait encore le nombre des partisans de la manière forte. C’est ainsi qu’on en arriva au terrible affrontement de 1936.
La IIe République
En 1931, les perspectives ne paraissaient pas aussi sombres, et c’est dans une atmosphère d’enthousiasme et dans le calme que s’effectua le changement de régime. Un gouvernement provisoire se forma sous la présidence d’un ancien ministre de la monarchie, Alcalá Zamora. Il réunissait des opinions très diverses : républicains conservateurs (Miguel Maura), radicaux (Alejandro Lerroux), radicaux-socialistes et Action républicaine (Manuel Azaña), socialistes modérés (Indalecio Prieto) ou avancés (Largo Caballero), catalanistes et autonomistes galiciens (Casares Quíroga). Malgré la mauvaise impression causée par l’incendie de quelques couvents à Madrid, les élections de juin 1931 donnèrent une énorme majorité à cette coalition où les éléments de gauche étaient prépondérants. En Catalogne, en particulier, un parti nouveau, l’Esquerra, supplantait la vieille Lliga, plus modérée. Cette région avait mis à sa tête, dès le 14 avril, un fougueux partisan de l’autonomie, le colonel Macía, qui s’était hâté de proclamer la République catalane. Le gouvernement évita la rupture en promettant une large autonomie. Très vite, les difficultés s’accumulèrent. Les articles anticléricaux insérés dans le projet de constitution amenèrent la démission d’Alcalá Zamora et de Maura. Cependant Alcalá Zamora accepta la présidence de la République, laissant la direction des affaires à Azaña, qui forma un gouvernement orienté plus à gauche (novembre).
L’œuvre réformatrice d’Azaña
Azaña resta au pouvoir jusqu’à l’été de 1933 et entreprit une œuvre de grande envergure qui visait non seulement à l’instauration d’un nouveau régime, mais encore à des transformations profondes de la société. La nouvelle Constitution établit une république de travailleurs, laïque et parlementaire, avec une assemblée unique. Elle laissait la porte ouverte à une organisation semi-fédérale de l’État, pour donner satisfaction aux aspirations autonomistes des Catalans, des Basques, et même des Galiciens. Ayant pris le portefeuille de la Guerre, Azaña réalisa une réforme militaire, en offrant aux officiers qui ne voulaient pas prêter serment de fidélité à la République de prendre leur retraite à des conditions avantageuses. Cela permit de ramener le nombre des officiers, dénoncé depuis longtemps comme excessif, à un chiffre plus en rapport avec les effectifs de la troupe. Beaucoup plus hasardeuse fut la politique anticléricale, qui se manifesta notamment par la sécularisation de l’enseignement, l’expulsion des Jésuites et l’introduction du divorce. L’opposition de tendance monarchiste, très faible sur le terrain parlementaire, tenta en août 1932, par l’entremise du général Sanjurjo, un pronunciamiento qui échoua. Cet événement facilita le vote des projets de réforme agraire dont la discussion traînait. Ils avaient pour but de faire disparaître les latifundia, de pénaliser l’absentéisme et de faire accéder les paysans à la propriété. Dans la première version du projet, les expropriations devaient comporter une indemnité, ce qui subordonnait la réalisation de la réforme aux possibilités financières. Le coup d’État manqué de Sanjurjo permit à Azaña d’accélérer la procédure, en confisquant les biens considérables de la noblesse, accusée de complicité. Par ailleurs, il fit voter le statut catalan. Le point faible de son gouvernement fut l’opposition qu’il rencontra de la part des anarchistes, qui trouvaient que la réforme agraire était trop lente.
Un corps de police nouveau, la Garde d’assaut, fut chargé de réprimer les émeutes, dont la plus sanglante fut l’affaire de Casas Viejas en Andalousie.
L’agitation politique
Les réformes entreprises par Azaña, qui ébranlaient les grands corps traditionnels, armée et Église, et qui frappaient les grands propriétaires, ainsi que l’agitation anarchiste suscitèrent une inquiétude croissante, non seulement dans les milieux visés, mais aussi dans les classes moyennes et une partie de la paysannerie. On le vit bien aux élections de novembre 1933 où la gauche fut écrasée, la majorité se partageant entre les radicaux qui avaient évolué vers la modération et une coalition des droites (C.E.D.A.) regroupant, avec les monarchistes alphonsistes ou carlistes, des éléments d’inspiration démocrate chrétienne, mais assez conservateurs, qui n’avaient pas pris parti officiellement sur la question du régime, et dont le chef était un professeur de droit, Gil Robles. Le pouvoir revint aux radicaux, soutenus par la C.E.D.A. L’année suivante, le rapprochement entre Lerroux et Gil Robles se traduisit par l’entrée de trois ministres « cédistes » au gouvernement. Les partis de gauche recoururent alors à l’insurrection. À Barcelone, où Companys, successeur du colonel Maciá, proclama l’État catalan, elle n’eut aucun succès. Mais, dans les Asturies, où socialistes et anarchistes avaient formé un front commun, elle tint pendant une quinzaine de jours la région minière, et il fallut une intervention de l’armée, dirigée depuis Madrid par le général Franco, pour la réduire. La coalition gouvernementale en sortit fortifiée. Dans toute l’Espagne, de nombreuses personnalités et militants de gauche furent emprisonnés. La réforme agraire d’Azaña fut annulée par le vote d’une nouvelle loi qui ne permettait plus l’accession à la propriété qu’à un rythme très lent. Le gouvernement parut se laisser influencer par les partisans d’une réaction sociale et les adversaires de l’autonomisme catalan. Un scandale financier ruina la popularité de Lerroux, et le président de la République chargea un gouvernement de transition de convoquer un nouveau Parlement. Aux élections de février 1936, les partis de gauche s’unirent en un Front populaire qui remporta la majorité des sièges. Leur succès était dû à la propagande en faveur de l’amnistie, à l’échec de la réforme agraire et à l’intervention du vote anarchiste. La droite se maintint mieux que le centre, qui fut écrasé.
Azaña remplaça Alcalá Zamora à la présidence de la République et chargea Casares Quíroga de former un ministère auquel les socialistes, chez qui la tendance révolutionnaire devenait prédominante, ne participèrent pas. L’ordre public fut troublé : des églises furent brûlées, des rencontres sanglantes opposèrent militants d’extrême gauche et phalangistes. Aux Cortes, les chefs de l’opposition, Gil Robles et Calvo Sotelo, dénoncèrent l’incapacité du gouvernement dans une atmosphère passionnée. Le 13 juillet, Calvo Sotelo était assassiné, en représailles du meurtre d’un lieutenant de gardes d’assaut.
La guerre civile
Le soulèvement
C’est dans ce climat de violence que se produisit ce qu’on appelle le soulèvement (el alzamiento). Il se préparait depuis le mois de mars dans les milieux militaires. Les généraux Franco et Goded ayant été envoyés respectivement aux Canaries et aux Baléares, c’est le général Mola, gouverneur de Pampelune, qui tint en mains les fils de la conspiration et qui négocia avec les carlistes. Le meurtre de Calvo Sotelo souda la coalition des opposants. Le soulèvement commença le 17 juillet à Melilla. Franco quitta en avion les Canaries et vint prendre le commandement des troupes du Maroc. Mola, appuyé par les requetés (carlistes de Navarre), prit la direction des opérations au Nord. Il y eut quelques jours d’extrême confusion. Le coup d’État réussit assez facilement à Saragosse, en Vieille-Castille et en Galice, la République conservant le littoral cantabrique. En Andalousie, les militaires ne purent que contrôler quelques villes isolées mais importantes : Séville, avec le général Queipo de Llano, Cadix, Cordoue et Grenade. L’échec fut total à Madrid et à Barcelone, après que le nouveau gouvernement Giral se fut décidé à distribuer des armes aux milices ouvrières. Toute la façade méditerranéenne resta entre les mains des républicains. Dans l’ensemble, l’armée et la Garde civile avaient été favorables au soulèvement, mais non les gardes d’assaut ; elles s’étaient heurtées aux grandes organisations ouvrières. À la différence des pronunciamientos classiques, qui réussissaient ou échouaient rapidement, le mouvement militaire n’obtint qu’un demi-succès. L’Espagne se trouva partagée en deux zones où s’instaurèrent des régimes opposés. De chaque côté, la nécessité d’assurer ses arrières amena à sévir contre les adversaires politiques et le recours à des procédés de justice sommaire.
Les interventions étrangères
Les nationalistes, comme on les appela, compensèrent leur infériorité initiale en faisant passer en Andalousie les troupes du Maroc. Une colonne, marchant vers le nord, prit Badajoz, reliant ainsi la zone sud au reste des territoires contrôlés par le mouvement. Remontant la vallée du Tage, elle délivra les assiégés de l’Alcazar de Tolède et arriva aux portes de Madrid (octobre). Au nord, les troupes navarraises coupèrent la zone républicaine de la frontière française et conquirent le Guipúzcoa. C’est alors que le front commença à se stabiliser. Les interventions étrangères y contribuèrent. Dès le début, l’aide italienne avait été précieuse pour les nationalistes, et les républicains avaient obtenu quelques avions du gouvernement français. Un comité de non-intervention fut mis sur pied, sur l’initiative de la France et de l’Angleterre. Il ne put empêcher, du côté nationaliste, la présence massive de troupes italiennes et l’envoi d’un groupe de spécialistes allemands, la légion Condor, ainsi que des livraisons de matériel de guerre ; du côté républicain, des fournitures considérables de matériel par la Russie soviétique. À l’instigation du Komintern se constituèrent des brigades internationales. Elles contribuèrent à arrêter l’offensive adverse sur le front de Madrid.
Dès lors, la guerre se prolongea. En 1937, une tentative de débordement de Madrid, menée par les Italiens, échoua à Guadalajara, mais le général Franco conquit successivement la Biscaye, Santander et les Asturies, liquidant ainsi le front nord. En janvier 1938, les républicains prirent Teruel, mais ils en furent délogés le mois suivant. En mars, les nationalistes enfoncèrent le front d’Aragon et atteignirent bientôt la Méditerranée à Vinaroz, coupant la Catalogne du reste de la zone républicaine. L’offensive se poursuivit avec plus de lenteur vers Valence. Les républicains attaquèrent alors sur l’Èbre ; une bataille d’usure, qui dura jusqu’en novembre, épuisa leur potentiel militaire. Prenant l’offensive à la fin de décembre sur le front de Catalogne, les nationalistes arrivèrent en six semaines à la frontière. Plus de 400 000 personnes, civils ou militaires, se réfugièrent en France. Dans la zone Madrid-Valence, les partisans de la reddition l’emportèrent sur ceux de la guerre à outrance, et tout fut terminé le 31 mars.
Républicains et nationalistes
Que fut, pendant la durée de la guerre, la vie dans les deux zones ? Du côté républicain, le gouvernement Giral ne put empêcher une véritable révolution. Sauf au Pays basque, le culte catholique ne fut pas célébré et des milliers d’ecclésiastiques périrent. Le processus de collectivisation, prôné par les anarchistes et freiné par les communistes qui subordonnaient tout à la conduite de la guerre, atteignit son maximum, à la campagne en Aragon, dans les usines en Catalogne. En septembre 1936, Giral céda la place à Largo Caballero, qui forma un ministère où entrèrent des communistes et, peu après, des anarchistes. La coalition manquait de solidité ; le désaccord était patent entre communistes et anarchistes. En mai 1937, les deux camps s’opposèrent violemment à Barcelone. Largo Caballero fut remplacé par un autre socialiste, le Dr Negrín, qui confia le portefeuille de la Défense nationale à Prieto. Les anarchistes ne participèrent plus au gouvernement, et, jusqu’aux derniers jours de la guerre, l’influence communiste fut prépondérante, en raison de la nécessité absolue du soutien soviétique. Entre-temps, Prieto avait donné sa démission. Ce n’est qu’après la victoire des nationalistes en Catalogne que les communistes eurent le dessous.
Dans la zone nationaliste, c’était également une coalition qui soutenait les généraux. Elle comprenait les monarchistes alphonsistes et les amis de Gil Robles, mais les éléments les plus actifs étaient les carlistes et les phalangistes, ceux-ci privés de leur chef, José Antonio Primo de Rivera, emprisonné puis exécuté à Alicante. Ce sont apparemment les excès antireligieux commis dans l’autre zone qui contribuèrent le plus à cimenter cette coalition. Avec les encouragements de l’épiscopat, la guerre fut considérée comme une croisade. Tout d’abord n’avait été constituée qu’une junte militaire présidée par le général Cabanellas. La mort accidentelle de Sanjurjo, dès le début du soulèvement, facilita l’accès au pouvoir du général Franco, désigné comme chef de l’État et généralissime le 1er octobre 1936. En 1937, il réussit à associer dans un parti unique carlistes et phalangistes. Cette cohésion fut un des facteurs essentiels du succès.
