HISTOIRE DE LA CORÉE
Partagée en deux États après la Seconde Guerre mondiale, la Corée est riche d’une longue tradition, historique et artistique, qui est restée originale tout en se développant au contact de la Chine.
La Corée se rattache à l’Asie du Nord-Est par sa population – un rameau tongous fortement métissé à la suite de multiples invasions – et par sa langue qui, comme le japonais et le dialecte des Ryukyu, appartient au groupe ouralo-altaïque. Les nombreux mouvements de peuples dont l’Asie du Nord-Est a été le théâtre au cours de la période historique ont eu d’importantes répercussions sur la péninsule coréenne.
La suzeraineté chinoise, établie dès l’époque des Han, est vite devenue théorique. La Corée a été en butte aux pressions et aux agressions de puissantes confédérations barbares qui se sont successivement formées dans les confins mongolo-mandchous : Xiongnu (IVe-IIe s. av. J.-C.), Xianbei (IVe s.), Kitan (Xe-XIe s.), Djurtchet (ou Jurchen, XIIe s.), Mongols (XIIIe-XIVe s.), Mandchous (XVIIe s.) l’ont, tour à tour, menacée ou soumise à leur joug.
À ces deux courants continentaux, en provenance du nord et du nord-ouest, s’en joint un troisième transmis par voie de mer. Dès le Ier millénaire avant J.-C., le sud de la péninsule est englobé dans la koinê établie par les royaumes barbares de Wu et de Yue (Chine centrale) parmi les riverains de la mer de Chine. Les populations du littoral coréen servent de relais dans la transmission des influences de la Chine maritime vers le Japon. Les échanges culturels, dont l’ancienneté est ainsi attestée, se perpétueront au cours des siècles. Pays de marche, comme l’a définie V. Elisseeff, la Corée s’est enrichie des apports de ses voisins, qui l’ont souvent empêchée de les assimiler en paix ; son développement a été, à maintes reprises, perturbé par leurs interventions.
Au XVIe siècle, c’est l’invasion japonaise que les Coréens doivent repousser. Cette invasion reprend au XIXe siècle parallèlement à l’action des puissances occidentales soucieuses de pénétrer dans la péninsule. La Corée est dès lors déchirée entre partisans de l’ouverture du pays aux influences étrangères et tenants d’une politique de repliement destinée à préserver l’indépendance du pays. En 1910, les Japonais parviennent à leurs fins et annexent le Pays du Matin calme à l’Empire du Soleil levant.
Les impérialismes asiatiques, dont la Corée a été le champ de bataille privilégié, ne furent pas seulement politiques mais aussi économiques et culturels. L’histoire de la littérature fournit un exemple de ces luttes d’influence et illustre bien la « difficulté d’être » de la Corée. Les premiers écrits connus (Ier s. av. J.-C.) sont en langue chinoise, et, même après l’invention d’un alphabet coréen (au XVe s.), on utilisa simultanément coréen et chinois classique, avec une nette prédilection pour celui-ci. On parlait une langue, on en lisait et écrivait une autre. La culture chinoise exerçait une telle fascination que, durant près de deux millénaires, la littérature ne fut guère que servile imitation. À la fin du XIXe siècle seulement apparurent, en même temps que le nationalisme, les premiers signes d’une production littéraire quelque peu originale, dont la partition ultérieure du pays allait briser toute unité possible en marquant fortement les œuvres du sceau des idéologies affrontées.
Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Chine, conscients de la « servitude où est réduit le peuple coréen, sont déterminés à ce que, le moment venu, la Corée devienne libre et indépendante ». C’est en ces termes que F. D. Roosevelt, W. Churchill et Tchiang Kai-chek, réunis au Caire pendant la Seconde Guerre mondiale, arrêtent la ligne de conduite commune des grandes puissances à l’égard de la Corée.
L’indépendance de la Corée est réaffirmée à Potsdam, mais Staline et Roosevelt décident, à Yalta, de partager le pays : Roosevelt payait ainsi l’intervention des forces armées soviétiques contre le Japon. Cela signifiait pour la Corée une double occupation de part et d’autre du 38e parallèle. Et certes, les États-Unis se retiraient en janvier 1949 : la Corée du Sud ne figurait plus, aux dires de D. Acheson, parmi les positions américaines de défense en Asie. Mais le franchissement du 38e parallèle par les troupes nord-coréennes (25 juin 1950) ramenait les troupes américaines sur le territoire du Sud. La conférence de Genève (avr. 1954) ne devait pas apporter de solution au problème coréen. Les gouvernements des deux Corées ont pu donner l’impression qu’ils en prenaient leur parti : dix jours après la signature du cessez-le-feu, le 27 juillet 1953, à Panmunjom, Kim Il Song ne mettait-il pas sur pied un plan triennal de reconstruction de l’économie ? Reconstruction n’est pas un vain mot, si l’on songe que Pyongyang, capitale du Nord, peuplée de 400 000 habitants en 1950, n’en abritait plus que 80 000 à la fin de la guerre sous les quelques bâtiments épargnés. Il est couramment admis au Sud que seul le développement économique peut préparer la réunification, et on est loin à Séoul, capitale du Sud, du mot d’ordre de Syngman Rhee : « Marchons au nord », même lorsque les incidents le long du 38e parallèle se multiplient « anormalement ».
____________________
Partie I : HISTOIRE D'UNE CORÉE
Les Temps Lointains
Des fouilles récentes attestent l’existence d’habitants à l’époque paléolithique, aussi bien dans le nord que dans le sud de la péninsule. Les premières vagues d’immigration de grande importance semblent avoir atteint le nord de la Corée entre le VIIe et le VIe siècle avant J.-C. avec la civilisation du bronze ; celle du fer n’y sera connue que deux siècles plus tard environ. Quant à l’origine des populations qui arrivèrent, nous ne pouvons actuellement que présenter une hypothèse, généralement admise par les savants coréens, selon laquelle ces habitants seraient venus de la Chine du Nord et de la Mandchourie. Les linguistes rattachent souvent le coréen à une famille « altaïque » ou « ouralo-altaïque », mais il n’est pas certain que ces populations néolithiques aient parlé une seule et même langue.
Selon une légende, un nommé Tangun, issu d’un certain Hwanung et d’une ourse métamorphosée en femme, a fondé, il y a cinq mille ans environ, un État dit de Chosön, dénomination que l’on traduit traditionnellement par « Matin calme ». Plus tard, à une date inconnue, cet État entra en rapport avec Kija (d’origine chinoise selon les documents chinois, mais coréenne d’après les recherches entreprises par des savants coréens, comme Yi Pyöngdo), dont le descendant Chun fut chassé du trône (env. 194 av. J.-C.) par Wiman. Sous le règne d’Ugö, petit-fils de ce dernier, l’empereur Wu, de la dynastie chinoise des premiers Han, établit, au nord de la péninsule, une commanderie dite de Canghai (128 av. J.-C.), qui ne peut exister que pendant trois ans. Ce fut vingt ans plus tard (108-107 av. J.-C.) que le même empereur réussit à soumettre une grande partie du nord de la péninsule, en y créant quatre commanderies : Lelang, dans la région du bassin inférieur du fleuve Taedong, Xuantu (en coréen Hyöndo), Lintun (Imdun) et Zhenfan (Chinbön), respectivement au nord, à l’est et au sud de Lelang. Les indigènes péninsulaires, qui étaient passés de l’usage de la pierre à celui d’objets métalliques, parvinrent alors à élaborer la civilisation la plus développée de l’Asie du Nord-Est au-dehors du territoire chinois.
Durant le Ier siècle avant J.-C., on vit apparaître trois États péninsulaires : le Koguryö, fondé vers 37 avant J.-C., aurait été situé au début dans le bassin inférieur de l’actuel fleuve Tongjiajiang de la Mandchourie du Sud, avant de contrôler, dès le IVe siècle, une grande partie du nord de la Corée ; le Paekche, dont la création remonterait à 18 avant J.-C., se situait dans le sud-ouest de la péninsule ; le Shilla fondé, selon la légende, en 57 avant J.-C., occupait le sud-est. Le Koguryö s’est heurté, dès sa fondation, à la puissance chinoise ; deux défaites infligées aux Jin orientaux, en 313 et 314, permirent au Koguryö de faire disparaître les commanderies chinoises. Ce même pays, alors l’un des plus puissants de l’Asie du Nord-Est, entra en conflit avec ses deux voisins du Sud pour la conquête de l’hégémonie de la péninsule. Malgré sa suprématie, le Koguryö dut s’incliner (668), ainsi que le Paekche (660), devant le Shilla qui, avec l’aide de l’armée chinoise des Tang, plaça la péninsule sous le contrôle d’un seul et même État. De ces trois États, les deux premiers transmirent au Japon la civilisation chinoise à laquelle ils avaient été très tôt initiés. On notera, à titre d’exemple, que la cour japonaise a connu l’usage des caractères chinois vers le début du Ve siècle grâce à des lettrés originaires du Paekche : Ajikki et Wangin (en japonais : Wani).
Après l’unification de la péninsule, la société du Shilla fut rigoureusement hiérarchisée ; la famille royale elle-même était divisée en deux groupes : sönggol (os saints), pour les membres de pur sang royal, et chingol (os véritables), pour ceux qui n’avaient pour père ou mère qu’une seule personne de sang royal. La couleur et la forme des vêtements des nobles, réparties en dix-sept catégories, différaient selon le rang ; les gens du commun ne pouvaient porter ni bijoux d’or ou d’argent ni ornements de pierres précieuses et n’avaient pas le droit de se vêtir de soie fine.
Un ancien registre administratif, établi à la fin du VIIIe ou au début du IXe siècle, donne de précieux renseignements relatifs à la richesse du Shilla ; dans quatre villages situés à proximité de l’actuelle Ch’öngju, environ à 150 kilomètres au sud-est de Séoul, les 442 habitants possédaient 61 chevaux et 53 bœufs, ce qui donne une moyenne de deux à trois par foyer. Malgré cette richesse relativement importante, la population, notamment la plèbe paysanne, devait souffir du poids des impôts et des corvées ; les documents historiques donnent plusieurs exemples de paysans qui se soulevèrent contre la perception d’impôt et se groupèrent en « bandes » ; la plus importante de celles-ci, dirigée par un certain Wang Kön, finit par fonder un État nommé Koryö (918) et détruisit le royaume de Shilla (935).
Profondément influencée par la Chine, la civilisation du Shilla était dominée par le bouddhisme que lui avait apporté, en 528, un moine, Ado, originaire du Koguryö. La foi en Amitabha et la croyance à la « renaissance au Paradis de l’Ouest » se sont ainsi répandues, comme le montrent les hyangga (chants du terroir), des statues bouddhiques, chefs-d’œuvre du genre, ainsi que le mode de vie des hwarang (fleurs-adolescents) qui, issus de la classe noble, subissaient une discipline militaire et recevaient une éducation morale basée sur la foi bouddhique.
L’époque de Koryö (918-1392)
Le début de l’histoire de Koryö, qui a donné, par la suite, le nom de Corée, est marqué par les invasions des Kitan, c’est-à-dire la dynastie chinoise des Liao (907-1125). Après avoir réussi à repousser les attaques des Kitan à deux reprises, en 993 et 1010, Koryö fut finalement obligé de concéder à son adversaire une région dans le nord-est de la péninsule, pour obtenir la paix. À cette époque, le gouvernement royal central contrôlait 2 100 000 habitants, répartis en dix provinces. L’administration et la défense étaient confiées aux 17 000 « dignitaires » yangban, classe divisée en deux catégories, dites de l’Est pour les civils et de l’Ouest pour les militaires, et dont les rivalités s’aggravèrent dès le milieu du XIIe siècle. Sans doute ragaillardis lors de la guerre contre les Djurtchet (ou Jurchen), fondateurs de la dynastie des Jin (1115-1234), qui finit pourtant par une soumission de Koryö (1126), les yangban militaires, généralement méprisés par ceux de la catégorie civile, se révoltèrent en 1170 sous la conduite de Chöng Chungbu ( ? – 1178), qui finit par accaparer le contrôle du gouvernement central. D’autres militaires lui succédèrent, mais déjà la menace des Mongols commençait à peser sur Koryö. En effet, après avoir assassiné un émissaire de Koryö à la cour des Jin (1211), les troupes envahirent la péninsule en 1231 et imposèrent au gouvernement de Kaesöng le contrôle des « commissaires résidents ». C’est ainsi que commença le « règne » mongol qui dura jusqu’en 1368, année où une nouvelle dynastie fut établie en Chine, sous le nom de Ming. La cour royale de Koryö, liée alors par le sang à celle des Mongols, essaya de prouver sa fidélité envers ces derniers, en expédiant des troupes contre la nouvelle dynastie chinoise des Ming (1388). Arrivé à l’embouchure du fleuve Yalu, Yi Sönggye, chef d’un corps expéditionnaire fort de 38 800 hommes, rebroussa chemin, sous prétexte qu’il était dangereux de pénétrer dans le territoire du pays « suzerain », et se débarrassa de ses adversaires politiques. Affaiblie, la cour royale de Koryö dut « céder » le trône, en 1392, à Yi Songgye, qui fonda la dynastie de Chosön, remplaçant celle de Koryö.