C. L’ère franquiste
L’Espagne apparaît comme le prototype des nations européennes longtemps vouées à une sorte de fatalité autoritaire, et le régime franquiste comme le symbole de l’autoritarisme moderne en Europe. Pourtant, si la guerre d’Espagne a suscité des études nombreuses et approfondies, et si elle a pris une sorte de valeur universelle, la dictature issue de ce conflit n’a guère retenu l’attention que comme objet d’anathème. Le principe de la condamnation de ce régime étant acquis, il reste à en cerner les contenus et facettes multiples, à commencer par les facteurs qui peuvent expliquer la singulière longévité – trente-neuf années – de l’ère franquiste.
1. Les origines lointaines d’une dictature
Il ne s’agit pas de revenir sur le déroulement même de la guerre civile. Il va de soi que la dictature franquiste procède du soulèvement militaire du 18 juillet 1936, et qu’elle s’identifie plus directement au général Franco à partir du 1er octobre de la même année, lorsque le Caudillo s’arroge le titre de chef de l’État. Mais ce constat n’épuise pas l’essentiel, qui touche au conditionnement profond de la dynamique autoritaire incarnée par Franco.
Les effets du retard économique
Pour Lénine, la politique n’est que « de l’économie concentrée ». L’idée est fausse sous cette forme tranchée. Relativisée, elle introduit l’une des dimensions de la singularité politique de l’Espagne. Dans l’Europe du Nord et de l’Ouest, la naissance des régimes parlementaires qui préfigurent les gouvernements démocratiques reflète l’émergence d’une nouvelle élite économique puis politique – la fameuse bourgeoisie – capable de ravir le pouvoir à des élites plus anciennes. Systématiquement, le développement agricole, puis industriel, y assure plus que subsidiairement le bien-être croissant des masses. Dans cette perspective, il apparaît que, si l’industrialisation réussie entraîne la protestation ouvrière et la radicalisation politique, elle contient en même temps l’antidote d’une contestation trop violente des prolétaires qu’elle libère peu à peu de leur misère séculaire. La conjonction de ces deux aspects de la révolution capitaliste induit, en somme, le mariage possible de l’élitisme parlementaire et du suffrage universel, par-delà le progrès de la démocratie.
Or, les conditions de ce progrès ne se trouvent pas réunies en Espagne avant la seconde moitié du siècle présent. En 1936 encore, ce pays se caractérise toujours – par rapport à l’Europe occidentale et septentrionale – par un retard économique considérable. Retard qui revêt deux visages. D’une part, l’Espagne rate à la fin du XIXe siècle sa révolution industrielle au sens propre. Si l’industrie textile est à sa mesure et permet la consolidation d’un îlot économique moderne en Catalogne, l’essor de l’industrie lourde – sidérurgie en particulier – y est freiné par l’étroitesse de son marché et le réflexe malthusien des détenteurs de capitaux. De la sorte, nulle classe dirigeante véritablement nouvelle et conquérante sur le plan politique n’y émerge à l’échelle nationale, pour se transformer en ferment d’un parlementarisme authentique. Ou plutôt, cette classe libérale se circonscrit-elle aux rares régions périphériques modernisées au niveau de l’économie que sont la Catalogne et le Pays basque. D’où le conflit potentiel, puis manifeste, qui se déclenche entre le pouvoir politique madrilène, crispé sur les attributs d’un centralisme étatique débile, et le pouvoir économique basco-catalan. Conflit qui débouche sur la revendication autonomiste de ces deux provinces, sur l’affirmation de leur identité démocratique particulière à l’échelon local, mais assez indifférente à l’avenir de la démocratie dans l’ensemble du pays.
La question agraire
D’autre part, cet échec industriel va de pair avec la persistance d’une structure agraire archaïque et socialement pernicieuse dans la majeure partie du territoire national. Certes, l’Espagne connaît pendant la première moitié du XIXe siècle une espèce de réforme agraire – le « désamortissement » – apparentée à la redistribution foncière opérée en France pendant la Révolution, avec la vente à d’autres propriétaires des domaines ecclésiastiques, nobiliaires et communaux. Mais ce bouleversement n’est que façade. Il ne s’accompagne ni d’une diffusion réelle de la petite ou moyenne propriété paysanne, ni de la formation à un niveau suffisant d’une catégorie de grands entrepreneurs agricoles modernes, capables par la suite d’alimenter par leurs initiatives et leurs investissements la croissance industrielle. En réalité, les immenses domaines de la noblesse ne changent guère de main. De leur côté, ceux de l’Église sont accaparés au même titre que les terrains communaux par une bourgeoisie dont l’idéal consiste à vivre aussi paisiblement que possible de la rente foncière.
Ce mécanisme n’explique pas seulement la carence de l’élite bourgeoise en Espagne, son incapacité à acquérir la suprématie matérielle qui lui aurait permis de se saisir du pouvoir et d’enraciner un parlementarisme prédémocratique. Elle explique corollairement l’aggravation redoutable de la menace paysanne dans les zones latifundiaires de Castille, d’Andalousie et d’Estrémadure. Déjà misérables avant le désamortissement, les masses rurales voient leur sort empirer en vertu de la concentration foncière renforcée par cette mesure. En conséquence, l’état de révolte endémique de la paysannerie espagnole se développe jusqu’à la Première Guerre mondiale, état de révolte qui entraîne d’abord des soulèvements armés extrêmement violents dans les provinces du Sud, ensuite la diffusion de l’anarchisme comme expression politique privilégiée du prolétariat des campagnes, puis des villes touchées par l’exode rural. En effet, le retard économique ne réduit pas l’attrait du mirage urbain sur les paysans. En revanche, il rend vain l’espoir d’apaisement social justifié ailleurs par l’issue industrielle. Dès lors, la pierre d’achoppement de l’édification, en Espagne, d’un régime parlementaire porteur d’un devenir démocratique ne tient pas uniquement à l’inadaptation de la classe politique. Elle relève également de ce que le développement d’une pratique honnête du suffrage universel semble comporter le risque d’un déferlement populaire irrépressible, d’une vengeance apocalyptique des paysans sans lopin et des ouvriers sans travail, exaltés par l’idéal libertaire d’une société sans propriétaire, sans État et sans autre religion que l’anarchisme des damnés de la terre.
Le parlementarisme comme fiction
De façon paradoxale à première vue, ce substrat ne fait pas obstacle, à la fin du XIXe siècle, à la naissance d’un gouvernement de style parlementaire. Arbitre direct du jeu politique jusqu’en 1876, l’armée se trouve reléguée alors en position de réserve, laissant la prééminence au pouvoir civil. Mais ce régime parlementaire n’est que fiction, simulation païenne de l’orthodoxie libérale en vigueur en Angleterre ou en France. La classe politique, renouvelée, qui prend figure à partir de ce moment, recouvre une coalition disparate des intérêts terriens de l’Espagne traditionnelle et des intérêts financiers de l’Espagne modernisée. Pour elle, le parlementarisme ne représente qu’une procédure de conciliation au sommet entre les leaders de ses diverses fractions. Mais si ces procédures s’intègrent quant à la forme dans une monarchie constitutionnelle et représentative, elles contredisent, en fait, la dynamique d’élargissement de la participation politique, ailleurs caractéristique des régimes électifs. À l’inverse, les artisans du simulacre parlementaire espagnol se préoccupent, avant toute chose, de se prémunir par tous les moyens contre les aléas d’un suffrage universel instauré à la lettre dans les années 1880. Ils n’imaginent pas un instant que le parlementarisme puisse jouer un rôle d’amortisseur de l’évolution démocratique, qu’il ne peut que se discréditer s’il n’apparaît que comme le rempart d’une oligarchie.
Ainsi, l’expérience parlementaire des années 1876-1923 équivaut pour les masses à une démonstration systématique de la fraude électorale et de la corruption des mœurs politiques. De plus, elle ne s’accompagne même pas de la manifestation d’une qualité quelque peu édifiante des débats parlementaires, vidés de leur substance par les combinaisons secrètes des chefs de parti. Ces vices profonds entraînent l’abstention des électeurs conscients de ce que les scrutins ne sont qu’une parodie. Plus largement, ils privent le parlementarisme de sa légitimité démocratique aux yeux des masses ; dans le même temps, ils font obstacle à l’apprentissage politique d’une élite démocratique et à la naissance d’un système de partis donnant leur place réelle aux courants populaires. Dans ce contexte, la dictature exercée de 1923 à 1930 par le général Primo de Rivera ne fait – aux yeux de la grande majorité des Espagnols – que tirer la conclusion de l’usure d’un parlementarisme perverti. Dans ce contexte également, la parenthèse républicaine des années 1931-1936 est trop brève pour porter remède au handicap démocratique de l’Espagne. La crainte du déferlement populaire ne s’est pas estompée chez les modérés ou les nantis, tandis que les dirigeants républicains ne peuvent éviter ni les concessions verbales à l’idéalisme révolutionnaire du prolétariat, ni la faiblesse réelle devant les désordres qu’il provoque en 1936.
2. Bases socio-politiques et orientations idéologiques
L’image selon laquelle l’État franquiste procéderait de l’affrontement de deux fractions inconciliables de la nation espagnole n’est donc pas inexacte. C’est pourquoi on contreviendra ici à l’usage courant qui consiste à examiner au préalable les institutions d’un régime pour situer d’abord le spectre politique de la « nation franquiste ».
L’armée
L’armée est à l’origine même de la dictature du général Franco, t demeure jusqu’à la fin son pilier central. Les généraux insurgés en juillet 1936 optent d’abord pour un gouvernement militaire collégial dont la présidence revient à l’aîné d’entre eux, le général Cabanellas. Deux mois plus tard, si leur quête d’un chef unique et plus prestigieux les conduit à faire appel à Francisco Franco, ils entendent que le mandat qui lui est confié le 29 septembre ne le soit qu’à titre provisoire, qu’il se limite aux fonctions de chef du gouvernement. D’où l’équivoque fondamentale créée par le décret du 1er octobre 1936 et la loi du 8 août 1939, dans lesquels le Caudillo s’autoproclame chef de l’État pour la durée de la guerre, puis se confirme ce titre à vie.
Pourtant, ces manières de révolution de palais ne lui aliènent pas l’appui de l’armée. D’une part, les chefs militaires sont divisés dans leurs orientations politiques. Si la plupart sont royalistes, les uns demeurent fidèles à une conception légitimiste d’un autre âge, le carlisme, tandis que d’autres souhaitent la restauration d’Alphonse XIII et d’une monarchie de style plus actuel. De plus, nombreux sont également les officiers liés à l’extrême droite de tendance fasciste, très hostiles aux précédents, ainsi que les militaires républicains rebelles au gouvernement issu du Front populaire, mais préoccupés seulement de la restauration d’un régime d’ordre légaliste. Par son habileté à ménager les susceptibilités de ces différents courants sans en laisser prévaloir aucun, Franco parvient à s’ériger non seulement en dictateur providentiel du nouvel État, mais en arbitre indispensable de l’armée elle-même.
Rassurée quant au maintien de son unité, satisfaite d’être enfin menée à la victoire après les humiliantes défaites de la guerre de Cuba et du Maroc, comblée de se voir reconnaître à nouveau la suprématie dans l’appareil de l’État, l’armée accepte de voir Franco assumer cette prééminence en son nom. Confortée dans son idée d’être la garante et l’expression primordiale de la cohésion nationale, elle comprend que le souci de préserver ce rang doit l’empêcher de contester ouvertement le pouvoir du Caudillo. Dans cette perspective, le franquisme apparaît tout à la fois comme une dictature militaire et comme le plus civil des régimes que l’Espagne ait connus depuis le XIXe siècle, dans la mesure où la présence de très nombreux généraux dans les gouvernements du général Franco va de pair avec une discipline quasi totale de l’armée sur le plan politique.
L’Église
Mais sans doute l’armée n’apporte-t-elle au régime franquiste que le renfort de la force brute, ou ne contribue-t-elle qu’à l’une de ses composantes idéologiques : celle qui touche à l’exaltation de l’unité nationale et à la condamnation absolue des séparatismes basque et catalan. Pour l’essentiel, cependant, la doctrine de l’« État nouveau » instauré à partir de 1936 procède de l’Église, au point que le franquisme apparaît comme un national-catholicisme bien plus que comme un avatar ibérique du fascisme européen.
Pourtant, si la plus grande partie du clergé et des masses catholiques se rallie d’enthousiasme au soulèvement militaire, l’attitude de la hiérarchie ecclésiastique et du Vatican demeure ambiguë. C’est que, au début, l’Église entend négocier chèrement sa reconnaissance explicite de la dictature, qu’elle est gênée aussi par le problème créé par la fidélité des catholiques basques à la République. C’est, ensuite, qu’elle veut non seulement voir rétablir ses privilèges passés touchant au retour au caractère confessionnel de l’État, à la suppression du divorce, à son monopole de fait sur l’enseignement secondaire, mais qu’elle ambitionne également de mettre l’épisode franquiste à profit pour opérer la reconquête des masses populaires devenues rebelles à son influence. D’où, après le satisfecit appuyé donné le 1er juillet 1937 par les évêques espagnols à Franco, les conflits d’abord mineurs qui surgissent entre l’autorité ecclésiastique et le pouvoir, s’agissant de la censure de la presse, du statut des organisations étudiantes et ouvrières, et toujours de l’enseignement. D’où encore, à partir de 1965, la détérioration profonde des relations Église-État, qui débouche sur la rupture postconciliaire, sur les arrestations de prêtres, sur la participation décisive des militants catholiques à l’opposition modérée puis ouvrière.
Mais l’opportunité de ce retournement final ne contrevient pas à l’essentiel. D’une part, à l’emprunt par le régime franquiste des principes du corporatisme catholique comme fondement doctrinal du syndicat unique et d’un système représentatif excluant les partis au profit d’une structuration électorale familiale et professionnelle. D’autre part, à l’entrée d’un nombre imposant de catholiques dans l’appareil du pouvoir et à la caution qu’ils lui apportent par là, qu’il s’agisse des prélats figurant de droit – jusqu’en 1975 – dans les assemblées du régime, des ministres réputés « catholiques » présents dans tous les gouvernements, ou des personnages de moindre rang participant également à l’exercice de l’autorité. Représentants officieux du catholicisme qui, dans le cas des ministres et des « ministrables » en particulier, s’organisent dans ces substituts de partis que sont les coteries confessionnelles issues dans un premier temps de l’Action catholique, et marquées dans un second temps par la présence de membres de l’Opus Dei.
La Phalange
L’existence de ces coteries confessionnelles ne contredit que superficiellement la logique de parti unique dont se réclame jusqu’au bout l’État franquiste. Mais si la Phalange représente une concession au style totalitaire et fasciste de la fin des années trente, elle ne correspond pas pour autant à un courant politique prédominant, encore moins à une force sociale.
En réalité, les phalangistes et autres adeptes des petits groupes fascistes d’avant 1936 ne sont que des trublions habiles à l’exercice de la violence anticommuniste, ou des intellectuels parfois doués, mais de statut marginal. La guerre leur permet d’assouvir leurs rancunes sur les arrières du front quand les militaires le tolèrent. Elle leur procure aussi l’avantage d’attirer des centaines de milliers d’adhérents, dont beaucoup conçoivent leur carte de fasciste patenté comme un blanc-seing contre la répression. Soucieux de parer son pouvoir personnel du label d’un parti unificateur, préoccupé aussi de canaliser les bonnes volontés dans le cadre d’une organisation politique contrôlée directement par l’État, le général Franco découvre alors les mérites du plus notoire de ces rassemblements, qui est précisément la Phalange.
Mais le monopole politique octroyé à celle-ci par le décret d’unification du 19 avril 1937 la condamne en fait à l’impuissance. La Phalange promue au rang de parti unique par la grâce de Franco n’est pas seulement le hâvre offert aux ardeurs politiques tout à la fois anticommunistes et relativement laïcisantes des petits-bourgeois fascistes. Elle constitue dorénavant l’atelier idéologique officiel du régime, étant entendu que celui-ci doit produire une doctrine mêlant la condamnation du bolchevisme à un cléricalisme acceptable, ce qui est évidemment la source de désillusions amères pour les phalangistes anticléricaux de vieille obédience. De surcroît, la Phalange nouvelle devient le melting-pot de l’ensemble des secteurs conservateurs ou réactionnaires espagnols, des démocrates-chrétiens aux légitimistes carlistes, en passant par les monarchistes ordinaires, les nationalistes illuminés de toutes tendances et les phalangistes au sens strict. Loin d’être explosif, le cocktail annule chacune de ses composantes, conformément au dessein du Caudillo. Cela en dépit de velléités de révolte d’un appareil phalangiste qui rêve de voler de ses propres ailes, qui tente en 1940 et en 1941 d’investir la société par le biais du syndicalisme d’État, et qui reprend une dernière fois l’offensive entre 1953 et 1957, pour contrecarrer la percée victorieuse des monarchistes puis des technocrates catholiques. Mais la Phalange n’est plus alors que l’ombre d’un parti unique subalterne dès l’origine. Elle perd même son nom pour s’intituler plus sobrement Mouvement national après 1957. Les mauvais plaisants disaient que le terme de Mouvement faisait référence aux nombreux déplacements qu’effectuaient les responsables et les membres de leur famille dans des voitures de fonction...
Les appuis populaires
L’armée aussi bien que l’Église et la Phalange, à son niveau dérisoire dans les dernières années, représentent des éléments de l’ossature du franquisme plutôt que des milieux sociaux. Mais la référence à ces piliers du régime – selon l’expression consacrée à l’époque – ne doit pas faire négliger la considération des appuis plus diffus du régime dans la société espagnole. Le franquisme est populaire à sa manière. S’il va de soi que les ouvriers ne le soutiennent guère, que la majorité des Catalans et des Basques rejettent la dictature dès le premier jour, celle-ci ne bénéficie pas uniquement des sympathies naturelles des grands propriétaires terriens ou de la haute bourgeoisie industrielle et financière. Dès les premières semaines, également, les outrances anticléricales de la République puis le massacre, toléré par elle, de 6 000 prêtres et religieux font que la population de sensibilité catholique voie en Franco un sauveur. Par la suite, la dureté de la vie en zone demeurée républicaine jusqu’en 1939 induit le retournement politique d’une fraction complémentaire et non négligeable des classes moyennes. Enfin, l’amélioration spectaculaire du niveau de vie survenue en Espagne, à partir de 1960, se conjugue à l’oubli progressif des horreurs de la répression de 1936-1944 pour favoriser l’expression discrète d’une sorte de neutralité bienveillante de la majorité des Espagnols à l’endroit du régime franquiste, hors les îlots irréductibles de Catalogne et du Pays basque.
Ainsi, la dictature jouit dès l’origine d’un soutien massif chez les petits et moyens exploitants agricoles, de même que dans les classes moyennes castillanes, andalouses ou galiciennes. Le temps passant, elle acquiert en outre la sympathie tacite de catégories de population véritablement populaires, l’usure finale de sa légitimité résultant plus de la relève des générations marquées par la guerre civile que d’un revirement idéologique ou de l’action de l’opposition clandestine.
3. L’État franquiste
Même si les institutions d’un régime autoritaire revêtent en général moins d’importance pratique que celles d’un régime démocratique, on ne peut oublier totalement celles de l’État franquiste. Reste, toutefois, qu’il convient de distinguer à cet égard l’aspect édifiant représenté par l’agencement formel d’un pouvoir défini par une série de lois de catégorie constitutionnelle, de son aspect efficient lié longtemps à l’autorité absolue du général Franco.
L’édifice institutionnel
La loi du 8 août 1939 concentre tous les pouvoirs sur la personne du chef de l’État, y compris le pouvoir législatif et le pouvoir constituant. Par la suite, une série d’additions vient compléter l’édifice, afin de le rendre plus conforme au langage des démocraties triomphantes sans en modifier la nature autoritaire quant au fond.
Dès le 17 juillet 1942, une loi de rang constitutionnel restaure l’appellation de Cortes pour désigner la nouvelle assemblée corporatiste du régime, dont il n’est évidemment pas question qu’elle soit élue au suffrage universel, ni qu’elle excède son rôle de chambre d’acclamation. Après la victoire alliée, la loi du 22 octobre 1945 autorise le chef de l’État à faire approuver par référendum toute mesure qu’il souhaiterait revêtir des apparences de la légitimité populaire. Approuvée en vertu de cette procédure, la « loi de succession » du 26 juillet 1947 crée la catégorie des lois fondamentales du régime, à laquelle se trouvent rattachées les deux lois précédentes, et que doivent compléter d’autres textes de rang constitutionnel. Elle confirme simultanément que Franco exerce la magistrature suprême sans limitation de temps, précise les modalités de son remplacement pour le cas où il n’y aurait pas pourvu lui-même, affirme enfin le caractère monarchique de l’État espagnol. L’Espagne est un royaume sans roi, dont le Caudillo instaurera, quand il le jugera bon, la dynastie régnante.
Après une longue hésitation, la loi du 26 juillet 1957 apporte une retouche au système en distinguant les fonctions de chef de l’État et de chef du gouvernement, étant entendu que le général Franco continuera à cumuler ces fonctions aussi longtemps qu’il le voudra. Enfin, la loi organique de l’État promulguée le 10 janvier 1967 revoit le détail de certains mécanismes, notamment en ce qui concerne l’élection directe au suffrage universel dans les faits d’un tiers des membres des Cortes. « Tout étant lié et bien attaché », selon l’expression même de Franco, il ne lui reste plus qu’à se désigner un héritier présomptif. Ce qu’il fait au bénéfice du prince Juan Carlos de Bourbon le 23 juillet 1969. Le futur roi d’Espagne sera le petit-fils d’Alphonse XIII, détrôné en 1931. Toutefois, il devra sa légitimité non à l’hérédité dynastique, mais à l’investiture charismatique du Caudillo « par la grâce de Dieu ».
Le dictateur
De la même façon que les droits politiques des Espagnols n’ont rien à voir avec les généreux principes énoncés dans la charte – de rang également constitutionnel – promulguée le 17 juillet 1945, l’investiture présomptive que Franco octroie à son successeur illustre en fait la réalité du pouvoir « franquiste », par-delà la lettre des lois fondamentales.
Franco gouverne de façon autocratique de 1936 à 1967, s’entourant de collaborateurs qui n’ont de responsabilité qu’envers lui, à commencer par les ministres. Après ce moment, le Caudillo vieillissant s’appuie davantage sur celui qu’on appellera son éminence grise : l’amiral Carrero Blanco, élevé à la vice-présidence du gouvernement de 1967 à 1973, et promu à sa présidence en juin 1973, six mois avant son assassinat. Toutefois, Franco ne délègue vraiment le pouvoir que cette dernière année, en faveur de l’amiral puis de son successeur à la tête du gouvernement, Carlos Arias Navarro.
Mais le plus remarquable est peut-être le style de son autorité longtemps absolue. Il n’y a nulle majesté chez Franco. Incontestable à un certain niveau d’habileté de manœuvre, son génie madré consiste à régir efficacement le jeu de balance entre les hommes dans lesquels se reconnaissent les forces conservatrices concurrentes, à choisir parmi eux ceux qui paraissent les plus dociles ou les mieux adaptés à la conjoncture politique, sans perdre pour autant leur qualité essentielle de mandataires d’un secteur donné. Une fois choisis, ces hommes élevés au rang de ministres n’ont guère que des rapports bilatéraux avec le Caudillo, qui leur transmet ses instructions plutôt qu’il ne leur demande d’élaborer une politique. Les Conseils des ministres, maintenus, ne constituent donc pas le lieu de discussion d’un cabinet véritable, leur rôle essentiel consistant seulement à permettre à Franco d’évaluer le « moral » de ses collaborateurs, ou de juger de leurs relations réciproques. Dans cette perspective, le franquisme n’est pas seulement un type de régime. Il désigne aussi un mode de pouvoir personnel, fondé sur l’arbitrage immobiliste exercé par un dictateur atypique, taciturne et distant entre des soutiens politiques concurrents mais condamnés à s’entendre.
4. Les phases du franquisme
Cet arbitrage tend, en définitive, à annuler les forces sur lesquelles il s’exerce en n’en laissant prévaloir aucune. La règle d’or du franquisme est son immobilisme, qui correspond d’ailleurs à l’exigence conservatrice de ses partisans aussi bien qu’au tempérament désabusé de son chef. Paradoxalement, pourtant, l’Espagne franquiste des dernières années n’a plus grand-chose de commun avec celle de 1939 ou de 1950, en ce qui concerne son articulation politique interne mais plus encore sa stratégie extérieure et – surtout – sa réalité matérielle et culturelle. Mais, plutôt que d’évolution, mieux vaut parler sans doute de phases de l’ère franquiste, obéissant chacune à la logique d’un environnement nouveau.