À Koryö, la terre était propriété de l’État qui la distribuait, sous forme de droit d’usufruit, à ses fonctionnaires, civils et militaires, ainsi qu’aux soldats en activité. Toute terre distribuée devait être rendue à l’État en cas de décès du détenteur, sauf celle qui avait été accordée pour récompenser un service méritoire dont le droit de détention pouvait être hérité par les descendants. Les dignitaires surent si bien profiter de ce cas exceptionnel pour transformer la terre en « domaine privé » que le système de distribution de la terre commença à tomber en désuétude dès la fin du XIIe siècle. On ignore la valeur exacte de la production agricole, mais, selon le Koryö-sa (cf. livre LXXVIII), la production de céréales suffisait à nourrir convenablement la population. En outre, il existait, à Koryö, des « habitants », bugok et so, spécialisés dans la production des métaux (or, argent, fer ou bronze), des étoffes de soie, du papier, des tuiles, du charbon de bois, etc.
Le bouddhisme connut une certaine expansion, grâce à la protection de la cour royale. À partir de 1086, le maître Taegak tenta avec succès une fusion des sectes d’« enseignement » kyo (en chinois : jiao) et de celles du dhyana, en coréen sön (en chinois : chan). L’influence profonde du bouddhisme à Koryö se reflète dans les poésies qui expriment des conceptions mahayanistes, nirvanistes, amidistes et dhyanistes. L’influence sino-bouddhique se manifeste également dans le domaine artistique, sous la forme de statues, stupa et fresques. Empruntée, elle aussi, à la Chine, la technique du céladon atteignit à Koryö un tel degré de perfection que sa renommée s’étendit jusqu’en Chine même. La technique d’imprimerie fit des progrès spectaculaires ; en effet, au moment où la cour royale fit graver, pour obtenir la protection des Bouddha contre les envahisseurs mongols, 81 137 planches xylographiques du Canon bouddhique qui, terminées en 1251, sont conservées au temple Haein, les habitants de Koryö étaient déjà initiés à l’usage des caractères métalliques mobiles. Ce fut également durant cette époque de Koryö que furent mis au point des documents historiques importants relatifs à l’Antiquité : le Samguk sagi (Histoire des trois pays, 1145) de Kim Pushik (1075-1151) et le Samguk yusa (Anecdotes des trois pays, vers 1285) du moine Iryön (1206-1289).
L’époque des Yi (1392-1910)
Créé en 1392 et reconnu par la dynastie chinoise des Ming sous le nom de Chosön, le nouveau royaume des Yi transféra, en 1396, la capitale de Kaesöng à l’actuelle Séoul où, sous la protection de 27 440 soldats, le nouveau système d’administration fut installé sur le modèle de celui qui était en vigueur dans la Chine des Ming. Il était confié, toujours comme par le passé, aux yangban, dont les principes de gouvernement étaient inspirés du confucianisme, ce qui fit diminuer l’influence du bouddhisme.
Tandis qu’un système d’écriture original, alphabétique en même temps que syllabique, est mis en usage dès 1446, le chinois continue à être utilisé, notamment pour la rédaction des documents historiques, tel le Chosön wangjo shillok (Annales de la dynastie des Yi), qui, commencé en 1413 sous le règne du roi fondateur de la dynastie, T’aejo (1392-1398), et terminé en 1864, nous fournit de précieux renseignements sur l’histoire de cette époque. Ajoutons-y le Koryösa (Histoire de Koryö) de Chöng-Inji (1396-1478), le Tongguk t’onggam (Miroir du pays de l’Est) de Sö Köjöng, qui couvre l’histoire de la Corée des origines jusqu’à la fin de Koryö, et le Tongguk yöji süngnam (Géographie historique du pays de l’Est, 1481).
Le zèle des savants et des lettrés pour le progrès culturel eut, pour les théoriciens confucianistes, des conséquences inattendues, mais néfastes ; divisés, comme en Chine, en deux écoles, dites respectivement de li et de qi, ceux-ci ne tardèrent pas à former des factions politiques qui, reflètant notamment les particularismes régionaux, poursuivirent leurs vaines luttes sans se soucier de ce qui se passait à l’intérieur et à l’extérieur du pays.
Engagés dans ces luttes, les dirigeants politiques ne purent prévoir l’invasion des troupes japonaises qui, composées de 200.000 soldats et de 9.000 marins, débarquèrent à Pusan, en avril 1592, sous prétexte d’emprunter les routes de la péninsule coréenne pour aller attaquer la Chine. Mal préparée contre cette attaque imprévue, la Corée ne dut son salut qu’à l’aide militaire de la dynastie chinoise des Ming et aux combats héroïques de l’amiral Yi Sunshin (1545-1598), l’inventeur du bateau cuirassé, qui infligea de lourdes pertes à la flotte japonaise. Après avoir évacué la péninsule, en septembre 1593, en ne laissant qu’une poignée de soldats dans sa partie méridionale, l’armée japonaise tenta, une fois de plus, d’occuper la Corée en 1597 ; mais, tenu en échec par les troupes coréennes aidées par les soldats chinois, l’envahisseur se hâta de rebrousser chemin dès que fut connue la mort de Toyotomi Hideyoshi (août 1598), responsable de ces deux invasions. Cette première guerre eut d’heureuses conséquences pour le Japon qui, étant entré en contact avec la technique hautement développée des Coréens dans les domaines de l’imprimerie et de la poterie, la fit implanter par les prisonniers coréens ; elle fut, en revanche, extrêmement néfaste pour la Corée, qui eut à déplorer les ravages exercés sur deux tiers de la terre cultivée.
Une quarantaine d’années plus tard, un autre danger vint, cette fois, du nord ; il s’agissait de la nouvelle dynastie chinoise des Qing, qui envahit le nord de la péninsule en 1636, pour obtenir la fidélité de la cour des Yi. La paix (1637) ne fut obtenue qu’au prix d’une reconnaissance de vassalité envers cette dynastie d’origine mandchoue et de l’envoi du prince héritier comme otage à la cour impériale.
Peu avant cet événement, les savants coréens, initiés à l’école chinoise dite de kao-tcheng-hiö, représentée notamment par Gu Yanwu (1613-1682), commencèrent à former une secte appelée shilhak ou « science du réel », faisant preuve de pragmatisme utilitaire, d’encyclopédisme et d’esprit critique, comme le montrent les œuvres de Yi Sugwang (1563-1628), Yu Hyöngwön (1622-1673), Yi Ik (1681-1763), Chöng Yagyong (alias Dasan, 1762-1836) et autres. Leurs principes eurent une forte répercussion dans la littérature qui, surtout dans le domaine des romans, connut un grand essor durant deux siècles (XVIIe-XVIIIe s.). La curiosité des gens de shilhak pour la science occidentale aboutit à la conversion d’un grand nombre de Coréens au catholicisme. Après le baptême, en 1784, de Yi Sünghun (1756-1801), le premier catholique coréen, il y eut, à la fin du XIXe siècle, quelque 10 000 fidèles. L’attitude hostile de ces convertis à l’égard de la tradition confucéenne amena le gouvernement à condamner cette religion comme doctrine hérétique (1786). Les croyants et les prêtres français de la Société des missions étrangères de Paris, jugés responsables de la propagation du catholicisme dans le territoire coréen depuis 1833, furent persécutés. Malgré cela, le nombre des catholiques continua d’augmenter, et on en comptait, en 1865, environ 23 000. Ce succès est comparable à celui de Tonghak ou « doctrine orientale », sorte de credo salvateur, proposé, en 1860, par Ch’oe Cheu (1824-1864), qui « assurait » l’immortalité du corps et de l’âme aux croyants (dont le nombre total atteignit, en quelques années, environ 20 000, malgré l’interdiction du gouvernement). Ce phénomène ne s’explique que par l’aggravation de la situation sociale et économique, qui finit par bouleverser la façon de vivre et de penser des Coréens de l’époque.
La situation était certes critique, car, en 1813 par exemple, environ 2,5 millions de paysans, sur une population totale de 7 millions, étaient en proie à la famine, ce qui provoqua de fréquentes « jacqueries » en province. Cette situation devint encore plus périlleuse dès lors que les puissances occidentales cherchèrent à entrer en relation avec la Corée, et que certaines, la France en particulier en 1866, n’hésitèrent pas à provoquer des incidents militaires. Du gouvernement qui ne sut faire face à ce danger que par une politique isolationniste, le Japon obtint de force la signature d’un traité d’amitié et de commerce (1876), précédant ainsi les États-Unis d’Amérique (1882), la Grande-Bretagne (1883), l’Allemagne (1883), l’Italie (1884), la Russie (1884), la France (1886), l’Autriche (1892), la Belgique (1901) et le Danemark (1902) qui conclurent des traités de même caractère. La lutte pour la mainmise sur la Corée s’engagea alors entre la Chine, le Japon et la Russie. Après s’être débarrassé de la Chine à l’issue de la guerre sino-japonaise (1894-1895) et avoir triomphé de la Russie au cours de la guerre de 1904-1905, le Japon imposa au gouvernement coréen un traité de protection (1905), puis d’annexion (1910), malgré l’opposition de la population, qui prit la forme de protestations et même d’insurrections.
La domination japonaise
La Corée fut annexée de force par le Japon le 29 août 1910. Terauchi Masatake, ex-général japonais, arriva à Séoul comme premier gouverneur général. Il voulut rétablir l’ordre en interdisant toute association et réunion de Coréens et fit sévèrement réprimer les « insubordonnés » par les gendarmes. Il proclama un décret sur les sociétés et entreprit des travaux d’enquête sur la terre, en vue de créer une économie coloniale au service de l’économie japonaise. La première mesure eut pour but d’écraser les capitaux coréens et de transformer la Corée en marché du capitalisme japonais. La seconde fut destinée à déterminer la propriété des terres. Après enquête, le gouvernement général s’appropria les terres appartenant à l’ancienne cour royale et celles dont la propriété n’avait pu être dûment enregistrée. Ces terres furent distribuées aux colons japonais ou données en métayage aux Coréens par le biais de la Compagnie orientale de colonisation. Un grand nombre de Coréens, dépossédés, émigrèrent en Mandchourie.
Ces mesures renforcèrent l’hostilité des Coréens envers les Japonais. La résistance des milices coréennes s’intensifia, et les mouvements d’indépendance s’organisèrent dans les communautés coréennes à l’étranger : en Sibérie, en Mandchourie, en Chine et aux États-Unis.
Encouragés par la déclaration du président Wilson sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les Coréens résidant à l’étranger envoyèrent une délégation à la conférence de la paix de Versailles pour plaider la cause coréenne, mais en vain. Un gouvernement provisoire de la république de Corée fut fondé à Shanghai dans la concession française. Les patriotes à l’intérieur du pays choisirent le 1er mars 1919 pour organiser un vaste mouvement d’indépendance non violent. On lut devant la foule la déclaration d’indépendance signée par trente-trois représentants du peuple coréen, qui furent arrêtés par la police. La répression des manifestations fut violente, se soldant par 7 509 tués, 15 961 blessés et 46 948 arrestations.
Après cet événement, les autorités japonaises assouplirent quelque peu l’oppression et appliquèrent une politique dite « culturelle » en autorisant certaines activités associatives et la publication de revues et journaux coréens.
Dans les années vingt, le gouvernement général mena activement la modernisation de l’agriculture coréenne. La production de riz doubla en vingt ans, mais près de 30 à 40 p. 100 de la production furent exportés au Japon. La paysannerie coréenne se désagrégea. Un nombre croissant de Coréens quittèrent le pays pour la Mandchourie et la Sibérie. Les capitaux japonais furent investis dans les industries : centrales hydrauliques, engrais azoté, textile, extraction minière, etc. La Corée se transforma en base logistique de l’expansion militariste du Japon sur le continent asiatique. En 1926, il y eut un soulèvement des étudiants à Kwangju, alors que les milices coréennes spontanées continuaient leur résistance contre les Japonais.
Les Japonais renforcèrent leur politique d’assimilation. Après l’intervention militaire du Japon en Chine en 1937, on supprima l’enseignement de la langue et de l’histoire de la Corée à l’école pour obliger les écoliers à ne parler que le japonais. Un grand nombre de jeunes Coréens furent contraints de s’engager dans l’armée japonaise comme « volontaires », et près de 100 000 jeunes filles, élèves des écoles primaires et secondaires, furent persuadées de partir comme « femmes de réconfort sexuel » pour les soldats japonais sur les champs de bataille. Dès 1940, les Coréens furent obligés d’adopter des noms japonais et de vénérer les kami (dieux) du Shinto, ce qui les blessa au plus profond de leur âme. Revues et journaux coréens furent interdits. En décembre 1941, le Japon s’engouffra dans la guerre du Pacifique. Les forces coréennes libres se formèrent à Zhongjing en Chine et déclarèrent la guerre au Japon. À partir de 1945, les Coréens furent soumis au service militaire obligatoire. Mais la Corée fut libérée du joug colonial le 15 août 1945 au terme de trente-cinq années de privations et de souffrances.
Partie II : LA DIVISION - L'HISTOIRE DE DEUX CORÉE
De la division à la guerre de Corée
La division
Le communiqué commun publié à la suite de la conférence entre Roosevelt, Churchill et Chang Kaishek, qui s’est tenue au Caire en novembre 1943, comporte une clause spéciale sur la Corée : « Nous reconnaissons que le peuple coréen se trouve dans un état d’esclavage et que la Corée doit être libre et indépendante en temps opportun. » À Yalta, en février 1945, les quatre grandes puissances, lors du partage du monde, ont convenu que les États-Unis désarmeraient l’armée japonaise au sud du 38e parallèle et l’U.R.S.S. au nord. La déclaration de Potsdam du 2 août 1945 demanda au Japon de se rendre sans conditions et réaffirma l’indépendance de la Corée.
Dans la première quinzaine du mois d’août 1945, les événements se précipitèrent : une bombe atomique sur Hiroshima le 6, une autre sur Nagasaki et la déclaration de guerre de l’U.R.S.S. au Japon le 8, l’entrée des troupes soviétiques dans la partie nord de la péninsule coréenne le 10 et, enfin, la capitulation sans conditions du Japon le 15, ce qui provoqua une joie indescriptible et un immense espoir chez le peuple coréen.
Le 2 septembre, l’acte de reddition du Japon fut signé, et, le même jour, le commandement suprême des forces alliées annonça que la Corée serait divisée en deux parties à peu près égales, qui seraient occupées par les États-Unis et par l’U.R.S.S. Le lendemain, les troupes américaines débarquèrent à Inch’ön, et le général Hodge fut nommé gouverneur militaire à Séoul.
Les patriotes coréens regagnèrent la Corée, Syngman Rhee (Yi Süng-man) venant des États-Unis, Kim Ku et son gouvernement provisoire de Corée, de Zhongjing en Chine.
Les grandes puissances, par l’intermédiaire de leurs ministres des Affaires étrangères réunis à Moscou en décembre 1945, voulurent imposer un protectorat à la Corée, trahissant le vœu ardent des Coréens d’avoir enfin un pays indépendant. Elles créèrent une commission mixte russo-américaine chargée de mettre en place un gouvernement national. Cette décision provoqua la colère et l’opposition de tous les dirigeants coréens. Il s’ensuivit de grandes manifestations populaires contre la tutelle.
Le Comité populaire, créé au Nord et dirigé par Kim Il-sung (Kim Il-söng), fit volte-face en acceptant le protectorat. L’U.R.S.S. n’était pas d’accord pour que les opposants au protectorat participent aux travaux de la commission. Celle-ci n’arrivant pas à statuer, le gouvernement américain saisit l’O.N.U. en mai 1947. L’Assemblée générale de l’O.N.U. adopta une résolution qui consistait à créer un gouvernement unique en organisant des élections générales sur l’ensemble du territoire, lesquelles seraient supervisées par une commission. Celle-ci ne pouvant travailler dans la partie Nord, les élections n’eurent lieu, le 10 mai 1948, qu’au Sud. Le parti de Syngman Rhee remporta la victoire. L’Assemblée constituante se réunit le 31 mai, adopta la première Constitution le 17 juillet et élut Rhee président de la République. Le gouvernement militaire américain fut remplacé par la république de Corée (Taehan minguk), proclamée le 15 août 1948 et reconnue par l’O.N.U. La France fut le quatrième pays à reconnaître la nouvelle république le 4 février 1949, après les États-Unis, la Chine nationaliste (Taiwan) et la Grande-Bretagne.
En réponse à la création d’une république au Sud, la partie septentrionale organisa des élections le 25 août 1948. Le 9 septembre fut créé un gouvernement à la tête duquel se trouvait Kim Il-sung comme Premier ministre. Le 18 septembre fut proclamée la république populaire de Corée (Chosön inmin konghwaguk), qui devint peu de temps après la république populaire démocratique de Corée, R.P.D.C. (Chosön minjujuüi inmin konghwaguk). Elle fut reconnue par l’U.R.S.S. et ses alliés, ainsi que par la Chine populaire.
Une ligne de démarcation, purement technique à l’origine, fut ainsi transformée en frontière politique hermétique, entérinant la partition de la péninsule.
La guerre de Corée, 1950-1953
Après la création des deux républiques, les armées soviétique et américaine évacuèrent leur zone d’occupation respective en 1949. Le 12 janvier 1950, parlant devant le club national de la presse, Dean Acheson, secrétaire d’État américain, déclara : « Le périmètre de défense des États-Unis va des îles Aléoutiennes au Japon », ce qui excluait la Corée et Taiwan. En mars, le général MacArthur lui-même s’exprima dans le même sens au cours d’une interview.
Le dimanche 25 juin 1950, la Corée du Nord lança une offensive générale vers le sud, encouragée sans doute par ces déclarations inopportunes et forte d’une armée de 136 000 soldats répartis en dix divisions avec les équipements lourds que l’armée soviétique lui avait laissés (243 chars T 54, 211 avions de combat et des pièces d’artillerie). L’armée sud-coréenne ne disposait que d’une force d’autodéfense composée de 98 000 hommes mal entraînés et sous-équipés répartis en huit divisions. Elle ne possédait ni avions, ni véhicules blindés, ni canons lourds. Ce fut la débâcle pour l’armée sud-coréenne. Séoul tomba aux mains des agresseurs le 28 juin. Les troupes communistes ne cessèrent leur progression vers le sud.
Le 27 juin, le Conseil de sécurité de l’O.N.U. désigna, en l’absence de l’U.R.S.S., la Corée du Nord comme agresseur. L’O.N.U. décida de constituer une armée à laquelle devaient participer seize pays, dont la France avec un bataillon commandé par le général Monclar. Le même jour, le président Truman ordonna aux forces navales et aériennes américaines de soutenir la Corée du Sud et de protéger Formose. Trois jours après, il engagea l’infanterie américaine en Corée et autorisa l’aviation à attaquer le Nord. Le 1er juillet, le général Douglas MacArthur, alors gouverneur militaire du Japon, fut nommé commandant des forces de l’O.N.U.
Le 5 septembre, les troupes nordistes arrivèrent à une centaine de kilomètres de Pusan, port situé à l’extrême sud-est de la péninsule, où s’était réfugié le gouvernement de Rhee.
La situation se retourna, le 15 septembre, avec le débarquement, à Incheon près de Séoul, des armées de l’O.N.U. sous le commandement du général MacArthur. Séoul fut repris le 28. Le 30, les forces sud-coréennes franchirent le 38e parallèle. Le 7 octobre, MacArthur donna l’ordre aux forces de l’O.N.U. de faire de même. Le 11, le Premier ministre chinois Zhou Enlai déclara : « Les événements de Corée menacent la sécurité de la Chine. » Les armées de la Corée du Sud et de l’O.N.U. entrèrent dans Pyongyang le 18 et atteignirent le fleuve Yalu, vers la fin d’octobre.
Le 25 octobre, la guerre prit une autre tournure avec l’intervention de 850 000 « volontaires » chinois. En fait, il s’agissait des unités régulières de la prestigieuse IVe armée populaire, commandée par le général Lin Piao. Ce fut le repli des troupes sudistes et de l’O.N.U. vers le sud. Face à cette situation, Truman déclara : « L’emploi de la bombe atomique demeure à l’étude », ce qui n’arrêta pas la poussée des forces communistes qui reprirent Pyongyang le 4 décembre. Elles franchirent de nouveau le 38e parallèle et arrivèrent à Séoul le 4 janvier 1951. Le 21, le général Ridgway, qui venait de succéder au général Walker tué dans un accident, lança une vaste contre-offensive vers le nord. Le 30, la Chine fut déclarée pays agresseur par l’O.N.U. Le 14 mars, les troupes sud-coréennes reprirent Séoul et franchirent le 38e parallèle le 27. Le 11 avril, Truman démit MacArthur de ses fonctions pour avoir pris une position belliqueuse voulant étendre le conflit jusqu’en Mandchourie. Il fut remplacé par Ridgway.
Dès lors, le front se stabilisa autour du 38e parallèle, avec de violents combats sporadiques. Le 23 juin 1951, Jakob Malik, délégué soviétique, proposa à l’O.N.U. un cessez-le-feu. Les pourparlers à Panmunjom, un village situé sur la ligne de démarcation, traînèrent pendant deux ans.
L’Assemblée nationale de la Corée du Sud rejeta, le 9 juin 1953, les conditions d’armistice, et, le 18 juin, 27 000 prisonniers de guerre nord-coréens furent libérés et rendus à la vie civile au Sud, sur ordre du président Rhee. Le 22 juillet, Rhee, ne voulant pas admettre le constat de division, déclara qu’il ne signerait pas l’armistice.
Malgré les réticences de Rhee, l’armistice fut signé entre les représentants des forces de l’O.N.U. d’une part et des forces chinoises et nord-coréennes d’autre part, le 27 juillet 1953.
Durant les trois ans de guerre, il n’y eut que dix mois de batailles intenses, causant des pertes humaines et des dégâts considérables. Le total des pertes en vies humaines (tués, disparus et blessés) s’élève à 2 415 600 selon les sources des Nations unies. Les États-Unis eurent 33 630 soldats morts et 103 000 blessés, et les autres alliés de l’O.N.U., 3 140 morts et blessés parmi lesquels la France compte, pour son bataillon de Corée, 288 morts et un millier de blessés. Les pertes militaires de la Corée du Sud s’élèvent à 147 000 morts et 210 000 blessés. Les estimations se situent autour de 300 000 militaires tués et 220 000 blessés pour la Corée du Nord et de 200 000 tués et 700 000 blessés pour la Chine populaire. Les pertes civiles seraient au moins deux fois supérieures, et le pays était dévasté.
Cette guerre terrible qui n’a rien réglé en matière de réunification a laissé de très profondes séquelles. Nombre de Coréens vivant au Nord se réfugièrent au Sud, fuyant le régime communiste, et nombre de familles coréennes furent séparées. Le drame de ces familles, toujours d’actualité, se trouve au cœur des négociations entre le Nord et le Sud.
____________________
RÉPUBLIQUE DE CORÉE (Corée du Sud)
Les Coréens du Sud n’ont connu, de 1948 à 1987, qu’une succession de régimes dictatoriaux et autoritaires qui avaient pour objectif la stabilité politique et sociale indispensable pour faire face à la « menace du Nord » et au développement économique. Cela constituait, aux yeux des dirigeants, la priorité des priorités pour un pays qui souffrait de la misère et de la pauvreté et que certains experts étrangers n’hésitaient pas à qualifier de « sans espoir ».
L’aspiration des Coréens à une démocratie authentique, non « à la coréenne », finit par se réaliser en 1987. Les Coréens ont aujourd’hui un pays développé et industrialisé, douzième exportateur et quinzième puissance économique du monde en termes de P.N.B., se présentant comme un modèle de réussite.
Démocratie libérale, la Corée du Sud pratique un système politique présidentiel, sauf en 1960-1961 (régime parlementaire). La Constitution a été si souvent modifiée avec des méthodes coercitives, en particulier sous les régimes Rhee et Park, que la république en est à sa sixième version à partir de 1987.
La Corée du Sud a eu huit présidents de la République : Syngman Rhee [Yi Süng-man] (1948-1961), Yun Posön (1961-1962), Park Chunghee [Pak Chöng-hüi] (1962-1979), Choi Kyuha [Ch’oe Kyu-ha] (1979-1980), Chun Doohwan [Chön Tuhwan] (1980-1988), Roh Tae-woo [No T’ae-u] (1988-1993), Kim Young-sam [Kim Yöng-sam] (1993-1998) et Kim Dae-jung, depuis 1998. Les deux présidents qui ont le plus marqué la vie politique par leur forte personnalité et par la durée de leur présence au pouvoir sont Syngman Rhee (douze ans) et Park Chung-hee (dix-huit ans). Trois présidents sont d’anciens généraux : Park, Chun et Roh. Ils ont fait preuve d’efficacité, mais leur autoritarisme, notamment de Park et de Chun, ne laisse pas une bonne image d’eux dans l’opinion. Par contre, Roh, qui a entrepris la démocratisation en 1987, s’est vu reprocher d’être plutôt « mou » face aux manifestations d’étudiants extrémistes et à la montée de la délinquance.
D’après la Constitution de 1987, le président de la République est élu au suffrage universel direct à un tour pour un mandat unique de cinq ans. Il est aidé, dans ses fonctions, par un Premier ministre nommé par lui.