Velléités totalitaires et non-belligérance
La première de ces phases, qui couvre les années 1939-1944, tend souvent à caractériser l’ensemble du régime pour qui le réduit à un autoritarisme « fasciste », homologue des dictatures mussolinienne et hitlérienne. Mais probablement faut-il rappeler que le franquisme des origines est infiniment plus répressif et sanglant que le fascisme italien, à tout le moins. En réalité, le franquisme des années immédiatement postérieures à la guerre civile achève la contre-révolution entreprise depuis 1936, mais demeurée inachevée dans les territoires contrôlés jusqu’à leur défaite finale par les républicains.
Cette opération réactionnaire est pour une part une contre-réforme agraire, une remise en ordre violente des zones rurales collectivisées par les communistes ou les anarchistes. Elle se présente plus cruellement encore, d’autre part, comme une « solution finale » visant à l’élimination physique des militants ouvriers ou de gauche demeurés dans le pays. Dans cet esprit, on procède à 192 000 exécutions légales du 1er avril 1939 au 30 juin 1944, sans compter les assassinats perpétrés par tous ceux qui s’attribuent le droit de venir puiser leur contingent de victimes dans les prisons pendant les mois qui suivent la victoire. Prisons ou camps de concentration qui rassemblent des centaines de milliers d’ex-soldats loyalistes en 1940-1941, astreints ensuite à un long service expiatoire plutôt que militaire dans les unités disciplinaires de l’armée nationale.
Cette mise au pas sanglante de la classe ouvrière constitue bien l’essentiel, qui s’apparente à la répression de la Commune de Paris par les versaillais plutôt qu’au fascisme, et répond au vœu des grands propriétaires, des industriels, mais aussi d’une masse petite bourgeoise et paysanne qui assiste au spectacle avec une sorte de fascination satisfaite. Le fascisme est présent au travers de la Phalange, il est vrai, et celle-ci représente sans conteste le travestissement du régime à cette époque favorable aux puissances de l’Axe. Mais Franco tient la gageure de laisser l’Espagne en dehors de la guerre mondiale, en dépit des pressions germano-italiennes. Peu reconnaissant pour l’aide décisive reçue de 1936 à 1939, le Caudillo se contente de passer de la neutralité à la ... non-belligérance en juin 1940, pour revenir d’ailleurs à la neutralité en 1944, lorsque les choses se gâtent pour l’Allemagne. La gesticulation fasciste permet de temporiser, de démontrer vis-à-vis de l’Axe une fraternité oratoire. De surcroît, elle offre une issue aux aspirations généreuses de ceux des soutiens du régime qui se sentent l’âme plébéienne, à qui la répression anti-ouvrière peut répugner à la limite. Le secteur fasciste de la Phalange connaît alors sa période faste, où les militaires et les évêques eux-mêmes jugent bon de saluer le bras tendu, et où les « nationaux syndicalistes », comme Gerardo Salvador Merino, se voient déjà en rédempteurs d’une classe ouvrière convertie à un franquisme libéré des banquiers et de l’aristocratie latifundiaire.
Les catholiques au pouvoir ; le pacte hispano-américain
Dès 1944, toutefois, la situation internationale évolue dans un sens peu conforme à ces orientations mollement totalitaires et furieusement réactionnaires. L’automne de la même année et le printemps de 1945 sont vécus par les Espagnols apeurés ou euphoriques comme une veillée d’armes précédant le départ inéluctable de Franco. Les républicains en exil se réorganisent, font pression sur les alliés pour obtenir une condamnation officielle de la dictature, qui n’est d’ailleurs prononcée qu’en 1946. De leur côté, les milieux conservateurs se détournent eux-mêmes du Caudillo, qu’il s’agisse des monarchistes ou de l’Église. Le Vatican, en particulier, prend l’initiative d’un contact avec les leaders du Parti socialiste, tandis que le primat d’Espagne, Mgr Pla i Deniel, requiert au nom de la « liberté chrétienne » une plus grande participation des citoyens au gouvernement du pays.
Le dictateur vilipendé répond à sa manière à cette objurgation. Dès juillet 1945, il fait promulguer une platonique déclaration des droits de l’homme dans la société franquiste, intitulée Charte des Espagnols. Il remanie parallèlement son gouvernement, en rendant plus discrète la place de la Phalange dans l’appareil du pouvoir, et surtout en faisant appel avec l’aval de l’épiscopat à des ministres issus de l’Action catholique. Cette mesure crée un temps l’illusion sur les velléités de libéralisation du régime.
Mais la dictature ne sera véritablement sauvée que par la guerre froide. Dès 1948, les États-Unis découvrent que la ferme autorité de Franco offre les meilleures garanties pour la stabilité politique de l’Espagne. Conviction qui débouche sur la signature des accords hispano-américains du 26 septembre 1953, véritable bouée de sauvetage pour l’économie en faillite et caution diplomatique quasi inespérée pour un gouvernement aux abois. De son côté, le Vatican était déjà sorti de ses tergiversations dans les semaines précédentes, avec la conclusion le 27 août d’un concordat constamment remis depuis 1938. L’Espagne franquiste reçoit presque dans le même temps l’onction occidentale et l’onction romaine.
Le franquisme du « miracle économique »
Vient cependant le moment où ce replâtrage ne suffit plus. Le fiasco économique menace encore au milieu des années cinquante. Même travesti en « gouvernement catholique », l’immobilisme total à l’intérieur devient impossible à maintenir. Le souvenir de la guerre civile s’estompant, la société espagnole bouge à nouveau, des cénacles d’intellectuels contestataires prennent vie, les grèves deviennent chaque année plus fréquentes et plus étendues à partir de 1956, les étudiants envahissent les rues de Madrid et de Barcelone. Surtout, les Espagnols ne se satisfont plus des conditions de vie médiocres qui sont les leurs ; ils aspirent à bénéficier au moins du bien-être matériel dont commencent à jouir les habitants des pays voisins.
Ayant épuisé et discrédité les équipes appelées par lui au pouvoir depuis 1939, le général Franco se tourne alors vers des hommes inconnus, techniciens réputés apolitiques mais supposés quelque peu libéraux, qui paraissent capables de procéder à la remise en marche économique du pays. La compétence professionnelle de ces nouveaux venus tranche avec l’amateurisme de leurs prédécesseurs. Ils présentent également la particularité d’être associés, abusivement ou non, à l’association catholique qu’est l’Opus Dei. Deux de ces « technocrates », imbus d’un catholicisme conservateur quant au fond mais modernisateur dans ses méthodes, entrent dans le cabinet constitué le 25 février 1957. Ils deviennent de plus en plus nombreux par la suite, étendant progressivement leur champ d’action du domaine économique au plan politique, au point que le gouvernement en place de 1969 à 1979 est qualifié de « monocolore technocratique ».
Le programme appliqué par les ministres technocrates tend à modifier profondément l’orientation économique du régime sans en altérer les traits politiques. Il consiste à revenir totalement sur le système autarcique appliqué depuis 1939, à ouvrir l’Espagne aux investissements étrangers et à mettre fin au dirigisme d’État. Les résultats incontestablement positifs de ce revirement sont connus, et on a parlé à leur propos de « miracle économique espagnol ». Effectivement, le caractère récent de la technologie importée en Espagne et le coût assez bas de sa main-d’œuvre créent un avantage comparatif qui permet au pays de réussir enfin sa révolution industrielle, plus encore que l’Italie ne l’avait fait après 1945. Les chiffres corroborent cette mutation, puisque l’indice de la production industrielle passe de 100 en 1962 à 379 en 1976, que le revenu par habitant s’élève du tiers du revenu français en 1954 à la moitié de celui-ci en 1976 également, et que la proportion des travailleurs agricoles diminue de 40 à 20 p. 100 de la population active au cours des quinze dernières années du franquisme.
5. Bilan de l’ère franquiste
Tel serait, quant au seul aspect matériel, le bilan de l’ère franquiste. Mais l’impact d’un bouleversement économique influe nécessairement sur la société environnante.
Des équilibres sociaux bouleversés
Aujourd’hui, les formes de consommation et les comportements urbains ne diffèrent plus guère à Madrid, Barcelone, Bilbao ou Valence de ce qu’ils sont à Paris, Milan ou Bruxelles. Au-delà, cette sorte de révolution passive qui coïncide avec les deux dernières décennies franquistes touche aussi les campagnes. Elle le fait d’abord d’une manière en quelque sorte physique, par le biais d’une migration rurale qui affecte un paysan sur quatre au cours de cette période. Elle le fait, encore, en vertu des conséquences globales de l’industrialisation. D’un côté, celle-ci n’est pas sans affecter l’agriculture elle-même, qui se « modernise » considérablement. De l’autre, l’industrialisation modifie de façon fondamentale l’équilibre général non seulement de l’économie, mais plus largement de la société dans son ensemble.
Le processus de développement que l’Espagne enregistre sous le franquisme donne le primat à la société industrielle et urbaine sur la société rurale. De la sorte, il réduit la dimension du problème agraire qui, d’obstacle primordial à l’alignement social et politique du pays sur les nations voisines, rétrograde au rang d’élément parmi d’autres de la spécificité espagnole, justiciable de solutions qui ne paraissent plus impliquer de cataclysme révolutionnaire. La réforme agraire cesse de se situer au cœur du débat politique. Parallèlement, ce processus de développement nivelle dans une certaine mesure les disparités économiques régionales, crée aux côtés de la Catalogne et du Pays basque d’autres pôles industriels parfois plus dynamiques et plus prospères que ces dernières provinces ; ainsi à Madrid, Saragosse ou Valence. La revendication autonomiste ne disparaît pas pour autant, mais elle se pose désormais en d’autres termes, plus nettement politiques et culturels.
Le changement religieux
En outre, le changement de la société espagnole se manifeste au niveau des systèmes de valeurs. L’effet second de la mutation économique a sa part dans l’évolution des mentalités, mais l’influence de l’environnement européen joue tout autant. L’impact des mass media, l’exemple des touristes étrangers et l’expérience des émigrants font que le divorce, la contraception, la liberté sexuelle ou l’éducation permissive des jeunes deviennent des idées familières aux Espagnols. Les attitudes religieuses, surtout, subissent une transformation profonde à partir des années soixante. Le catholicisme a façonné l’identité des Espagnols pendant des siècles, provoquant en 1936 encore la dernière des « guerres de religion » en Europe. Or, la transformation du milieu catholique et sacerdotal aussi bien que l’impact du IIe concile du Vatican modifient de fond en comble le clivage entre cléricaux et anticléricaux et font que l’Église déserte à partir de 1969-1970 le camp de la droite autoritaire et du franquisme pour se ranger dans celui de l’opposition à la dictature.
La « planification » de l’après-franquisme
Dès lors, toute une série d’obstacles séculaires à la démocratisation de l’Espagne semblent reculer de façon simultanée, comme si la modernisation entreprise tardivement sous l’égide de Franco, à seule fin de consolider les assises du régime autoritaire, aboutissait en réalité à engendrer enfin les conditions, jamais réunies jusqu’alors, de la consolidation du suffrage universel. Soit bien entendu le ralliement de l’Église et des catholiques à la démocratie, mais aussi la dédramatisation déjà évoquée de la question agraire, l’atténuation considérable du clivage entre un pays central sous-développé et un pays périphérique riche, l’abandon aussi par les élites espagnoles de leur malthusianisme économique et l’apparition d’une classe dirigeante renouvelée, homologue de celle des autres pays d’Europe. Tous facteurs dont la signification politique doit s’interpréter surtout à deux niveaux. Au niveau populaire, ils contribuent à l’effondrement de la tradition anarchiste qui avait miné le destin politique espagnol jusqu’en 1936, à son remplacement par des courants socialistes ou communistes plus compatibles avec la consolidation d’un État démocratique. Au niveau des classes moyennes comme des groupes dirigeants, ils mettent un terme à l’assimilation de tout élargissement de la participation politique à l’effondrement d’une société policée, engendrent au contraire un début de conviction quant à la valeur stabilisatrice d’une formule démocratique reposant sur le consentement honnêtement recueilli de la population.
Artisan volontaire ou non de ce bouleversement du contexte politique de l’Espagne au cours de ses quinze dernières années, le régime franquiste est de surcroît – de par l’action directe de Franco – le planificateur, minutieux cette fois, de la transition pacifique et sans rupture vers l’après-franquisme. L’invention par le Caudillo d’une formule successorale monarchique, aboutissant à la désignation du prince Juan Carlos comme son héritier, apparaissait anachronique et factice en son temps. Elle a assuré en fait la naissance d’un régime démocratique civil en Espagne, qui n’aurait probablement pas vu le jour ou pas duré plus de quelques mois sans la présence d’un roi respecté par l’armée. Reste, toutefois, que, lorsque le général Franco meurt le 20 novembre 1975, il ne lègue pas seulement un arbitre royal mais potentiellement démocratique à l’Espagne. Il lui laisse aussi l’armée, qui demeure la dernière des forces relevant de l’ancienne fatalité autoritaire espagnole, à moins d’y ajouter la sinistre violence séparatiste des Basques, renforcée peut-être par la répression franquiste.