Le pouvoir législatif est exercé par une chambre unique (sauf en 1960-1961), l’Assemblée nationale. Les députés, au nombre de 299, sont élus pour quatre ans : 237 dans les circonscriptions et 62 à la proportionnelle.
La présidence de Syngman Rhee
Le gouvernement de Syngman Rhee (Yi Süng-man) a trouvé une situation sociale et économique extrêmement difficile après la division du pays, d’autant plus que les deux parties, le Sud agricole et le Nord industriel, étaient complémentaires. La production agricole et industrielle au Sud se situait à un niveau très bas, avec une inflation galopante et un chômage généralisé. Les Coréens vivaient dans la misère. Les États-Unis accordèrent une aide économique et militaire de 4,3 milliards de dollars entre 1945 et 1965, ce qui permit d’acheter des produits alimentaires, des matières premières et des biens d’équipement.
Anticommuniste farouche, Rhee dut faire face aux agissements des communistes : soulèvement armé dans l’île de Cheju en avril 1948, émeutes militaires à Yösu et à Sunch’ön en octobre 1948, lutte des partisans communistes dans le mont Chiri en 1949. Ce contexte troublé fut marqué par des assassinats politiques : Song Chin-u (1945), Yö Un-hyöng (1947), Kim Ku (1949).
Rhee fut réélu en février 1950, alors que son parti, le Parti national de Corée, n’obtint pas la majorité aux élections législatives de mai. En 1952, il fit amender, de force, la Constitution pour supprimer la clause limitant à deux les mandats exercés par un même président et pour élire le président au suffrage universel. Les élections générales de mai 1954 donnèrent la victoire au Parti libéral (Jayu-dang), Rhee fut réélu pour la troisième fois en 1956, mais le vice-président était un membre de l’opposition, Chang Myön. Les mouvements contestataires se multiplièrent contre le despotisme de Rhee. La loi martiale fut décrétée en mai 1956, et la loi sur la sécurité nationale, destinée à opprimer la presse, fut adoptée en décembre.
Le 15 mars 1960, Rhee fut réélu président, sans difficulté, son adversaire, Cho Pyöng-ok, était mort de maladie quelques jours auparavant. Malgré cela, l’entourage du président organisa des élections truquées pour faire élire Yi Ki-bung comme vice-président dans la perspective de son éventuelle accession à la présidence, Rhee (1875-1965) étant alors âgé de quatre-vingt-quatre ans. Les manifestations demandant l’annulation de l’élection de Yi se généralisèrent. Le 18 avril, la loi martiale fut proclamée. Le soulèvement des étudiants eut lieu le 19, et la police tira dans la foule, faisant 142 morts parmi les étudiants. Les professeurs d’université, eux aussi, manifestèrent le 25. La famille de Yi Ki-bung devait se suicider le 28. Rhee finit par démissionner le 27 et partit, le 29 mai, en exil à Hawaii, où il mourut en 1965.
Sur le plan diplomatique, cette période fut marquée par le renforcement des relations avec les États-Unis. Un traité de défense mutuelle fut signé entre les deux pays le 27 octobre 1953. Depuis lors, les États-Unis maintiennent, en Corée, des troupes au nom de l’armée de l’O.N.U.
Rhee étant un antijaponais convaincu, Séoul n’eut pas de relations diplomatiques avec son voisin le plus proche jusqu’en 1965.
La présidence de Yun Posön
Après la chute du régime de Rhee, l’Assemblée nationale adopta, le 15 juin 1960, une nouvelle Constitution qui instaura un système parlementaire bicaméral (IIe République). Le Parti démocrate (Minju-dang) obtint la majorité aux élections des députés et des sénateurs en juillet. Chang Myön (1899-1966) fut nommé Premier ministre et Yun Po-sön (1897-1990) président de la République sans pouvoir. Les désordres persistèrent. Les étudiants, forts d’avoir réussi à chasser Rhee, voulaient intervenir dans toutes les décisions importantes. Incapable de faire face à cette situation, le gouvernement changea quatre fois en un an.
La présidence de Park Chung-hee
Dans cette situation troublée eut lieu, le 16 mai 1961, un coup d’État militaire, sans effusion de sang, dirigé par le général Park Chung-hee (Pak Chöng-hüi, 1917-1979), secondé par le colonel Kim Chongp’il et ses amis. La junte a dissous le Parlement, suspendit toute activité politique, créa le Conseil suprême de la reconstruction nationale, et Park devint son président après avoir écarté le général Chang To-yöng qui avait occupé ce poste avant lui.
En mars 1962, le président Yun Po-sön fut contraint de démissionner, et Park Chung-hee devint président de la République par intérim. Park fit adopter, par le référendum du 17 décembre 1962, une nouvelle Constitution restaurant le système présidentiel (IIIe République). Il fut élu président de la République en octobre 1963 avec 46,6 p. 100 des voix, contre Yun Po-sön (45,1 p. 100), et son parti, le Parti républicain (Konghwa-dang), obtint la majorité aux élections générales le mois suivant.
En 1962, Park mit en place le premier plan quinquennal qui est à l’origine du développement économique de la Corée du Sud, et il inaugura l’autoroute Séoul-Pusan en février 1968.
Il fut réélu en mai 1967. Le Parti républicain gagna en juin des élections générales truquées. En 1969, Park fit amender la Constitution afin de supprimer la clause interdisant le troisième mandat présidentiel, dans l’intention de pérenniser son pouvoir, et, le 27 avril 1971, il fut réélu avec 51,2 p. 100 des suffrages, contre Kim Dae-jung (43,6 p. 100). Le Parti républicain obtint 113 sièges sur 204 aux élections législatives en mai.
Il lança, en 1972, le vaste mouvement des « nouveaux villages » (saemaül undong) destiné à moderniser la campagne et l’agriculture : remplacement des toits en chaume par de la tôle ondulée, aménagement des routes et des terres, électrification, mécanisation, culture sous serre, etc. En quelques années, le mouvement transforma complètement la physionomie de la campagne coréenne.
Le 21 novembre 1972, une nouvelle Constitution dite de Yushin (renouveau) fut adoptée par référendum (IVe République). Elle institua un collège électoral, dénommé Conférence nationale pour la réunification, dont le rôle essentiel était d’élire le président de la République ainsi qu’un tiers des députés. Sous le coup des mesures d’urgence et de la loi martiale eurent lieu, le 15 décembre, les élections des 2 359 membres de la Conférence, qui éliront Park président. Les deux tiers des 276 députés furent élus à raison de deux députés par grande circonscription et un tiers par la Conférence. Ce fut un système taillé sur mesure pour Park qui voulait rester au pouvoir « à vie », en disposant à coup sûr d’une majorité au Parlement, au mépris de l’aspiration des Coréens à une démocratie qui soit à la mesure de leur développement économique. Dès lors, il ne parvint à gouverner qu’en prenant des mesures d’exception et en décrétant la loi martiale.
Qui plus est, il persécuta son rival Kim Dae-jung. Le 8 août 1973, Kim fut enlevé d’un hôtel au centre de Tokyo et ramené en Corée. Il fut placé en résidence surveillée chez lui grâce à l’intervention des États-Unis et de l’opinion internationale.
En 1974, Park perdit sa femme dans un attentat perpétré contre lui par un terroriste coréen résidant au Japon, lors de la cérémonie du 15 août qui commémorait la libération du pays.
Park fut réélu en juillet 1978. Son parti enregistra un recul aux élections générales du 2 décembre. De violentes manifestations d’étudiants dégénérèrent à Pusan et à Séoul en octobre 1979, alors que la presse était réduite au silence depuis longtemps. Dans ce contexte tendu, le président Park fut assassiné le 26 octobre par son bras droit, Kim Chae-kyu, directeur du K.C.I.A. (C.I.A. coréenne). Le mobile du crime n’est pas très clair. Kim et quatre autres complices furent arrêtés, jugés et exécutés en décembre.
Sur le plan diplomatique, poussé par des nécessités économiques, surtout pour financer le premier plan de développement économique lancé en 1962, Séoul entama des négociations avec Tokyo dès mars 1964 en vue de normaliser les relations. Malgré de violentes protestations en Corée comme au Japon, le traité d’amitié et de commerce coréo-nippon fut signé le 22 juin 1965 à Tokyo. Par la suite, le Japon accorda à la Corée du Sud 500 millions de dollars sous forme d’aide économique et de prêt. En contrepartie, Séoul s’engagea à ne pas exiger de réparations pour la période de colonisation. C’est aussi à la fin de 1965 que, sous la pression américaine, la Corée envoya au Vietnam deux divisions de soldats qui ne seraient rapatriés qu’en 1973.
Le président Carter annonça, en mars 1977, le retrait progressif des troupes américaines, mais 219 soldats seulement quittèrent la Corée en 1978. En novembre de la même année, la Corée du Sud et les États-Unis mirent en place un commandement commun des forces armées en Corée.
La présidence de Choi Kyuha
Le Premier ministre Choi Kyu-ha (Ch’oe Kyu-ha) devint président de la République après la mort tragique du président Park. Il commença à prendre des mesures libérales, mais l’espoir de démocratisation s’évanouit lorsque, le 12 décembre 1979, un groupe de militaires, conduit par le général Chun Doo-hwan, sortit de l’ombre, après avoir arrêté le général Chöng Süng-hwa, chef d’état-major de l’armée de terre.
Des manifestations estudiantines éclatèrent un peu partout au printemps de 1980. Le 17 mai, la loi martiale fut décrétée et, le lendemain, une insurrection éclata à Kwangju et se transforma en soulèvement général des habitants. Le 27, ces derniers s’emparèrent des dépôts d’armes et de munitions de la police. La ville fut isolée de l’extérieur. Puis eut lieu l’intervention des commandos parachutistes contre les citadins armés, qui firent officiellement 191 morts, et beaucoup plus selon des sources officieuses.
La présidence de Chun Doo-hwan
Une fois matée l’insurrection de Kwangju, Chun Doo-hwan (Chön Tu-hwan) se plaça à la tête du Comité spécial de la sécurité nationale, créé le 31 mai 1980, et, après le retrait du président Choi, fut élu président de la République, le 27 août, par la Conférence nationale pour la réunification. Le 17 septembre, Kim Dae-jung fut arrêté pour avoir monté un complot subversif. Il fut condamné à mort par une cour martiale – peine commuée en emprisonnement à perpétuité –, puis libéré et envoyé aux États-Unis en décembre 1982.
Le 22 octobre 1980, une nouvelle Constitution (Ve République) fut approuvée par référendum. Elle porta le nombre des membres du collège électoral à 5 000 et institua un mandat présidentiel unique de sept ans. La loi martiale fut levée en janvier 1981, et Chun fut réélu en février. Le couvre-feu qui existait depuis 1945 fut levé en février 1982. Le mois suivant, le Parti démocrate de la justice (Minjöng-dang) de Chun gagna les élections législatives.
Chun lança, en 1980 et en 1981, une campagne d’épuration des fonctionnaires, des magistrats et des journalistes. Il envoya, au total, 70 000 personnes, y compris des délinquants, dans des camps de rééducation. Certains dirigeants politiques se virent confisquer leur fortune illégalement amassée. D’autres furent privés de leurs droits politiques et mis en résidence surveillée, tels Kim Daejung, Kim Yöngsam et Kim Chongp’il. Pourtant, les proches parents de Chun et de son épouse ainsi que son entourage se trouvèrent mêlés dans des scandales financiers et dans des affaires de corruption et de trafic d’influence. L’abus de pouvoir et la manière forte de Chun furent sans cesse combattus par les étudiants, les opposants, les intellectuels et les chefs religieux appuyés par une bonne partie de la population. Les mouvements en faveur de la démocratie prirent de plus en plus d’ampleur.
L’année 1983 fut marquée par deux drames qui secouèrent le pays à un mois d’intervalle. Dans la nuit du 31 août au 1er septembre, la chasse soviétique abattit un Boeing 747 de la K.A.L. (Korean Air Lines), avec 269 passagers à bord près de l’île soviétique de Sakhaline. La Corée du Sud, n’ayant pas de relations diplomatiques avec l’U.R.S.S., se sentait impuissante devant cet acte barbare. Le second drame fut un attentat à la bombe perpétré, le 9 octobre, par les terroristes nord-coréens, sur la personne du président Chun en visite officielle à Rangoon en Birmanie. Il dut au retard qu’il avait sur son programme d’avoir la vie sauve, mais quatre Birmans et dix-sept Coréens, dont quatre ministres, trouvèrent la mort. La Birmanie rompit ses relations diplomatiques avec Pyongyang.
Pendant cette période, l’économie coréenne connut une forte expansion, et le niveau de vie s’améliora nettement. Les émissions en couleur de la télévision débutèrent le 1er décembre 1980. Les Coréens du Sud organisèrent les Xes Jeux asiatiques de 1986, auxquels participa la Chine populaire, et vécurent au rythme de la préparation des jeux Olympiques de Séoul de 1988.