D. De retour à la démocratie
Depuis les années 1970, l’Espagne a enregistré presque simultanément les trois « révolutions » – industrielle, socioculturelle puis démocratique – que la plupart des pays voisins ont affrontées de façon successive et sur près d’un siècle. De surcroît, il lui a fallu se réinventer un destin national et un État accepté de tous ses habitants. C’est dire que les défis devant lesquels les Espagnols se sont trouvés placés dépassaient le seul problème de l’aménagement d’un régime représentatif viable après trente-neuf années de dictature, et que les résultats obtenus dans ce domaine depuis la mort du général Franco n’en sont que plus remarquables, en dépit des lacunes que l’on relève encore.
1. L’Espagne rattrape l’Europe
L’image n’est pas fausse, d’une Espagne qui rattrape presque d’un coup tous les « trains » qu’elle avait manqués depuis le XVIIe siècle, qui passe en peu de temps, sur le plan matériel, d’un rang qui ne dépassait guère celui de la Turquie – vers 1950 – à celui de puissance industrielle de moyenne importance, en passe d’égaler la Grande-Bretagne dans la décennie de 1980. Reste qu’il faut cerner la nature et le revers de cette croissance, et en apprécier aussi l’impact socioculturel ambigu.
La croissance économique et son revers
Le bouleversement industriel de la fin de l’ère franquiste s’est traduit par l’accès de la majorité des Espagnols à ce qu’il est convenu d’appeler la consommation de masse. À cet égard, aucun indice n’apparaît plus significatif que celui de l’évolution de la distribution de la population active, en particulier de la régression spectaculaire de la part des travailleurs agricoles.
Mais le fait que l’Espagne rassemble, dès les années 1960, infiniment plus d’ouvriers, d’employés et de cadres que de paysans ne doit pas masquer les difficultés de ce changement, quand bien même il la fait entrer de manière irréversible dans la modernité. En un sens, la rapidité et la nature du développement espagnol ont accru la vulnérabilité du pays aux aléas de la conjoncture et aux soubresauts causés par la division internationale du travail. D’un côté, l’industrialisation de l’Espagne s’est accompagnée, pendant ses années fastes, d’un recours systématique à l’émigration de l’excédent de main-d’œuvre agricole. D’un autre côté, elle s’est trop fondée sur les facilités offertes par les investissements étrangers ou les emprunts sur le marché des capitaux extérieurs, ainsi que sur l’utilisation massive de licences de fabrication. Cette stratégie permettait de faire vite et de surmonter le handicap financier et technique des entrepreneurs nationaux. Mais elle comportait, d’abord, l’inconvénient de masquer artificiellement le sous-emploi. Elle entraînait, ensuite, le gonflement d’une dette externe qui atteint 21 milliards de dollars en 1982 (auxquels s’ajoutent les 6 milliards de la dette de l’État). Enfin et surtout, elle plaçait l’industrie espagnole sous l’étroite dépendance des firmes multinationales, françaises et italiennes puis américaines.
Si le fait n’est pas négatif en lui-même, et s’il explique pour beaucoup l’essor du début des années soixante-dix, il s’intègre toutefois, pour les firmes étrangères, dans une politique inspirée de la théorie dite des avantages comparatifs. Avantages que l’Espagne se trouve en passe de perdre devant la concurrence des nouveaux acteurs industriels d’Asie du Sud-Est et d’Amérique latine, sans qu’elle ait pu acquérir la capacité d’innovation technologique et l’autonomie commerciale qui lui auraient permis de réorienter ses atouts à l’exportation. Sans porter de jugement sommaire et dénier toute valeur au « boom » économique de l’Espagne, il faut convenir que celui-ci a revêtu une dimension plus quantitative que qualitative, qu’il a correspondu à une croissance vigoureuse mais désordonnée plutôt qu’à un processus de développement harmonieux et suffisamment enraciné.
Tel est, en somme, l’héritage qui revient à la jeune démocratie espagnole, dont la naissance suit de peu le basculement du pays dans la crise mondiale de 1973, et dont la tâche économique primordiale consiste, dès lors, à gérer le freinage brutal de l’expansion industrielle. Le franquisme finissant avait eu le privilège d’apparaître à la fois comme l’artisan de cette expansion, et comme le bénéficiaire de l’euphorie qu’elle engendrait. La démocratie reçoit le legs néfaste du rêve brisé, au risque de se voir attribuer la responsabilité du chômage, de l’inflation et de la dépréciation de la monnaie. Le chômage augmente d’autant plus que les émigrants licenciés en France ou en Allemagne doivent revenir chez eux, particulièrement dans les provinces du Sud où renaît le sous-emploi agraire. De la sorte, le taux de chômage s’est élevé de 1,5 p. 100 de la population active en 1960 à 5,8 p. 100 en 1976, à 7 p. 100 en 1979, à 12 p. 100 en 1982 et à 20 p. 100 en 1993. De son côté, l’inflation atteint un taux annuel moyen de 30 p. 100 après 1977, contraignant le gouvernement à des dévaluations périodiques incapables de rendre sa compétitivité à l’industrie espagnole, mais pourtant grosses de renchérissements ultérieurs du coût de la vie. L’inflation a baissé jusqu’à des taux voisins de 7 p. 100 au début des années 1990, mais cela n’a pas empêché la dévalorisation de la peseta.
Des valeurs nouvelles
Même si la fuite en avant dans le développement anarchique les a épargnées à la dictature franquiste, ces difficultés constituent, il est vrai, le lot commun des nations industrielles occidentales. En outre, elles ne sont que la contrepartie inévitable d’une série de transformations positives survenues dans la société, qui dessinent au total une articulation favorable à l’avenir démocratique de l’Espagne.
La première de ces transformations concerne les grands équilibres sociaux, obérés jusque vers 1950 par une croissance démographique exceptionnelle en Europe et par le poids du problème agraire. Depuis cette période, en revanche, l’évolution démographique espagnole s’est alignée sur celle des pays voisins. Bien que la natalité soit demeurée un temps un peu supérieure à la moyenne européenne, elle n’engendre plus alors cette explosion de la population qui rendait irréalisable toute politique économique ne reposant pas sur une émigration massive. En fait, l’Espagne est allée si loin dans cette évolution que son taux de fécondité a fini par être le plus bas de l’Union européenne (1,2 en 1999). À terme, le problème du sous-emploi des jeunes devrait s’en trouver atténué. Parallèlement, la question agraire – spécialement la permanence des latifundia – a cessé depuis les dernières décennies du franquisme de représenter tout à la fois la matière et le symbole d’une spécificité espagnole se démarquant de la réalité sociale de l’Europe de l’Ouest. Si le retour des émigrants andalous recrée des poches de misère et de désespoir dans quelques provinces, cette misère et ce désespoir ont perdu leur signification nationale. S’ils exigent des remèdes politiques, ceux-ci ne remettent pas en cause le pouvoir chargé de les appliquer.
Parallèlement, ce changement structurel se reflète au niveau des valeurs propres à la société (il n’est besoin, pour s’en convaincre, que d’établir le lien entre le ralentissement démographique et les attitudes qui le sous-tendent). Cette modification apparaît d’abord sur le plan religieux. Le catholicisme a façonné l’identité espagnole pendant des siècles, et a provoqué de 1936 à 1939 cet affrontement entre cléricaux et anticléricaux qu’a été la guerre civile. Jusqu’au IIe concile du Vatican, l’Église d’Espagne a fourni l’idéologie et une grande partie de l’encadrement social d’une population conservatrice longtemps prépondérante, misant pour cela dans le même temps sur une religion populaire ritualiste ou superstitieuse, et sur une religion bourgeoise garante de l’ordre social. Or cette forme de connivence entre l’Église et l’État s’est effondrée en peu d’années, pour des raisons qui tiennent aussi bien à l’aggiornamento conciliaire du clergé qu’à la sécularisation des attitudes des fidèles. La sécularisation se traduit par une chute brutale de la pratique religieuse, mais aussi par une révision critique fondamentale de la position politique des catholiques. En dépit de quelques maladresses de la fraction réactionnaire du clergé, l’Église ne peut ni ne veut plus s’ériger en pilier de la société espagnole ni en obstacle à la démocratie.
L’anticléricalisme de combat dont l’anarchisme fournissait la démonstration la plus exaltée et la plus dangereuse pour le progrès d’une démocratie pacifiée n’existe plus et cède aujourd’hui la place à un phénomène assez inattendu, fait de modération et de prudence politiques. Prudence et modération qui sont le propre des élites de droite et de gauche (si l’on exclut quelques extrémistes) et qui expriment leur expérience commune depuis 1936, leur formation souvent homologue, leur conscience des réalités – notamment économiques – et leur plus grande ouverture sur le monde extérieur. Mais le plus remarquable tient, sans doute, à ce que ce respect réciproque soit partagé par les masses libérées des fantasmes manichéens qui avaient débouché sur les déchirements du passé. La chute impressionnante du taux d’abstention électorale tendrait à souligner que les Espagnols se sont enfin réconciliés avec eux-mêmes et avec leur système politique.
Bien entendu, le tableau de cette réconciliation indispensable au jeu démocratique ne doit pas être interprété de manière trop lénifiante. L’hypothèque des querelles autonomistes demeure, en dépit des statuts d’autogouvernement acquis par le Pays basque, la Catalogne, la Galice, l’Andalousie et la région valencienne. Car, si le déphasage économique entre certaines de ces provinces et le reste de l’Espagne s’est beaucoup réduit du fait de l’industrialisation, ce rapprochement matériel n’a en rien diminué les clivages historiques, culturels et linguistiques entre les zones périphériques et les zones centrales d’un pays toujours en mal d’unité nationale. Mais, même dans ce cas, la violence désespérée qui sévit encore aujourd’hui au Pays basque ne doit pas occulter l’essentiel, qui tient à ce que l’identité politique particulière des autres régions autonomes se consolide de façon pacifique et sans opposer d’obstacle irrémédiable à l’émergence d’un système de partis démocratiques d’envergure nationale.
2. La naissance d’une démocratie
Le point primordial est bien celui-ci, puisqu’il ne peut exister de démocratie durable sans que s’élabore le champ des forces politiques susceptibles d’asseoir sa légitimité. Le chemin parcouru dans ce domaine est d’autant plus encourageant que la nouvelle monarchie constitutionnelle surgie en 1975 revêtait, au départ, tous les traits d’une démocratie octroyée plutôt que conquise, et paraissait donc porteuse de toutes les faiblesses d’une création artificielle.
La démocratie octroyée
Lorsqu’il devient roi le 22 novembre 1975, au lendemain de la mort du général Franco, Juan Carlos assume cette responsabilité suprême en vertu du dispositif prévu de longue date par le Caudillo. Les intentions démocratiques qu’il doit celer à ce moment se heurtent à toutes les pesanteurs du régime autoritaire encore en vigueur. Pesanteurs qui relèvent d’abord de la lettre même de dispositions constitutionnelles proscrivant un retour au « régime des partis », et qui découlent plus fortement encore de la puissance de l’armée et du maintien du personnel franquiste dans tous les rouages de l’État.
Le roi ne surmonte ces obstacles initiaux que parce qu’il jouit précisément de la confiance des militaires. Le charisme monarchique lui permet de réaliser ce qui, de la part d’un président élu ou investi par une révolution, aurait provoqué un putsch antidémocratique quasi immédiat. Dans cette perspective, son premier acte décisif est de demander sa démission, le 1er juillet 1976, au Premier ministre Carlos Arias Navarro, toujours en fonction depuis le vivant de Franco. Le successeur qu’il lui choisit est Adolfo Suárez, qui présente le double avantage de provenir lui aussi de l’appareil franquiste et même phalangiste, mais d’appartenir dans le même temps à la génération du roi et de concevoir qu’un maintien du système existant serait sans issue. Suárez connaît le sérail, mais c’est pour mieux le démembrer.
La seconde étape décisive se déroule sur cinq mois, de décembre 1976 à avril 1977. Le 15 décembre, un référendum sur la loi dite de réforme politique rend caducs tous les blocages mis en place par les institutions antérieures. Le 9 avril 1977, Suárez donne son sens démocratique à cette légitimité nouvelle en légalisant le Parti communiste, non point par une sympathie particulière à son endroit, mais parce que cette mesure tranche symboliquement le nœud gordien légué par la guerre civile. Il abandonne dès lors le vaisseau néo-franquiste d’une démocratie limitée aux secteurs conservateurs, en entraînant le roi dans son sillage.