S’agissant des relations extérieures, Chun resserra les liens entre la Corée et le Japon. Le Premier ministre japonais Nakasone Yasuhiro visita Séoul en janvier 1980. C’était la première visite officielle d’un chef du gouvernement japonais en Corée. Tokyo accorda à Séoul un prêt de 4 milliards de dollars. Quant aux relations franco-coréennes, le Premier ministre français Laurent Fabius se rendit à Séoul en avril 1985. Deux centrales nucléaires coréennes, construites avec la technologie française (Framatome), furent achevées en 1985. Le président Chun fit un voyage officiel en France en avril 1986.
La présidence de Roh Tae-woo
En 1987, le climat social se dégrada. La mort d’un étudiant au cours d’un interrogatoire policier en avril provoqua des manifestations d’étudiants qui dégénérèrent en mouvements de protestation populaire. Face à cette situation, Roh Tae-woo (No T’ae-u), candidat à la présidence, annonça, le 29 juin, des mesures de démocratisation et de libéralisation : élection du président au suffrage universel tant réclamée depuis 1971, rétablissement des droits politiques des opposants, suppression de la censure dans la presse, liberté syndicale. Elles marquent un tournant crucial dans l’histoire contemporaine de la Corée du Sud.
Une nouvelle Constitution fut élaborée en concertation entre les députés des partis au pouvoir et d’opposition. Après avoir été adoptée par une large majorité à l’Assemblée nationale, elle fut approuvée par le référendum du 27 octobre (VIe République). D’après la nouvelle Constitution, le président de la République est élu au suffrage universel pour un mandat unique de cinq ans. Depuis 1972, il était élu par un collège électoral de 2 500, puis de 5 000 personnes. La nouvelle Constitution renforçait le pouvoir de l’Assemblée nationale et verrouillait le mandat présidentiel par une clause spéciale selon laquelle toute modification visant la durée et le nombre des mandats ne s’appliquerait pas au président en exercice au moment de l’amendement. Le 17 décembre, Roh fut élu président de la République avec 36,6 p. 100 des voix selon la nouvelle Constitution. Son élection est due à la division des candidats d’opposition, Kim Dae-jung et Kim Yöng-sam, qui n’avaient pu s’entendre sur une candidature unique.
Fondé sur le monocamérisme, le Parlement (Kukhoe) compte 299 députés élus pour quatre ans, dont 224 sont élus dans les circonscriptions et 75 à la proportionnelle. Aux élections législatives d’avril 1988, le Parti démocrate de la justice (Minjöng-dang) de Roh Taewoo n’a pas obtenu la majorité, avec seulement 125 sièges sur 299, le Parti pour la paix et la démocratie (P’yöngmin-dang) de Kim Daejung en ayant 70, le Parti démocrate de la réunification (T’ongil-dang) de Kim Yöngsam 59, le Parti républicain (Konghwa-dang) de Kim Chongp’il 35, divers partis et indépendants 10. Le gouvernement de Roh était donc obligé de trouver sans cesse des compromis avec les partis d’opposition. Néanmoins, les hommes politiques observèrent une trêve jusqu’aux XXIVes jeux Olympiques de Séoul du 17 septembre au 2 octobre auxquels participèrent 13 000 athlètes venant de 160 pays, sauf la Corée du Nord et Cuba. Les Coréens y virent une sorte de consécration internationale de leur réussite économique.
L’Assemblée nationale, où les partis d’opposition constituaient la majorité, investie d’un pouvoir accru de contrôle sur l’exécutif, mena des enquêtes et demanda des témoignages sur les affaires du régime Chun : répression sanglante à Kwangju, scandales financiers, trafic d’influence et corruption de fonctionnaires. Plusieurs anciens ministres et des membres de la famille de l’ancien président et de son épouse furent jugés et emprisonnés, et le couple présidentiel fut obligé de se retirer dans un temple bouddhique loin de la capitale jusqu’à la fin de 1990. L’ex-président fut même contraint de témoigner en personne devant une commission parlementaire.
En février 1990, le Parti démocrate de la justice, le Parti démocrate de la réunification et le Parti républicain fusionnèrent sous le nom de Parti démocrate libéral (Minja-dang).
En avril 1991, un étudiant est battu à mort par les policiers. Cet incident a été suivi de plusieurs immolations par le feu et de violentes manifestations d’étudiants. Les mouvements estudiantins se sont radicalisés. Même le Premier ministre Chöng Wönshik fut roué et battu par des étudiants. Le régime de Roh, sur la défensive jusqu’ici, a agi avec fermeté pour réprimer les agitations des étudiants radicaux qui, depuis, ont perdu leur raison d’être, la sympathie de la population et enfin leur force.
Aux élections législatives de mars 1992, le Parti démocrate libéral de Roh Taewoo a obtenu la majorité avec 149 sièges sur 299, le Parti démocrate de la paix de Kim Daejung 97 sièges. Le Parti national de l’unification, créé par Chöng Chuyöng, fondateur du groupe Hyundai, a obtenu 31 sièges, et les indépendants 22. Le grand vainqueur des campagnes électorales a été l’argent. Le président Roh pouvait donc compter sur le soutien parlementaire pour la dernière année de son mandat.
Dans le domaine diplomatique, les relations franco-coréennes ont été marquées par la visite officielle du président Roh à Paris en novembre 1987 et par celle du Premier ministre Michel Rocard à Séoul en mai 1991. Les deux pays sont liés par des accords de coopération culturelle et scientifique. En outre, un consortium d’entreprises françaises, conduit par la société G.E.C.-Alsthom, était en compétition avec des groupes allemands et japonais, dans le projet de construction d’un réseau ferroviaire coréen à grande vitesse (350 km/h), dont l’achèvement de la ligne Séoul-Busan était prévu pour 1998.
Hormis le renforcement des relations traditionnelles, Roh entreprit une ouverture en direction des pays socialistes et de la Corée du Nord. En 1988, la Corée du Sud a noué, avec la Hongrie, la Yougoslavie et la Pologne, des relations commerciales qui se sont transformées en relations diplomatiques l’année suivante. Quant à l’U.R.S.S., Séoul et Moscou ont échangé une mission commerciale dès le début de 1989. À la suite de la rencontre historique Roh-Gorbatchev à San Francisco le 4 juin 1990, les relations diplomatiques ont été établies entre les deux pays le 30 septembre. La Corée du Sud accorda à l’U.R.S.S. un crédit de 3 milliards de dollars. Puis, Roh a effectué une visite officielle à Moscou en décembre 1990, et Gorbatchev fit une courte visite en Corée en avril 1991.
Pékin et Séoul, après avoir échangé une mission commerciale depuis janvier 1990, ont établi, le 24 août 1992, des relations diplomatiques, suivies de la visite en Chine du président sud-coréen Roh le mois suivant. Le commerce entre les deux pays, qui existait dès le début des années 1980, s’est accru d’année en année, pour passer de 1 milliard de dollars en 1991 à 11,4 milliards en 1996 pour les exportations coréennes et de 3,4 milliards à 8,5 milliards pendant la même période pour les importations coréennes (sans compter le commerce avec Hong Kong). Les entreprises coréennes sont déjà actives aussi bien en Chine que dans les pays de l’ex-bloc socialiste. Le rapprochement diplomatique avec la Chine populaire valut à la Corée du Sud la rupture avec Taiwan.
La présidence de Kim Young-sam
Lors de l’élection présidentielle de décembre 1992, Kim Young-sam (Kim Yöng-sam), candidat du Parti démocrate libéral, fut élu avec 42 p. 100 des suffrages, face à Kim Dae-jung du Parti démocrate pour la paix et à Chung Ju-yung (Chöng Ju-yöng) du Parti national pour l’unification et fondateur du groupe Hyundai. Après cette élection, Kim Dae-jung, opposant de longue date aux régimes militaires, abandonna la politique et son parti fut dirigé par Yi Ki-t’aek. Chung Ju-yung, écœuré de l’agitation des milieux politiques, fit dissoudre son parti et quitta la scène politique.
Premier président civil depuis 1962, Kim Young-sam entreprit de lutter contre la corruption, l’abus de pouvoir et le trafic d’influence pratiqués par les dirigeants politiques et les hauts fonctionnaires civils et militaires. Il mit en application des mesures visant à lever l’anonymat des comptes bancaires et à rendre transparentes des opérations commerciales et bancaires.
Sur le plan politique, il fit adopter, en vue de « redresser les erreurs de l’histoire », une loi spéciale qui permettrait de juger ses deux prédécesseurs à la présidence, Chun Doo-hwan et Roh Tae-woo, accusés d’avoir organisé un putsch militaire en décembre 1979 après l’assassinat du président Park Chung-Hee par le directeur du K.C.I.A. (C.I.A. coréenne) deux mois auparavant (26 octobre), et d’être à l’origine de la répression sanglante (officiellement deux cents morts) lors du soulèvement à Kwangju en mai 1980. Ils furent également poursuivis pour avoir extorqué plusieurs centaines de millions de dollars auprès des conglomérats (chaeböl). Emprisonnés au début de 1996 en vue du « procès du siècle », ils furent condamnés, en août 1996 : Chun à la peine capitale, Roh à un emprisonnement de vingt-deux ans et demi. Mais ils furent graciés et libérés en novembre 1997. Pourtant, le président Kim Young-sam lui-même a été impliqué indirectement dans un scandale de corruption, à travers son deuxième fils qui a été jugé et emprisonné, en 1997, pour une affaire de trafic d’influence et de corruption. On lui reproche d’avoir conduit l’économie coréenne au bord de la banqueroute, à la suite de la plus grave crise financière et monétaire (novembre-décembre 1997) que la Corée ait jamais connue. À ce sujet, une enquête parlementaire est menée en janvier-février 1999 afin de rechercher les coupables.
La présidence de Kim Dae-jung
En décembre 1997, Kim Dae-jung a été élu président de la République avec 40,3 p. 100 des voix ; il affrontait Lee Hoi-chang (Yi Hoe-ch’ang) du Grand Parti national et Rhee In-je (Yi In-je) du Nouveau Parti pour le peuple. Ancien opposant aux régimes militaires, il avait failli perdre la vie à plusieurs reprises. Démocrate, issu de la région de Chölla, longtemps défavorisée, il bénéficie d’un préjugé favorable dans l’opinion. Son élection est synonyme d’une véritable alternance démocratique en Corée du Sud. Il a hérité d’une situation économique dramatique laissée par son prédécesseur. La tâche prioritaire du gouvernement de Kim Dae-jung est de redresser la situation économique par la réorganisation des conglomérats, par le regroupement, la fusion et l’échange des activités entre eux selon les secteurs, en vue de résorber leur endettement endémique, d’imposer une gestion plus transparente, de réduire leur taille et de les rendre plus compétitifs.
Après les élections législatives du 11 avril 1996 et la présidentielle de décembre 1997, les partis politiques se sont réorganisés. À la fin d’octobre 1998, le Parlement est composé de 137 députés du Congrès national pour la nouvelle politique (Kukmin-hoeüi de Kim Dae-jung) qui vient d’absorber le Nouveau Parti pour le peuple (Kukmin-shindang de Rhee In-je), de 53 membres de l’Union des démocrates libéraux (Jaminryön de Kim Jong-p’il) ; réunion des deux partis qui forment une coalition gouvernementale dirigée par Kim Jong-p’il et de 5 indépendants. L’opposition est représentée par le Grand Parti national (Hannara-dang de Lee Hoi-chang) qui compte 104 députés sur 299.
Séoul entretient, avec Washington, des rapports fondés sur des accords de sécurité et de coopération. Les États-Unis maintiennent en Corée 37 000 soldats. Washington, un des premiers partenaires commerciaux de la Corée, ne cesse de faire pression sur Séoul afin que le pays ouvre le marché des produits agricoles, et respecte la propriété industrielle et intellectuelle.
Dans les années 1980, les relations coréano-japonaises étaient envenimées par la falsification de l’histoire pratiquée dans les manuels scolaires japonais ; elles le seront ensuite par l’affaire (surgie en 1991) des « femmes de réconfort sexuel » (estimées à 200 000 pour la Corée) envoyées de force dans les camps militaires japonais pendant la guerre du Pacifique. En février 1996, le Premier ministre japonais Hashimoto Ryutaro a revendiqué la souveraineté japonaise sur les îlots Dokdo (Takeshima, Rochers Liancourt) dans la mer du Japon (mer de l’Est pour les Coréens). Son propos a provoqué un tollé antijaponais en Corée. Ces îlots, arides et escarpés, sont situés à 93 km au sud-est de l’île coréenne Ulleungdo et à 162 km au nord-ouest de l’archipel japonais Oki. Convaincue que ces îlots lui appartiennent, la Corée les occupe et exerce sa souveraineté effective aux moyens d’une petite garnison de garde-côtes depuis 1953, d’un quai d’accostage inauguré en novembre 1997, et d’un phare, inhabité depuis 1954 et habité en mars 1999.