Les événements s’accélèrent ensuite, sans que la rancœur des nostalgiques du passé parvienne à détourner l’armée de son attitude de fidélité au monarque. La liberté syndicale est restaurée en avril 1977, et l’élection des députés chargés de préparer une constitution entièrement nouvelle a lieu le 15 juin. Cette constitution, aujourd’hui en vigueur, est adoptée par référendum le 6 décembre 1978. Ces deux bouleversements, syndical et constitutionnel, scellent véritablement la mutation démocratique de la monarchie vieille d’une trentaine de mois.
Si la légalisation du Parti communiste marque la volonté d’ouverture idéologique et sociale du président Suárez et du roi, celle des syndicats ne contribue pas seulement à la renaissance des deux grandes centrales que sont l’Unión general de trabajadores (U.G.T., socialiste) et les Commissions ouvrières (proches des communistes). Au-delà, elle permet aux forces syndicales de reconnaître de leur côté la réalité du processus de démocratisation. Les syndicats renvoient en quelque sorte l’ascenseur au pouvoir, en concluant le 25 octobre 1977 le pacte de la Moncloa. Pacte qui entérine un accord de modération des revendications salariales, et démontre aux milieux d’affaires que le gouvernement peut « gérer la crise » beaucoup mieux que ne le ferait un régime coupé des courants démocratiques.
De même, la Constitution de décembre 1978 n’a pas seulement le mérite de restaurer des institutions représentatives et de refaire de l’acte électoral la clé de la légitimité politique. Elle ouvre à nouveau la voie à la prise en compte des revendications autonomistes réprimées par le franquisme. Déjà reconnue par les partis nationaux et par les syndicats, la monarchie démocratique peut l’être également par les leaders catalans et basques. Elle s’ouvre de surcroît aux développements prévisibles des courants régionaux en réservant à toutes les provinces la faculté de bénéficier de statuts d’autogouvernement adaptés à leur degré de particularisme, dans le cadre d’une structure intermédiaire entre la régionalisation à l’italienne et le fédéralisme. Même si les intentions des gouvernants se révèlent ambiguës à l’expérience, et si les outrances séparatistes et révolutionnaires des terroristes grippent partiellement le processus au Pays basque, le dialogue rompu depuis plus de quarante ans est repris, sans que le mauvais rôle doive être attribué au premier chef à... l’impérialisme madrilène.
La formation d’un système de partis
Toutefois, cette stratégie au sommet n’a de validité que si elle débouche sur la formation d’un système de partis et d’un complexe d’attitudes politiques capables de doter la démocratie d’une dynamique cohérente. Quatre questions se posent à cet égard après 1975, qui consistent d’une part à libérer l’Espagne de la tutelle des franquistes comme des antifranquistes, d’autre part à ménager un espace suffisant aux partis nationaux par rapport aux partis régionaux et à vaincre la propension traditionnelle des Espagnols à l’abstentionnisme électoral.
Au vrai, ces questions sont abstraites dans leur formulation, et le dessein d’Adolfo Suárez semble être surtout de favoriser l’émergence d’un grand parti centriste baptisé Unión del centro democrático (U.C.D.). Ce parti est animé largement, à l’origine, par des transfuges du franquisme reconvertis comme le Premier ministre à la démocratie, ambitionnant le rôle dominant des gaullistes français après 1958 tout en se situant verbalement moins à droite, et misant sur les attentes craintives que ses leaders attribuent aux Espagnols pour imposer son hégémonie. Ce qui suppose, subsidiairement, que les antifranquistes de souche démocrate-chrétienne en qui les observateurs étrangers placent alors de grands espoirs soient mis sur la touche, et que les communistes antifranquistes conservent de leur côté une force électorale suffisante pour empêcher les socialistes de conquérir une majorité de gauche.
Malgré ses victoires initiales aux élections législatives du 15 juin 1977 et du 1er mars 1979, le plan de l’U.C.D. et de son leader va, en réalité, s’effondrer à partir de 1981 devant le libre arbitre électoral des Espagnols, décidés à se débarrasser à la fois des séquelles du franquisme et de l’antifranquisme. Libre arbitre qui se traduit spectaculairement, lors du scrutin législatif du 28 octobre 1982 : d’abord par l’effondrement d’une U.C.D. déjà abandonnée par son chef remplacé depuis le 12 février 1981 par le Premier ministre Leopoldo Calvo Sotelo ; ensuite par l’effacement du Parti communiste et l’écrasante victoire du Partido socialista obrero español (P.S.O.E.).
3. La consolidation démocratique
Les données électorales de 1982 ne soulignent pas seulement l’écrasement de l’U.C.D., le triomphe socialiste et la bipolarisation de la vie politique espagnole (l’opposition étant menée désormais par le parti de droite qu’est l’Alianza popular, plutôt que par l’U.C.D. qui va bientôt perdre jusqu’à son nom). Elles traduisent aussi l’imposition rapide du principe de l’alternance démocratique en Espagne, et marquent un recul très important de l’abstentionnisme, qui affectait en général un tiers de l’électorat hors l’épisode exceptionnel des premières élections libres du 15 juin 1977. En outre, ces données ramènent l’hypothèse autonomiste à sa juste proportion. Dans l’ensemble du pays, les partis autonomistes ou séparatistes – l’exception – recueillent en 1982 moins de 8 p. 100 des voix, alors qu’ils pourraient toucher le quart de l’électorat. En Catalogne même, ils ne mobilisent qu’entre le tiers et la moitié des électeurs selon les provinces et une légère majorité de ceux-ci au Pays basque. Sur un plan de stricte démocratie, la monarchie actuelle est en passe d’édifier le système de partis et le consensus national que la République des années 1931-1936 s’était révélée incapable de consolider dans l’ensemble du pays.
Les zones d’ombre : l’armée, le terrorisme, l’Europe
Cela suffit-il ? Huit généraux ont été assassinés entre 1978 et 1982, et certains militaires espagnols conservent l’habitude des complots antidémocratiques, même s’ils ne débouchent que sur l’aventure putschiste menée par le lieutenant-colonel Tejero le 23 février 1981. Cependant, l’environnement international de l’Espagne n’est plus celui – propice aux dictatures fascistes – des années 1930. Il n’est pas davantage celui de l’Amérique latine, où les contextes sociaux internes expliquent pour beaucoup les interventions des militaires. Comme celles des pays européens voisins, l’armée espagnole est fondée sur la conscription ; ses chefs hésiteraient à tout le moins à se couper de la nation et à courir le risque de la désobéissance. De leur côté, les responsables politiques témoignent d’une sagesse qui ne prend pas seulement en compte l’hypothèse d’un coup de force, mais qui tranche singulièrement sur l’imprudence de leurs prédécesseurs républicains ou des dirigeants chiliens à l’époque du président Allende.
En définitive, le danger de déstabilisation représenté par le terrorisme basque reste depuis 1976 plus redoutable pour la démocratie espagnole, d’abord parce qu’il justifie pendant un temps la menace militaire, ensuite parce qu’il entraîne un risque de perversion des garanties juridiques reconnues par la Constitution, enfin parce qu’il ne semble avoir d’autre issue qu’un dépérissement très lent. Les ressources normales d’une démocratie auront peine à résoudre le problème basque tel qu’il est entretenu par les mouvements terroristes. Dépourvus d’une légitimité populaire suffisante, ceux-ci ne trouvent leur survie que dans la poursuite même de la violence et dans les solidarités abusives qu’elle engendre. À vrai dire, l’indépendance totale de la région basque n’apporterait pas de remède, car l’action terroriste s’orienterait alors contre le gouvernement légal du Pays basque, de la même façon qu’elle a transféré sa cible de la dictature franquiste au régime actuel. La démocratie espagnole doit apprendre à vivre avec la violence basque, peut-être pour plusieurs décennies.
Reste qu’elle peut se trouver aidée, dans cette perspective sinistre, par la ressource politique offerte par l’entrée dans la Communauté économique européenne (C.E.E.), sollicitée depuis 1962 et renégociée avec fort peu de succès après 1977. L’avantage économique de cette intégration paraît initialement douteux à divers points de vue. Mais l’avantage politique est certain dans la mesure où les Espagnols l’interprètent comme la sanction de leur admission de plain-pied dans la famille occidentale, autrement que sous la forme d’accords de défense qu’ils perçoivent comme une simple mise à profit de leur position stratégique, par les États-Unis d’abord, par l’O.T.A.N. ensuite. La dictature franquiste fournissait le prétexte commode de l’exclusion méprisante de l’Espagne par ses voisins. Le mépris s’est trouvé à court d’arguments avec l’émergence de la nouvelle démocratie espagnole.
Le problème de l’intégration de l’Espagne dans l’Europe est resté pourtant, pendant plusieurs années, le serpent de mer des conseils européens et l’aliment d’une acrimonie spécifique entre les gouvernements de Madrid et de Paris. Les Français se voyaient accuser de tous les maux par leurs homologues espagnols. Finalement, le principe de l’intégration de l’Espagne dans le Marché commun n’a été vraiment accepté qu’à l’été de 1985 et n’a pris effet que le 1er janvier 1986.
Dans l’intervalle, une hypothèque a dû être levée en fait, qui concernait l’adhésion de l’Espagne à l’Alliance atlantique. En 1981, à un moment où l’U.C.D. s’effondrait déjà, le ralliement au Pacte atlantique était apparu au gouvernement de Leopoldo Calvo Sotelo comme une façon d’affirmer l’appartenance de son pays à l’espace des démocraties occidentales et de compenser les rebuffades de ses voisins de l’Europe communautaire. Il lui était apparu, également, comme une manière de forcer la main de ces derniers et de résoudre aussi le problème délicat de la prorogation du vieil accord de 1953 sur les bases américaines. C’est dans ce contexte que le projet d’adhésion présenté aux députés en septembre 1981 est approuvé le 31 octobre, contre les votes hostiles des communistes et aussi des socialistes. Or, après cette date, le Parti socialiste continue de faire du retrait de l’Espagne de l’O.T.A.N. le grand cheval de bataille de son programme électoral. Dans cette perspective, le leader socialiste Felipe Gonzalez promet aux Espagnols un référendum sur leur maintien ou leur sortie du Pacte atlantique.
Le gouvernement socialiste
Ce point constitue en somme le seul élément radical du programme du P.S.O.E. Pour le reste, les socialistes font face à la crise économique qui s’aggrave – jusqu’à pousser le taux de chômage à plus de 20 p. 100 de la population active – de la façon la moins démagogique qui soit. Investi le 1er décembre 1982, le gouvernement de Felipe Gonzalez ne redoute pas l’impopularité de sa politique de rigueur budgétaire, d’assainissement drastique du secteur industriel public et de fermeture d’usines non rentables sous couvert de l’euphémisme de la reconversion industrielle. Ce mépris de la facilité entraîne des dissensions graves au sein du Parti socialiste. Il se traduit en plus par un retournement de l’opinion. Par rapport aux élections législatives de 1982, les socialistes perdent 2 500 000 voix aux municipales du 8 mai 1983, leur chute se confirmant lors des élections régionales de février et mai 1984 au Pays basque et en Catalogne.
Pour renverser la tendance sans modifier sa politique économique, Felipe Gonzalez doit se résoudre à relancer en 1985 son projet de référendum sur l’appartenance au Pacte atlantique. Son parti se divise sur la question, tandis que les communistes prônent le retrait et que la droite donne une consigne d’abstention dans cette affaire qu’elle juge « politicienne ». Mais le Premier ministre entend précisément faire de la consultation un plébiscite personnel. La plupart des observateurs considèrent son pari comme perdu d’avance. En fait, et quasiment contre toute attente, les Espagnols vont émettre en majorité un vote positif lors du référendum de mars 1986. L’Espagne demeure dans l’O.T.A.N. Surtout, le leader socialiste voit grandir encore son image personnelle que certains croyaient fortement détériorée.
La deuxième victoire socialiste
Ce triomphe difficile s’inscrit cependant dans un contexte où la politique économique du gouvernement socialiste n’est pas seule à faire l’objet de critiques, sur sa gauche. À droite, l’électorat catholique et l’Église n’apprécient pas certaines de ses réformes juridiques. Dès le 6 octobre 1983, Felipe Gonzalez fait approuver par le Congrès une loi sur l’avortement que l’épiscopat prend comme une agression. Surtout, il remet en cause le statut avantageux de l’enseignement privé – catholique pour l’essentiel – en élaborant un projet de loi qui soumet le financement public des écoles confessionnelles à des normes beaucoup plus restrictives que par le passé. Adoptée le 16 mars 1984, cette loi doit faire l’objet de négociations avec les évêques en ce qui concerne son application pratique. Toutefois, celles-ci tardent à s’ébaucher et, le 18 novembre, une manifestation nationale de grande ampleur souligne l’hostilité des catholiques au gouvernement. La relance du référendum sur l’O.T.A.N. survient dans ce contexte et son succès sauve véritablement Gonzalez au début de 1986.