Un nouvel accord sur la pêche entre Séoul et Tokyo, qui doit remplacer celui de 1965, a fait l’objet de vifs débats en Corée car d’après cet accord, les îlots Dokdo se trouvent dans la zone de pêche commune, alors qu’ils n’apparaissent pas sur la carte annexée à l’accord, et les zones de pêche sont considérablement réduites pour les pêcheurs coréens. L’entrée en vigueur de cet accord, le 22 janvier 1999, a déclenché immédiatement une « guerre du poisson » entre la Corée et le Japon.
Malgré ces points épineux, l’ambiance est plutôt à la détente depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Dae-jung, qui a effectué une visite officielle au Japon en octobre 1998. En novembre, le gouvernement de Séoul a ouvert le marché culturel coréen aux films et à la musique japonais. Lors de la visite du Premier ministre japonais Obuchi Keizo, en mars 1999, il a été question de la première visite d’un empereur du Japon en Corée. Par ailleurs, la Corée du Sud et le Japon doivent organiser conjointement la Coupe du monde de football en 2002.
Au cours des années 1990, les relations franco-coréennes ont été marquées par la visite en Corée, en septembre 1993, de François Mitterrand, qui fut le premier chef d’État français à visiter ce pays. Le président sud-coréen Kim Young-sam effectua une visite en France en mars 1995. La France, qui, au sein de l’Union européenne, est le troisième partenaire économique de la Corée, après l’Allemagne et l’Angleterre, lui a fourni deux centrales nucléaires (Framatome, 1985) ; les voitures coréennes sont présentes sur le marché automobile français depuis 1992 ; le 3e conglomérat coréen, Daewoo, a trois usines (micro-ondes, tubes cathodiques) à Longwy ; le consortium dirigé par G.E.C.-Alsthom est choisi, en août 1993 (contrat signé en avril 1994), moyennant le transfert de technologie, pour la fourniture de 46 rames de T.G.V. de 20 voitures (2,1 milliards de dollars) pour la future ligne Séoul-Busan (411 km). G.E.C.-Alsthom a livré la première rame en mars 1998, mais les travaux de construction de la ligne ont pris du retard. L’achèvement de la ligne à grande vitesse, prévu pour 2002, a ouvert en 2004 : le KTX.
Économie
La Corée du Sud pratique un capitalisme libéral fondé sur l’économie de marché et caractérisé par un dirigisme étatique.
Sur une superficie de 99 400 km2, la population est passée de 29,9 millions d’habitants (205 hab./km2) en 1949 à 34,7 (357 hab./km2) en 1975 et à 45,2 (455 hab./km2) en 1996, ce qui place la Corée du Sud parmi les pays où la densité de population est la plus forte. L’accroissement démographique a diminué, passant de 1,70 p. 100 en 1975 à 0,88 p. 100 en 1996, ce qui est dû à la diminution des taux de natalité et de mortalité. Mais cela a entraîné le vieillissement de la population. L’urbanisation rapide a été rendue possible grâce à la forte mobilité des gens. L’industrialisation a drainé les jeunes vers les villes, dont le nombre d’habitants représentait 24,5 p. 100 de la population totale en 1955, 48,4 p. 100 en 1975 et 85,7 p. 100 en 1995. La population de Séoul est passée de 1,6 million d’habitants en 1955 à 6,9 en 1975, puis à 11 en 1993, année à partir de laquelle elle commence à diminuer (10,3 en 1998) au profit des villes satellites. La grande agglomération de Séoul comprend une mégalopole, Incheon (2,3 millions d’habitants) et 18 villes satellites, dont la population totale était de 18,7 millions en 1995, soit 42 p. 100 de la population coréenne. Il existe également cinq autres métropoles : Busan (3,8 millions), Daegu (2,4), Gwangju (1,3), Daejeon (1,3), Ulsan (1,1).
Le produit national brut s’est accru de façon spectaculaire, passant de 2,8 milliards de dollars (107 dollars/hab.) aux prix courants en 1961 à 480 milliards (11e rang mondial, 10.548 dollars/hab.) en 1996, année où les indicateurs économiques étaient à leur niveau le plus élevé ; ils ont considérablement diminué en 1997 et en 1998, en raison de la grave crise financière et monétaire qui a éclaté en novembre-décembre 1997. Pendant ce temps, la part des secteurs dans la composition du P.N.B. s’est fortement modifiée. L’agriculture a vu sa part s’abaisser, de 40,1 à 7,7 p. 100 entre 1961 et 1996. En revanche, l’industrie et la mine ont fait un bon spectaculaire, passant de 15,2 à 29 p. 100 ; le tertiaire, de 44,7 à 63,3 p. 100.
Le taux de croissance économique, qui était très élevé (10,5 p. 100 par an en moyenne entre 1966 et 1980), est tombé à 7,5 p. 100 en 1981-1985 avant de remonter à 10,7 en 1986-1990. La Corée a réalisé des records de croissance économique avec 11,9 p. 100 en 1986, 12,3 p. 100 en 1987 et 12 p. 100 en 1988. Mais le rythme s’est ralenti à 6,9 p. 100 en 1989, 9,5 p. 100 en 1990 et 9,1 p. 100 en 1991. Le taux moyen annuel de la croissance du P.N.B. est de 7,0 p. 100 entre 1992 et 1996.
Cette croissance extraordinaire résulte des six plans quinquennaux de développement économique, dont le premier remonte à 1962. L’accent a été mis d’abord sur les industries légères à intensité de main-d’œuvre (contreplaqué, chaussures, textile, mécanique, électrique), puis sur les industries lourdes, chimiques et la technologie de pointe à intensité de capital : sidérurgie (Pohang Steel Co., la 2e plus grande entreprise sidérurgique mondiale après Nippon Steel), raffinerie, pétrochimie, chantiers navals, électronique, informatique, automobile. Des sites industriels ont été créés un peu partout. Des conglomérats, tels que Samsung, Hyundai, Daewoo, Lucky-Goldstar, Sunkyung, Ssangyong, Korea Explosives, Hanjin, Hyosung, jouent le rôle moteur de l’expansion. Les trente plus grands conglomérats représentent les deux tiers de la production industrielle et de la valeur des exportations, mais on leur reproche de monopoliser les crédits bancaires et le marché. Les restructurations et spécialisations dont ils font l’objet n’ont pas donné grand résultat.
Afin de financer les plans, il a fallu recourir massivement à la technologie et aux capitaux étrangers, d’où un endettement chronique. La dette extérieure de la Corée s’est élevée successivement à 157 millions de dollars en 1963, 1,2 milliard de dollars en 1963, 10,5 milliards en 1976 et 46,7 milliards, soit 56,2 p. 100 du P.N.B., en 1985. Si bien que la Corée était un des quatre pays les plus endettés du monde. Mais, grâce à son excédent commercial en 1986-1989, elle anticipa les remboursements, et sa dette fut ramenée à 29,4 milliards de dollars en 1989, avant de remonter à 31,7 milliards en 1990 et à 105 milliards en 1996.
Le montant cumulé des investissements étrangers en Corée est passé de 0,3 milliard de dollars en 1983 à 3,2 milliards en 1996, tandis que celui des Coréens à l’étranger ont fait un bond de 0,1 milliard de dollars à 4,2 milliards pendant la même période.
La Corée étant pauvre en ressources naturelles, son économie dépend fortement du commerce extérieur. Les exportations constituent toujours la priorité. La valeur des exportations est passée, aux prix courants, de 41 millions de dollars en 1961 à 129,7 milliards en 1996, soit multipliée par 3 163 en trente-cinq ans ; elle a donc été multipliée par 1 700 en trente ans ; celle des importations de 316 millions de dollars à 150,3 milliards, soit multipliée par 475. La Corée connut son premier excédent commercial en 1986 avec 3,1 milliards de dollars, et cette situation a duré jusqu’en 1989, lui permettant de dégager un excédent total de 23 milliards de dollars en quatre ans, ce qui a donné un excédent de la balance des paiements encore plus confortable de 31,4 milliards de dollars. Depuis 1990, la tendance s’est inversée. La Corée continue à enregistrer les déficits, sans cesse croissants entre 1990 et 1997, dus aux importations excessives d’équipements industriels et de produits de luxe dans une ambiance de surconsommation ; cette situation est générée par l’économie des « bulles », avec l’affluence massive de capitaux étrangers fluctuant à un taux d’intérêts extrêmement bas.
Le « miracle économique » de la Corée est dû, en partie, au coût salarial très bas et à la main-d’œuvre abondante, « docile » sous des régimes autoritaires et instruite (le taux d’analphabétisme est de 2 p. 100 en 1996, et la fièvre d’éducation règne toujours). Mais l’économie coréenne a perdu ces avantages depuis la démocratisation survenue le 29 juin 1987. S’estimant être les laissés-pour-compte de la croissance économique, les ouvriers ont réclamé tout, tout de suite. Cela s’est traduit par la création des syndicats libres d’entreprise (4 100 syndicats, avec 1,2 million de syndiqués en 1987, et 6 140 syndicats, avec 1,7 million en 1988), des conflits sociaux (3 700 cas de grève en 1987, 1 870 en 1988, 1 600 en 1989, 319 en 1990 et 230 en 1991). Les grèves ne se sont pas arrêtées entre 1992 et 1996, mais la plus grande a lieu en décembre 1996, lors du vote de la nouvelle loi sur le travail : flexibilité des horaires et non-paiement des jours de grève. La grève générale a été menée principalement par la deuxième confédération des syndicats (K.C.T.U., Korean Confederation of Trade Union, qui regroupe 1 300 syndicats avec 510 000 adhérents en décembre 1998), illégale aux yeux des autorités, avec une participation passive de la F.K.T.U. (Federation of Korean Trade Union, 8 700 syndicats avec 970 000 adhérents), docile au pouvoir, qui existe depuis longtemps. La loi remaniée a été votée en mars 1997 au mécontentement général du patronat et des syndicats, et les autorités ont finalement reconnu la K.C.T.U. La hausse des salaires était de près de 13 p. 100 par an en moyenne entre 1988 et 1996. Cette hausse continue a permis aux salaires des ouvriers coréens de se situer au niveau le plus élevé parmi les nouveaux pays industrialisés. La durée hebdomadaire du travail dans l’industrie a diminué : de 54,7 heures en 1986 à 46,7 en 1997. Dans le même temps, les entreprises ont perdu leur compétitivité sur le marché international, ce qui les a poussées à se délocaliser en Amérique, en Europe de l’Est, en Asie du Sud-Est, et notamment en Chine.
Les taux d’épargne et d’investissement se sont maintenus respectivement à un niveau élevé de 35,4 et de 35,2 p. 100, le taux de chômage était de 1,9 p. 100 (en 1996), mais l’inflation s’est élevée à 6,0 p. 100 en moyenne entre 1991 et 1996..
La crise économique sans précédent de 1997-1998
À la fin de 1996, les Coréens étaient fiers de voir leur pays se classer au 11e rang mondial en termes de P.N.B., avec un revenu par habitant supérieur à 10.000 dollars. Premier pays pour la production de puces à mémoires, deuxième pour la construction de navires, cinquième pour la construction automobile et la production d’acier, la Corée du Sud est enfin devenue, en décembre 1996, le 29e pays de l’O.C.D.E., « club des pays riches », et le deuxième membre asiatique (après le Japon) de l’organisation. Le gouvernement de Kim Young-sam vantait les mérites de la mondialisation ou la globalisation.
Mais la crise monétaire et financière, partie de Thaïlande, gagna l’Indonésie et toucha de plein fouet la Corée du Sud en novembre et décembre 1997. Au cours de l’été, la Thaïlande avait bénéficié d’un prêt d’urgence du Fonds monétaire international (F.M.I.) de 17,2 milliards de dollars et l’Indonésie de 33 milliards. Jusqu’au moment de l’éclatement de la crise, le gouvernement de Kim Young-sam, ignorant l’ampleur de l’endettement réel des entreprises et des banques coréennes, a considéré le prêt d’urgence du F.M.I. comme une humiliation ou une honte nationale. Mais l’endettement extérieur de la Corée (150 milliards de dollars, que les responsables financiers ont sous-estimé à 100 milliards) était tel qu’elle ne pouvait faire autrement. En 1996 et 1997, les conglomérats avaient beaucoup emprunté auprès des banques étrangères pour faire des investissements démesurés dans le monde entier.
Aucun responsable politique ni aucun institut de recherches n’avaient prévu cette crise qui allait frapper la Corée. Pourtant, il y avait des signes précurseurs : la faillite en série des conglomérats comme Kia (automobile), Hanbo (acier), Jinro (boissons alcoolisées), Dainong (agro-alimentaire), etc. dès le début de 1997.
La Corée voit la notation de sa crédibilité baisser ; les capitaux étrangers commencent à quitter le pays dès octobre ; le 8 novembre le krach a lieu à la Bourse de Séoul. La monnaie coréenne, le won, perd la moitié de sa valeur par rapport au dollar en un mois : de 900 wons pour un dollar en novembre à 1 900 wöns à la fin de décembre 1997. La 11e puissance économique du monde, au bord de la banqueroute, formule sa demande du « plus grand prêt (57 milliards de dollars, le record) » auprès du F.M.I. le 21 novembre, et l’accord est signé le 3 décembre. Ainsi, elle doit se plier aux contraintes imposées par l’organisation financière internationale. Les conséquences de la « tutelle du F.M.I. » sont douloureuses : fermeture des banques non solvables, faillite en série des entreprises, diminution des salaires de 20 à 30 p. 100, accroissement du chômage, dont le taux est passé de 2,5 p. 100 en juillet 1997 à 7,9 p. 100 à la fin de 1998, soit 1,7 million de chômeurs. L’économie coréenne, après avoir connu tout de même une croissance de 4,9 p. 100 en 1997, a enregistré une baisse de sa croissance de 5,8 p. 100 au cours de 1998. Le P.N.B., qui avait atteint 480 milliards de dollars en 1996, est tombé à 437 milliards en 1997, puis à 283 milliards (niveau de 1991) en 1998, avec un revenu par habitant de 6 309 dollars. Cette baisse est accentuée par la conversion en dollars du montant du P.N.B. exprimé auparavant en monnaie coréenne, à la suite de la dépréciation du taux de change du wön.
En 1998, plusieurs grandes banques ont fusionné sous la forte pression du gouvernement. Les conglomérats sont amenés à se restructurer. Ils s’engagent à réduire d’un tiers le nombre des firmes sous leur contrôle et à baisser leur taux d’endettement au-dessous de 200 p. 100 (au lieu de plus de 500 p. 100 en avril 1998), à pratiquer une gestion plus transparente, à ne pas accorder leur garantie aux prêts d’une autre société au sein du même groupe.
Depuis l’éclatement de la crise, le taux de change du won est progressivement remonté à 1 500 wons pour un dollar, en mars 1998, puis à 1 150 wons en janvier 1999. Les exportations sont passées de 136,1 milliards de dollars en 1997 à 133,2 (dont 2,2 provenaient de la collecte d’or auprès des citoyens) en 1998. Dans le même temps, les importations sont passées de 144,6 milliards de dollars à 93,3. L’excédent de 39,9 milliards de dollars dégagé en 1998, est dû uniquement à une forte diminution (30 p. 100) des importations. La réserve monétaire disponible s’élève à 50 milliards de dollars en février 1999 contre 6 milliards un an auparavant. Le nombre des emplois proposés commence à augmenter. Ce sont autant de signes de frémissement de l’économie sud-coréenne après une année extrêmement difficile. La Corée espère retrouver même une petite croissance de 3 p. 100 en 1999.
____________________
RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE POPULAIRE DE CORÉE (Corée du Nord)
La république populaire démocratique de Corée est un pays socialiste fondé sur l’idéologie Juche (djoutché), qui se traduit par une économie autonome (autarcie) et une défense nationale indépendante. Elle fut dirigée, de 1945 à 1994, par Kim Il-sung (Kim Il-söng), « grand leader », secrétaire général du Parti des travailleurs (Rodong-dang) et président de la République. Depuis le décès de Kim Il-sung survenu le 8 juillet 1994, la Corée du Nord est dirigée par son fils aîné Kim Jong-Il. Dans ce régime totalitaire, les proches parents et amis des Kim occupent les postes clés dans l’appareil étatique.
Le Parti des travailleurs a la prérogative sur tout l’appareil étatique. Il est dirigé par le Comité central (145 membres), qui comprend le secrétariat, le bureau politique, dont l’instance suprême est le présidium (5 membres) créé en 1985, et différentes commissions. Le Comité central conduit la politique, planifie et dirige l’économie. Le Congrès du parti a lieu tous les dix ans environ, et le VIe date d’octobre 1980.
Le pouvoir législatif est détenu par l’Assemblée populaire suprême, composée de 615 députés élus pour quatre ans. La dernière élection a eu lieu en août 1998. Les candidats uniques sont désignés par le Parti des travailleurs, et ils recueillent un résultat proche de 100 p. 100 des votants. Le président de cette assemblée est le chef de l’État d’après la Constitution du 27 décembre 1972. Le président est assisté par le Comité populaire dont relève le Conseil d’administration, pouvoir exécutif dirigé par un Premier ministre.
La Cour suprême dépend de la présidence de la République, et les magistrats des tribunaux sont désignés par l’Assemblée populaire.
Histoire
En 1945, l’armée soviétique, qui occupait la partie nord de la péninsule, reconnut le Comité populaire comme pouvoir représentatif des Coréens. Dès octobre, Kim Il-sung, né le 15 avril 1912, apparut devant la foule. Le 8 février 1946, Kim Il-sung, alors secrétaire général du Parti des travailleurs (Parti communiste au début) fondé le 10 octobre 1945, devint président du Comité populaire provisoire. À la suite des élections générales du 19 février 1947 fut formée une Assemblée populaire dont l’exécutif fut le Comité populaire avec Kim à sa tête.
Après la fondation de la république de Corée au Sud le 15 août 1948, le Nord organisa, le 25 août, les élections des députés à l’Assemblée populaire suprême, qui adopta une Constitution et désigna Kim Premier ministre. Créée le 9 septembre 1948, la R.P.D.C. fut proclamée le 18 du même mois. L’armée populaire fut mise en place le 8 février 1949, après le départ des troupes soviétiques.
C’est à cette époque que Pak Hön-yöng, leader des forces gauchistes dans la partie sud, se réfugia au Nord et devint vice-Premier ministre. Après la « guerre de libération de la patrie » (Guerre de Corée, 1950-1953), déclenchée par Kim Il-sung le 25 juin 1950, qui fut un désastre, il fallait désigner les coupables. En août 1953, Pak et treize autres dirigeants venus du Sud furent arrêtés, onze d’entre eux exécutés. En 1958, les dirigeants des factions pro-chinoise (yönanp’a) et pro-soviétique (soryönp’a) tentèrent de prendre le pouvoir. Mais ils furent éliminés par les partisans de Kim, réclamant la « renaissance par ses propres forces » (charyök kaengsaeng). De là fut définitivement établi un système monolithique sous la direction incontestée de Kim Il-sung.
Dénonçant le révisionnisme et l’hégémonisme soviétiques et se méfiant de la révolution culturelle en Chine, le régime pratiqua une politique d’équidistance à l’égard de ces pays. Il appliqua une politique visant à construire un pays indépendant en matière d’économie (autosuffisance) et de défense nationale. Pour ce faire, le régime lança, en 1963, le mouvement « à l’allure de Chollima » (cheval légendaire capable de parcourir 1 000 lieues en une journée) afin d’inciter les masses au travail. Dans la même optique, Kim adopta, en mars 1967, l’idéologie Juche (ne compter que sur ses propres forces) ou « kimilsungisme », qui deviendra une espèce de « religion d’État ». Le 27 décembre 1972, la Corée du Nord adopta une nouvelle Constitution d’après laquelle Kim Il-sung, Premier ministre jusqu’alors, prit le titre de président de la République, et Pyongyang, capitale provisoire, devint la « capitale révolutionnaire ».
Le régime est caractérisé par la présence de proches parents de Kim aux postes clés. Kim Jöng-il, né en 1942, fils du président et de sa première épouse décédée en 1949, entra sur la scène politique à partir de 1972 grâce au mouvement des petits groupes des « trois révolutions » idéologique (endoctrinement des masses), culturelle et technologique. Kim junior apparut comme le successeur de son père vers la fin des années 1970. Lors du VIe congrès du Parti des travailleurs en octobre 1980, Kim Jong-il « cher dirigeant » devint l’un des cinq membres du présidium du bureau politique du Comité central du parti. Mais le régime avait du mal à le faire reconnaître en tant que successeur de son père par ses alliés étrangers.
Une rencontre historique au sommet entre les présidents du Nord et du Sud avait été prévue pour les 25-27 juillet 1994 à la suite de bons offices de l’ancien président américain Jimmy Carter, mais Kim Il-sung mourut subitement le 8 juillet 1994. Les relations au niveau gouvernemental entre le Nord et le Sud restent dans l’impasse depuis cette date, malgré un développement significatif dans les échanges commerciaux.
Après le décès de son père, Kim Jöng-il prend les rênes du pouvoir. En décembre 1994, il est nommé commandant suprême des armées. Homme secret, Kim junior apparaît rarement en public et ne reçoit pratiquement pas de visiteurs étrangers, ce qui amène les spécialistes à s’interroger sur sa personnalité, ses intentions et ses capacités à diriger le pays. En attendant la fin du deuil national de trois ans décrété pour le président défunt, on spéculait sur la date de sa prise de fonctions à la tête de l’État et du parti. Suite à la disparition des vieux compagnons de Kim Il-sung, Kim junior a procédé à la promotion de centaines de généraux et a placé ses proches à des postes de commande dans les armées. Le 8 octobre 1997, il est désigné secrétaire général du Parti des travailleurs, et enfin, il accède à la présidence de la Commission de la Défense et au poste de chef de l’État lors de la réunion plénière de l’Assemblée populaire (Parlement) en septembre 1998. Ainsi, il est à la tête des trois appareils fondamentaux du régime nord-coréen : l’État, le parti et l’armée.
Sur le plan diplomatique, Pyongyang est lié, depuis 1961, par des accords d’alliance avec la Chine et l’U.R.S.S., mais a dû habilement équilibrer ses rapports avec ses grands frères lorsqu’ils se disputaient sur la question d’hégémonie. Pyongyang s’est trouvé isolé quand Séoul a établi des relations diplomatiques avec l’U.R.S.S., et avec ses pays satellites. Ces relations ont continué après la chute du bloc de l’Est. La Corée du Nord est abandonnée par son ex-alliée, l’U.R.S.S., puis la Russie qui, elle-même en difficulté économique, exige désormais que le pétrole qu’elle fournit à Pyongyang soit payé en devises et au prix du marché. Pyongyang s’est alors efforcé de se rapprocher davantage de Pékin. Kim Il-sung a visité la Chine en septembre 1990 et en octobre 1991.
Par ailleurs, la Corée du Nord cherche à normaliser ses relations avec le Japon, mais les négociations piétinent depuis 1990. Elle essaie également d’améliorer ses rapports avec les États-Unis qu’elle n’a jamais cessé de dénoncer comme « impérialistes », en multipliant les contacts.
Économie et société
L’économie nord-coréenne est fondée sur la nationalisation et la collectivisation à 100 p. 100, achevées en 1958. Elle est centralisée, planifiée et dirigée par le Parti des travailleurs.
Dans ce « paradis socialiste », l’individu est pris en charge par l’État, de la naissance à la mort. La scolarisation et les soins médicaux sont gratuits ; l’habillement et l’alimentation sont rationnés mais à bas prix ; le logement est attribué contre un loyer modique. Les habitants vivent dans un luxe collectif. En revanche, leurs salaires sont très bas ; les produits de luxe, vendus dans les magasins, sont hors de prix ; les gens n’ont pas le droit de circuler librement et sont soumis à un endoctrinement et à un travail forcé afin de réaliser les objectifs fixés. Sous un totalitarisme anachronique, le culte des Kim père et fils est poussé à son paroxysme.
La Corée du Nord a une superficie de 121 000 km2. Elle connut une forte diminution de sa population pendant la guerre de Corée. Elle comptait 9,7 millions d’habitants (80 hab./km2) en 1949, mais seulement 9 millions en 1955 puisque, en plus des morts dus à la guerre, près d’un million de personnes avaient fui le régime communiste pour aller s’installer au Sud. Depuis, la population s’est accrue à un rythme rapide pour atteindre 22,5 millions d’habitants (186 hab./km2), avec un taux d’accroissement annuel de 1,7 p. 100 en 1996. La population urbaine représente 62 p. 100 de la population totale.
Le Nord était favorisé, au départ, par la présence des industries lourdes que les Japonais y avaient laissées. En 1945, il produisait 92 p. 100 de l’électricité, 86 p. 100 des combustibles, 82 p. 100 des produits chimiques, 78 p. 100 des minerais de la péninsule. Pyongyang bénéficia aussi de l’aide économique de ses alliés socialistes pour un montant total de 1 845 millions de dollars courants pour la période 1945-1960, 378 millions pour 1961-1970, 725 millions pour 1971-1980, soit un total de 2 948 millions de dollars dont 52 p. 100 en provenance d’U.R.S.S. et 31 p. 100 de Chine.