Porté par cette victoire, le Premier ministre décide alors de procéder à des élections anticipées en dissolvant les Cortes le 21 avril 1986. Les résultats du scrutin tenu le 22 juin lui donnent à nouveau raison, même si le niveau de l’abstention atteint 29 p. 100 de l’électorat contre 20 p. 100 seulement en octobre 1982. Mais, avec 44 p. 100 des suffrages exprimés, le P.S.O.E. l’emporte à peine moins qu’en 1982 (48 p. 100 des suffrages) et dispose toujours de la majorité absolue des sièges. Face à lui, la droite concentre certes 26 p. 100 des bulletins, mais le centre animé par Adolfo Suárez n’effectue pas la percée qu’il escomptait. De son côté, le Parti communiste fractionné entre de multiples sectes disparaît presque de l’échiquier politique.
Dès lors, le Parti socialiste se trouve confirmé comme force politique hégémonique de la nouvelle Espagne démocratique. Là se situe sans doute son handicap, lié à l’absence d’opposition susceptible de contester sérieusement son pouvoir. Cependant, le phénomène n’est pas antidémocratique en lui-même, si l’on considère par exemple la longue domination de la Démocratie chrétienne en Italie.
L’usure d’un pouvoir
Le 1er janvier 1986, l’entrée de l’Espagne dans la C.E.E. avait d’ailleurs renforcé l’image de Felipe Gonzalez. Toutefois, la position des socialistes se détériore de plus en plus à partir de l’année suivante. Ils perdent les grandes villes aux élections municipales du 10 juin 1987, cependant que le syndicat U.G.T., en dépit de son orientation socialiste, rompt en pratique avec le P.S.O.E. au mois d’octobre, puis décrète, en décembre 1988, une grève générale de protestation contre la politique économique du gouvernement. De façon plus générale, la recrudescence des attentats criminels des terroristes basques de l’E.T.A. n’arrange pas les choses, tandis que la révélation d’une série de scandales financiers de grande envergure achève de souligner la corruption extrême du pouvoir socialiste.
Cette corruption atteint un tel niveau que le roi la dénonce en juin 1991. Surtout, elle provoque dans l’intervalle la montée de la droite représentée par le Partido popular. Certes, ce parti obtient à peu près les mêmes résultats qu’en 1986 aux élections législatives du 29 octobre 1989. Mais il n’en apparaît pas moins, à partir de ce moment, comme le porteur d’une alternative réelle à la majorité socialiste, d’autant que les ex-communistes de l’Izquierda unida (la Gauche unie) progressent de leur côté de 5,9 à 9,1 p. 100 des suffrages. L’électorat de gauche commence à tourner le dos aux socialistes, face à une droite de plus en plus sûre d’elle-même. À l’été de 1992, l’Exposition universelle de Séville et les jeux Olympiques de Barcelone ne ralentissent pas cette évolution, marquée de surcroît par la dévaluation de la peseta espagnole opérée le 15 septembre. Le désenchantement a frappé les Espagnols, et tel est le contexte des élections qui ont lieu le 6 juin 1993. Les réflexes de défiance à l’égard de la droite ont sauvé les socialistes, mais l’alternance n’apparaît plus désormais comme une perspective lointaine.
4. La deuxième alternance
Les années 1990 auront été en effet celles de l’alternance au pouvoir après quatorze années de gouvernement socialiste. Une alternance imputable certes au discrédit qui frappe désormais le pouvoir socialiste, mais aussi à la mutation d’une droite conduite par une nouvelle génération de dirigeants, qui tourne sans complexe la page du franquisme et qui, parvenant enfin à conquérir la confiance d’une majorité d’Espagnols, poursuit l’œuvre de modernisation d’une société plus que jamais convaincue de son destin européen. C’est cette même droite, naguère identifiée au centralisme castillan, qui, avec il est vrai un bonheur inégal, va s’efforcer de normaliser ses relations avec les nationalismes périphériques dans le cadre, toujours problématique, de la consolidation de l’Espagne des autonomies.
La fin de l’hégémonie socialiste
Les résultats des élections de 1993 sont une surprise même pour le P.S.O.E., qui ne parvient à surmonter les handicaps de la détérioration de la situation économique, des scandales politico-financiers et de ses propres doutes que parce qu’il sait jouer habilement des craintes que suscite, chez nombre d’électeurs, le retour au pouvoir d’une droite qu’il se plaît à décrire comme héritière du franquisme. L’argument porte, puisque les indécis se mobilisent dans les tout derniers jours de la campagne pour donner à nouveau la victoire aux socialistes, qui obtiennent 38,8 p. 100 des voix contre 34,8 p. 100 au Parti populaire (Partido popular, P.P.). Mais c’est une victoire à l’arraché, qui les prive de la majorité absolue dont ils bénéficiaient depuis 1982 et les oblige à solliciter le soutien des nationalistes catalans, qui exigent et obtiennent en échange la cession aux régions de 15 p. 100 de l’impôt sur le revenu. La droite mais aussi certains présidents de région socialistes critiquent sévèrement un accord qui favorise les régions les plus riches et produit l’impression fâcheuse que les socialistes sont prêts à sacrifier la cohésion nationale à leur maintien au pouvoir. L’épisode illustre en tout cas l’influence qu’exerce sur la politique espagnole un nationalisme catalan qui entend bien tirer les meilleurs dividendes de sa contribution à la gouvernance de l’Espagne. Le P.P. en fera l’expérience à ses frais trois ans plus tard.
La dernière législature socialiste est émaillée d’une série de scandales qui mettent sérieusement à mal l’image d’intégrité sur laquelle le P.S.O.E. avait bâti sa première victoire électorale. Les affaires de corruption impliquant des personnalités du monde de la finance ou des membres du gouvernement font régulièrement la une des journaux. Le paroxysme est atteint avec l’affaire des G.A.L., ces Groupes antiterroristes de libération auxquels on attribue vingt-sept assassinats commis entre 1983 et 1987 contre des membres réels ou supposés de l’organisation terroriste E.T.A. Les confessions d’anciens acteurs de la lutte antiterroriste, ainsi que les révélations de certains journaux proches de l’opposition, font remonter la trame des G.A.L. jusqu’à José Barrionuevo et Rafael Vera, respectivement ministre de l’Intérieur et secrétaire d’État à la Sécurité à l’époque des faits. Jugés pour l’enlèvement en décembre 1983 de Segundo Marey, un industriel français que les G.A.L. avaient confondu avec un membre de l’E.T.A., les deux hommes seront reconnus coupables et condamnés, en compagnie d’autres hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, à de lourdes peines de prison en juillet 1998. Felipe González lui-même est désigné par certains inculpés comme l’instigateur de la « sale guerre » contre le terrorisme, mais le Tribunal suprême le blanchira faute de preuves.
L’opposition se saisit de tous ces scandales et exige, sur un ton de plus en plus pugnace, l’organisation d’élections anticipées. Le climat consensuel qui avait prévalu pendant les années de la transition a vécu, et le débat politique atteint des niveaux de crispation sans précédent dans l’histoire de la jeune démocratie espagnole. Mais le respect de l’État de droit, même dans la lutte contre les ennemis de la démocratie, est une exigence que partage la majorité des Espagnols et révèle, à ce titre, une maturité politique qui relativise la violence des joutes oratoires auxquelles se livrent les leaders politiques.
Il est vrai que le gouvernement socialiste a en face de lui une opposition rajeunie qui ne s’embarrasse pas des règles de savoir-vivre politique, fondées sur des rapports personnels empreints de cordialité, qu’avaient établies les acteurs de la transition démocratique. Leader du P.P. depuis 1989, José María Aznar appartient à une génération (il est né en 1953) qui a fait ses premières armes politiques sous la démocratie : il entre en politique en 1979 et devient député en 1982. Lui et la plupart des nouveaux dirigeants du parti n’ont pas, à l’inverse de leurs prédécesseurs, à expier le péché originel du franquisme que le P.S.O.E. a su utiliser comme épouvantail électoral. C’est un atout que cette nouvelle équipe saura mettre au service de sa stratégie de reconquête du pouvoir, fondée sur la transformation du P.P. en un grand parti conservateur modéré plus en phase avec une société sécularisée où le divorce, l’avortement ou l’homosexualité ne sont plus objets de scandale. Elle prend également bien soin de renoncer à tout projet de révision constitutionnelle qui remettrait en cause l’État des autonomies et condamnerait irrémédiablement le parti à la stagnation électorale dans la plupart des communautés autonomes, et principalement dans celles où il est en compétition avec des formations régionales de centre droit. L’objectif est clair : il s’agit pour le P.P. de reconquérir l’électorat centriste auquel le P.S.O.E. doit ses majorités successives.
Abandonné par ses alliés catalans à l’automne de 1995, Felipe González se voit finalement contraint de convoquer des élections législatives anticipées pour le 6 mars 1996. Celles-ci donnent la majorité au P.P., mais le raz-de-marée escompté ne se produit pas : avec 38,8 p. 100 des voix, il ne devance que de peu le P.S.O.E. (37,6 p. 100), qui a su une fois encore mobiliser un nombre important d’indécis sur le thème du retour d’une droite aux nostalgies autoritaires et aux visées antisociales. Privé de la majorité absolue sur laquelle il a misé, José María Aznar se trouve à son tour dans l’obligation, pour être investi président du gouvernement, de chercher un accord avec les nationalistes catalans de Convergència i Unió (C.i.U., Convergence et Union) et basques du Partido nacionalista vasco (P.N.V., Parti nationaliste basque). Or les conditions ne sont a priori guère favorables à un tel accord, tellement est profond le contentieux historique entre la droite et les nationalistes. Faisant de nécessité loi, José María Aznar saura cependant accomplir les gestes symboliques qu’exigent de lui les nationalistes, telle la reconnaissance de la spécificité nationale des Basques et des Catalans, en les accompagnant de surcroît d’importantes concessions en matière de compétences transférées aux communautés autonomes : augmentation de 15 à 30 p. 100 de la part de l’impôt sur le revenu collecté par elles (sauf pour le Pays basque, qui gère déjà la totalité de l’impôt sur le revenu et qui se voit gratifier des impôts sur l’essence, l’alcool et le tabac), contrôle de l’Agence nationale pour l’emploi (I.N.E.M.), suppression des gouverneurs civils (préfets), droit de regard sur la politique européenne du gouvernement, etc. José María Aznar, qui fustigeait il n’y a pas si longtemps les concessions faites par le gouvernement de Felipe González aux nationalistes, se voit accusé à son tour de mettre en péril la cohésion nationale. Il est vrai qu’une autre lecture retiendrait qu’un tel accord, en scellant la réconciliation entre la droite et les nationalistes, va au contraire dans le sens d’une meilleure intégration de ceux-ci à la politique nationale. Telle est en tout cas la lecture optimiste que propose le gouvernement de José María Aznar au départ d’une législature où, force est de le reconnaître, il semble avoir peu d’atouts dans son jeu. Il fera preuve cependant de suffisamment d’habileté pour surmonter les obstacles initiaux et s’atteler avec une réussite certaine à la tâche prioritaire de préparer l’économie espagnole au rendez-vous de la monnaie unique.
L’ancrage dans l’Europe
Pour le nouveau gouvernement, comme pour la quasi-totalité de la classe politique, tant il est vrai que les eurosceptiques sont peu nombreux en Espagne, le pays ne peut se permettre de rater son examen de passage à la monnaie unique, sous peine de rester durablement en marge d’un espace économique avec lequel il a réalisé, en 1995, 72,3 p. 100 de ses exportations et 65,4 p. 100 de ses importations. À la surprise de ceux de ses partenaires européens qui ironisent sur le dilettantisme des pays méditerranéens (le fameux « Club Med »), le gouvernement de José María Aznar atteint sans trop de difficulté les objectifs de convergence fixés par le traité de Maastricht, sans qu’il faille pour autant lui en attribuer tout le mérite. Dans bien des domaines, il se contente de mettre ses pas dans ceux de son prédécesseur. L’économie espagnole, dont le P.I.B. avait diminué de 1,2 p. 100 en 1993, avait renoué avec la croissance dès l’année suivante, grâce en particulier à des exportations dopées par des dévaluations successives de la peseta : le P.I.B. augmente de 2,1 p. 100 en 1994 et de 2,8 p. 100 en 1995. Les socialistes avaient aussi engagé une politique de réduction du déficit public et de lutte contre l’inflation qui commence à porter ses fruits lorsque la droite arrive au pouvoir. Le nouveau gouvernement n’aura donc qu’à poursuivre dans cette voie, mais avec des résultats bien meilleurs. Il ramène l’inflation à 2 p. 100 en 1997 et parvient à équilibrer les finances publiques grâce à l’effet conjugué des privatisations, qui remplissent les caisses de l’État, et d’une embellie économique qui fait entrer l’Espagne dans une phase de croissance soutenue : l’augmentation du P.I.B. atteint 3,3 p. 100 en 1997 pour se situer ensuite à un niveau proche de 4 p. 100 en moyenne jusqu’à la fin de la décennie. Le chômage connaît parallèlement une diminution rapide, jusqu’à descendre à 13,6 p. 100 de la population active en 2000, un pourcentage certes supérieur à la moyenne de l’Union européenne, mais tout de même très positif au regard des 23 p. 100 de chômeurs que comptait l’Espagne en 1996.
Ces bons résultats économiques placent l’Espagne dans une situation plutôt favorable, et à la fois paradoxale, face aux deux grandes échéances européennes que sont le passage à la monnaie unique et l’élargissement de l’Union aux pays de l’Est. Lors de la redistribution du pouvoir communautaire à laquelle donne lieu le sommet qui se tient à Nice du 7 au 9 décembre 2000, elle se voit attribuer, dans la perspective d’une Europe à vingt-sept membres, un poids institutionnel qui préserve son rang de « petit parmi les grands », selon l’expression d’un diplomate espagnol, juste derrière l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et l’Italie. Mais dans le même temps, le niveau de développement atteint par l’économie espagnole rend plus difficile à justifier l’accès aux fonds d’aide régionale, dont elle espère malgré tout continuer à bénéficier pendant quelques années encore.. Un sondage, réalisé dans les pays de l’Union européenne dans les jours immédiatement postérieurs au sommet de Nice, montre que les Espagnols, malgré les incertitudes qu’ils partagent avec les autres Européens sur le passage à l’euro, continuent à figurer parmi les partisans les plus enthousiastes de la construction européenne : 65 p. 100 sont favorables à l’élargissement aux pays de l’Est, contre 51 p. 100 pour l’ensemble de l’Union européenne, et 56 p. 100 (contre 41 p. 100) donnent leur préférence à une fédération européenne qui verrait les pouvoirs de l’Union renforcés au détriment des gouvernements nationaux.
Le sacre de José María Aznar
La politique économique et européenne du gouvernement de José María Aznar reçoit un accueil d’autant plus favorable qu’il prend bien soin de mettre un bémol aux aspects les plus socialement délicats de son credo libéral, démentant ainsi les augures socialistes qui prédisaient le démantèlement prochain de l’État-providence. Sur le dossier sensible des retraites, le gouvernement signe, le 9 octobre 1996, un accord avec les syndicats qui préserve le système de répartition en vigueur et garantit l’indexation des retraites sur l’inflation. Il administre du même coup la preuve que la droite peut aussi avoir une politique sociale généreuse et rassure au passage les retraités qui, depuis les années 1980, votent majoritairement pour le P.S.O.E. De même, la signature, le 28 avril 1997, d’un important accord entre les syndicats et le patronat sur la réforme du marché du travail, qui va dans le sens d’une plus grande flexibilité de l’emploi tout en favorisant la signature de contrats de travail à durée indéterminée pour les catégories les plus frappées par le chômage, laisse peu d’arguments aux critiques : les syndicats eux-mêmes ne qualifient-ils pas d’historique un accord qui inverse la tendance à la précarisation du travail salarié qu’ils dénoncent depuis plusieurs années ? Un succès qui atteste en outre de la capacité du gouvernement à utiliser le dialogue social comme levier des réformes de structure les plus délicates.
L’opposition socialiste peine à trouver ses marques face à un gouvernement dont la politique diffère finalement peu de celle qu’elle aurait elle-même appliquée. Elle est en outre handicapée par la difficile succession de Felipe González, qui annonce, lors du XXXIVe congrès du P.S.O.E. de juin 1997, sa décision de ne pas solliciter un nouveau mandat de secrétaire général. Personnage charismatique dont la popularité a été un atout électoral majeur pour le P.S.O.E., Felipe González entre alors dans une semi-retraite, qui ouvre une crise de leadership dans un parti où l’échec aux législatives de 1996 a relancé la confrontation entre factions rivales. Son successeur, Joaquín Almunia, croit pouvoir renforcer sa légitimité en soumettant, en avril 1998, au vote des militants sa désignation comme candidat du parti à la présidence du gouvernement ; mais ceux-ci lui préfèrent l’ancien ministre des Travaux publics, Josep Borrell. En butte à l’hostilité de l’appareil du parti, ce dernier ne parvient pas à concrétiser les espoirs que les militants avaient placés en lui et finit par renoncer, à la suite de révélations de la presse sur l’implication d’un de ses collaborateurs dans une affaire de corruption.
C’est donc face à une opposition affaiblie que le P.P. affronte l’échéance électorale du 12 mars 2000, où il obtient la majorité absolue avec 44,5 p. 100 des voix et 183 sièges, démentant ainsi la thèse, que sa courte victoire de 1996 n’avait pas vraiment infirmée, selon laquelle l’Espagne est sociologiquement à gauche. Le P.S.O.E. et la Gauche unie, qui avaient conclu dans l’improvisation un pacte de gouvernement quelques semaines avant les élections, en font l’amère expérience, en perdant respectivement deux millions et un million et demi de voix. Avec 34,1 p. 100 des voix et 125 députés, le P.S.O.E. réalise son plus mauvais score depuis les élections de 1979. Les Espagnols ont sans doute été sensibles à la stratégie de modération mise en œuvre par le P.P. afin de s’attirer un électorat centriste sans lequel aucune majorité électorale n’est possible ; mais ils ont surtout renouvelé leur confiance à un gouvernement qui a créé près de deux millions d’emplois, qui a baissé les impôts et qui a été assez prudent pour ne pas remettre en cause les principaux acquis de l’État-providence. Dans le domaine électoral, comme dans bien d’autres d’ailleurs, la société espagnole fait preuve d’un pragmatisme qui tranche avec les pesanteurs des anciens clivages sociaux et idéologiques. Quoi qu’il en soit, cette brillante victoire vaut à José María Aznar d’apparaître comme le leader de la droite libérale dans une Europe où dominent les gouvernements sociaux-démocrates. C’est une belle revanche pour celui dont les adversaires moquaient il n’y a pas si longtemps l’absence de charisme et de projection internationale. Sans compter que la majorité absolue l’exonère d’avoir à passer à nouveau sous les fourches caudines des nationalistes, à un moment où le gouvernement vient d’engager un bras de fer avec ses anciens partenaires du Partido nacionalista vasco.
L’hypothèque nationaliste
Car s’il est un domaine où les vieux clivages restent d’actualité, c’est bien celui du nationalisme. Le constat vaut avant tout pour le Pays basque, qui vit dans une situation de violence chronique précisément à cause de l’acuité toute particulière que revêt dans cette région le conflit national. Mais il s’applique aussi, quoiqu’en des termes infiniment moins dramatiques, à d’autres régions où s’expriment des revendications nationalistes plus ou moins radicales.
En juillet 1998, la Déclaration de Barcelone souscrite par les trois principaux partis nationalistes, ceux du Pays basque (P.N.V.), de Catalogne (C.i.U.) et de Galice (B.N.G.), vient rappeler combien reste problématique la consolidation de l’État des autonomies créé par la Constitution de 1978. Se situant dans la perspective de redistribution de pouvoir qui accompagne la construction européenne, le document souligne les insuffisances du système actuel des autonomies et appelle à une révision constitutionnelle qui prenne davantage en compte les aspirations nationales qui s’expriment au sein de l’État espagnol, afin de parvenir à la reconnaissance effective de son caractère plurinational. Sans doute convient-il de relativiser l’impact réel d’un document qui, dans le court terme, témoigne peut-être avant tout de la nécessité pour les nationalismes périphériques de maintenir un niveau de tension minimal avec le centre, ne serait-ce que pour éviter une trop grande démobilisation de leurs bases. Mais on ne saurait oublier que le nationalisme, en tant que principe politique, repose essentiellement sur l’idée d’une concordance à atteindre ente unité nationale et unité politique. Ainsi, dans la perspective à plus long terme que dessine la construction européenne, ces nationalismes revendiquent, comme l’atteste le document de travail qui a servi de base à la Déclaration de Barcelone, la reconnaissance du droit à l’autodétermination de tous les peuples d’Europe, et donc de ceux qui, au sein de l’État espagnol, se considèrent comme des nations à part entière. Cela étant, la C.i.U., qui gouverne la Catalogne sans interruption depuis 1980, est suffisamment pragmatique pour savoir dissocier une certaine rhétorique nationaliste d’une pratique institutionnelle empreinte de modération. Quant au nationalisme galicien, il reste encore largement minoritaire face aux partis espagnols.
À vrai dire, ce n’est guère qu’au Pays basque que la revendication nationaliste atteint un niveau de radicalisation préoccupant, non seulement pour l’État espagnol mais aussi pour la partie de la population qui ne souscrit pas aux thèses souverainistes. Le 12 septembre 1998, les partis nationalistes basques modérés et radicaux, ainsi que la gauche communiste, signent la Déclaration de Lizarra qui appelle à la solution du conflit basque sur la base de la réunification de tous les territoires basques (l’actuelle Communauté autonome basque plus la Navarre et le Pays basque français) et de la souveraineté du peuple basque. Prenant acte de cette nouvelle convergence entre tous les nationalistes, l’E.T.A. décrète le 16 septembre une trêve illimitée. On assiste alors à un réalignement politique qui se traduit, après les élections régionales d’octobre 1998, par la signature d’un accord de gouvernement entre les nationalistes modérés et les indépendantistes radicaux de Euskal Herritarrok, la vitrine politique de l’E.T.A. La convergence avait prévalu jusqu’en 1998 entre tous les partis, nationalistes compris, qui acceptaient le cadre constitutionnel en vigueur et les institutions autonomes qui en sont issues. À cette convergence succède une logique de confrontation entre les partis nationalistes, embarqués dans une aventure souverainiste aux visées irrédentistes, et les représentants de la droite et de la gauche espagnoles, qui se rejoignent sur la défense du statut d’autonomie approuvé par la majorité des Basques en 1979. Chaque camp représentant environ la moitié de l’électorat, le risque de fracture est bien réel dans une société dont le pluralisme culturel et politique rend très improbable le projet nationaliste (car même dans le camp nationaliste les indépendantistes restent minoritaires) et où la spirale de la violence semble ne devoir jamais prendre fin.
Celle-ci continue de s’exercer pendant la trêve par le biais de la kale borroka, cette guérilla urbaine menée par des bandes de jeunes radicaux qui s’en prennent aux édifices publics ou aux biens des personnes considérées comme des ennemis du peuple basque, entretenant ainsi un climat de tension permanente dans les villes du Pays basque. Cela en attendant la fin de la trêve, annoncée par l’E.T.A. en novembre 1999 sous le prétexte que le P.N.V. n’avait pas respecté tous les engagements qu’il avait pris en faveur de la « construction nationale basque ». En fait, comme l’organisation le reconnaît elle-même, la trêve lui a surtout servi à se réorganiser, après les coups de boutoir que lui avaient portés les polices espagnole et française. Durant l’année 2000, vingt-trois personnes périront dans des attentats commis par l’E.T.A., portant ainsi à sept cent quatre-vingt-douze le nombre total de victimes de l’organisation terroriste depuis son premier assassinat en 1968.
À la violence terroriste et aux intimidations des indépendantistes radicaux, de plus en plus de Basques répondent par la mobilisation citoyenne. D’autres, directement menacés dans leur vie, préfèrent prendre le chemin de l’exil. C’est dans ce climat extrêmement tendu que se sont tenues les élections régionales du 13 mai 2001. Globalement, elles n’ont pas modifié substantiellement l’équilibre entre les partis nationalistes et non nationalistes, qui totalisent respectivement 52,8 p. 100 et 46,3 p. 100 des suffrages (contre 54 p. 100 et 44,5 p. 100 en 1998). Mais elles ont néanmoins signifié un sérieux revers pour Euskal Herritarrok, qui perd 81 000 électeurs et ne recueille plus que 10,1 p. 100 des suffrages contre 17,3 p. 100 en 1998. Le message délivré par les électeurs semble clair : l’immense majorité des Basques, toutes tendances politiques confondues, rejette la violence meurtrière pratiquée par l’E.T.A. et cautionnée par Euskal Herritarrok.