Avant la guerre, le pouvoir a lancé deux plans annuels de développement (1947, 1948) et un plan biennal (1949-1950), et, après la guerre, il a mis en œuvre un plan triennal (1954-1956), un plan quinquennal (1957-1961), un plan septennal (1961-1967) prolongé jusqu’en 1970, suivi de trois autres plans septennaux (1971-1976 avec une année de réajustement, 1978-1984, 1985-1991).
Le P.N.B. est passé de 1,4 milliard de dollars (125 dollars/hab.) à 22,8 milliards (1 065 dollars/hab.) entre 1961 et 1990. L’économie nord-coréenne, après avoir enregistré un taux de croissance remarquable avec 8,5 p. 100 en moyenne par an en 1961-1970, a subi ensuite une décélération accentuée : 5,8 p. 100 en 1971-1980, 2,6 p. 100 en 1981-1988. Après, la croissance est négative : — 5,3 p. 100 en 1989 et — 3,7 p. 100 en 1990. Le P.N.B. est estimé à 20,8 milliards de dollars en 1995 et la croissance économique est négative de 3 p. 100 ou 4 p. 100 par an entre 1991 et 1995.
La superficie des terres cultivées est de 2,1 millions d’hectares en 1987, dont 12 p. 100 appartiennent aux fermes d’État, et le reste est partagé par 3 843 coopératives agricoles. Le climat est rude. La production agricole n’est plus suffisante à cause du manque d’engrais chimique et de fréquentes inondations. La quantité de céréales manquante est estimée à 2 millions de tonnes par an. Les famines ont obligé les autorités à réduire la ration de riz, de 600 g par jour pour un homme en 1985 à 450 g en 1992, puis à 300 g en 1997.
Le commerce est nationalisé, et le commerce extérieur ne joue qu’un rôle secondaire, répondant aux seuls besoins de la réalisation des plans. La valeur des exportations est de 1,6 milliard de dollars et celle des importations de 2,9 milliards de dollars en 1990. Elle est de 1 milliard de dollars pour les exportations et de 1,9 milliard pour les importations en 1996.
Le système de Daean, lancé en 1961, fait du comité du Parti des travailleurs l’organe de gestion des entreprises. La croissance industrielle a été très forte dans les années 1950-1960, puis le rythme s’est ralenti : 39,2 p. 100 en moyenne par an en 1954-1960, 12,8 p. 100 en 1961-1970, 16,3 p. 100 en 1971-1976 et 12,2 p. 100 en 1978-1984. Elle est capable de produire des équipements lourds tels que machines-outils, presses lourdes, tracteurs, excavatrices, véhicules. Pourtant les Nord-Coréens s’aperçurent que ni l’U.R.S.S. ni les pays socialistes de l’Europe de l’Est n’étaient en mesure de lui fournir de nouvelles technologies. Alors, ils s’adressèrent au Japon et aux pays européens, ce qui entraîna un endettement. La dette extérieure passa de 3,4 milliards de dollars en 1978 à 7,8 milliards en 1990, dont 2,7 milliards à l’égard des pays occidentaux. P’yöngyang fut déclaré en cessation de paiement en août 1987. La dette extérieure de la Corée du Nord s’élève à 1,6 milliard de dollars en 1996.
La Corée du Nord souffre des conséquences de son isolement international et de la pénurie alimentaire. Ainsi, la quantité de pétrole fournie par la Russie fut diminuée de moitié, passant de 800 000 tonnes en 1987 à 400 000 en 1990. Aujourd’hui les usines vieillottes tournent au-dessous de 30 p. 100 de leur capacité, faute d’énergie. L’impasse dans laquelle se trouve Pyongyang se traduit par de nombreuses défections, de simples citoyens aux plus hauts dirigeants : un idéologue du régime nord-coréen, Hwang Jang-yöp, et un ambassadeur en poste au Caire, en 1997, des militaires, des acteurs de cinéma. La plupart de ces transfuges vivent en Corée du Sud, et quelques-uns aux États-Unis.
Malgré les aides alimentaires d’organismes internationaux comme la F.A.O., l’O.M.S., l’U.N.I.C.E.F., Médecins sans frontières, et de pays comme la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis, les Nord-Coréens souffrent d’une carence alimentaire aiguë, à la suite des inondations successives qui ont détruit une grande partie des récoltes ces dernières années.
____________________
Les relations inter-coréennes : de la tension à la détente
Le 38e parallèle demeure un reliquat de la guerre froide. Au nord de cette zone démilitarisée de 4 kilomètres de largeur sur une longueur de 346 kilomètres, la Corée du Nord dispose d’une puissante armée de 1 160 000 hommes ; au sud, la Corée du Sud possède une armée de 680 000 hommes, et les États-Unis maintiennent 37 000 soldats. Depuis 1953, les invectives et les dialogues de sourd se succèdent, ponctués par des événements tragiques provoqués par le Nord : le détournement d’avions civils sud-coréens vers Pyongyang en 1958 et en 1969 et d’un avion civil japonais en 1970 ; l’envoi de 31 commandos pour assassiner le président Park en janvier 1968 ; la capture d’un navire de renseignements américain, le Pueblo, en février 1968 et un avion de renseignements américain EC 121 abattu en avril 1969 ; des tunnels, creusés sous la zone démilitarisée, découverts en 1974 ; l’assassinat de deux soldats américains à coups de hache en août 1976 ; l’explosion d’un Boeing de la Korean Airlines (KAL), en Birmanie, en novembre 1987 (115 disparus) due à une bombe qui avait été posée par des terroristes nord-coréens dont une fille fut arrêtée et jugée à Séoul.
Toutefois, dans ce climat très tendu, le Nord et le Sud ont établi dans différents domaines des contacts qui, jusqu’en 1992, n’ont pas donné de résultats tangibles, sauf en 1972, 1984-1985, 1991-1992.
Dans le domaine sportif, les deux pays ont tenté, à de nombreuses reprises depuis 1963, de former une équipe commune, pour n’y parvenir qu’en 1991. Une équipe conjointe de tennis de table a participé aux 41es championnats du monde, en avril-mai à Chiba au Japon, et une autre au 6e championnat mondial de football junior, en juin au Portugal, arborant un drapeau à l’effigie de la péninsule coréenne sans la ligne de démarcation. L’équipe féminine de tennis de table, sous le nom de Korea, a même remporté une victoire historique, en battant celle de Chine. Arirang, la chanson folklorique coréenne la plus populaire, a été jouée en guise d’hymne national, suscitant l’émotion de tous les Coréens de chaque côté du 38e parallèle.
Dans le domaine civil, savants et artistes du Nord et du Sud ont noué des contacts à l’étranger : en Chine populaire, où il y a une région autonome (à Yuanben) des Coréens, au Japon, en Europe et aux États-Unis. En novembre 1991, une délégation de femmes nord-coréennes, conduite par Yö Yön-gu, a franchi le 38e parallèle pour participer à un séminaire organisé par les femmes sud-coréennes.
Dans le domaine commercial, il y a eu un seul contact entre les hommes d’affaires du Nord et du Sud dans un pays tiers en 1989, mais le nombre des contacts est passé à 11 en 1990 et à 118 en 1991. Jusqu’à présent, il existait seulement un commerce indirect, via Hong Kong et la Chine, qui s’est chiffré à 25 millions de dollars en 1990 et à 190 millions en 1991. De cette somme, 166 millions représentaient les marchandises nord-coréennes importées par le Sud, ce qui constituait une sorte d’aide économique déguisée de la part du Sud. Le 27 juillet 1991, un cargo chargé de 5 000 tonnes de riz sud-coréen a quitté le port de Mokp’o à destination de Najin au Nord. En échange, les Nord-Coréens ont livré 30 000 tonnes de charbon et 11 000 tonnes de ciment. C’est le premier échange commercial direct entre le Nord et le Sud. Pyongyang a invité aussi les dirigeants des groupes sud-coréens : Hyundai en 1990, T’ongil en 1991, Daewoo en 1992. En janvier 1992, Pyongyang a annoncé la création de zones franches industrielles à Najin et à Chongjin. Ces mesures prouvaient la volonté de Pyongyang d’introduire les capitaux sud-coréens et étrangers, mais cette initiative timide ne donna pas de résultat significatif.
Dans le domaine humanitaire, les Croix-Rouges des deux Corées menaient, depuis 1971, des négociations sur la question des familles séparées. Le 30 août 1972, les représentants de la Croix-Rouge du Sud se rendirent à Pyongyang. Les négociations se poursuivirent jusqu’en 1977 en vain. Toutefois, en 1984, le Nord accorda au Sud une aide alimentaire à la suite d’une inondation. Le Sud l’accepta uniquement pour garder le contact avec le Nord. Entre le 20 et le 23 septembre 1985, les Croix-Rouges des deux Corées organisèrent une visite simultanée à Séoul et à Pyongyang des familles séparées : 151 membres comprenant la délégation, une troupe d’artistes, des journalistes et une cinquantaine de membre des familles séparées pour chaque côté.
Les relations au niveau gouvernemental ont pris une tournure spectaculaire en 1991. En 1972 déjà, le président Park Chung-hee avait reçu à Séoul le vice-Premier ministre du Nord, Pak Chung-ch’öl, et le président Kim Il-sung avait eu un entretien avec Yi Hu-rak, directeur du K.C.I.A. Puis, Pyongyang et Séoul publièrent, le 4 juillet, un communiqué commun affirmant leur volonté de réunification. Un comité de coordination Nord-Sud fut créé par la suite. Jusqu’en 1977, il s’est réuni plusieurs fois avant de disparaître complètement.
C’est en 1989 que les deux parties reprirent les négociations sur une rencontre des Premiers ministres. Elles parvinrent finalement à un accord en juillet 1990. Ainsi, lors de la première rencontre des pourparlers de haut niveau (5-7 sept. 1990), le Premier ministre nord-coréen, Yön Hyöng-muk, accompagné de 90 personnes, a franchi le 38e parallèle pour se rendre à Séoul. C’était la première fois qu’une visite d’un tel niveau avait lieu depuis 1948. Yön fut reçu par le président Roh Tae-woo. La deuxième rencontre eut lieu à Pyongyang (20-24 oct.). À cette occasion, le Premier ministre sud-coréen, Kang Yöng-hun, eut un entretien avec le président Kim Il-sung. Après la troisième rencontre à Séoul (12-15 déc. 1990), les pourparlers furent suspendus pendant un an.
Entre-temps, en mai 1991, il était clair que la Corée du Sud entrerait à l’O.N.U. sans problème, la Chine populaire ayant affirmé son intention de ne pas user de son droit de veto. La Corée du Nord décida alors de poser, elle aussi, sa candidature en renonçant à demander l’entrée commune des deux Corées (comme un seul pays) à l’O.N.U. Les deux Corées sont entrées simultanément à l’O.N.U. le 17 septembre 1991.
Quant aux pourparlers de haut niveau, Pyongyang ajourna la quatrième rencontre prévue en août 1991 sous prétexte qu’il y avait danger de contamination par les Sud-Coréens, quelques cas de choléra ayant été signalés à ce moment-là, mais, en réalité, dans l’attente de l’issue du coup d’État manqué à Moscou.
Les pourparlers furent repris pour la quatrième fois à Pyongyang avec le nouveau Premier ministre sud-coréen Chöng Wön-shik (23-24 oct.). C’est lors de la cinquième rencontre (12-13 déc.) à Séoul que les deux Premiers ministres Yön Hyöng-muk et Chöng Wön-shik ont abouti, le 13 décembre 1991, à un « accord sur la réconciliation, la non-agression, la collaboration et les échanges entre le Nord et le Sud ». Accord-cadre qualifié d’« historique », le pacte stipule plusieurs points importants des relations entre les deux parties, mais il reste lettre morte. Les relations au niveau gouvernemental se trouvent au point mort depuis le décès de Kim Il-sung survenu en juillet 1994, malgré quelques investissements sud-coréens au Nord et les échanges commerciaux qui prennent de l’ampleur.
Concernant les armes nucléaires, le Nord était soupçonné d’abriter, dès 1985, à Yöngbyön, à 90 kilomètres au nord de Pyongyang, des installations destinées à fabriquer la bombe atomique. Cette affaire, connue depuis 1987, rebondit en 1991. Afin de dénucléariser la péninsule, le Sud accepta le retrait des armes nucléaires américaines, lequel s’est discrètement achevé le 18 décembre 1991. Le 31, les deux parties parvinrent à un accord de dénucléarisation. En outre, le Nord signa, en janvier 1992, un accord sur l’inspection de ses installations par l’Agence internationale de l’énergie atomique (A.I.E.A.).
En avril 1993, le président sud-coréen Kim Young-sam proposa des pourparlers quadripartites (États-Unis, deux Corées et Chine) en vue de conclure un traité de paix qui remplacerait l’armistice de 1953. Quelques réunions eurent lieu entre les représentants des quatre pays. Pendant ce temps, on découvrait, le 18 septembre 1996, l’infiltration de 26 commandos nord-coréens dans la province du Kangwon, à une centaine de kilomètres au sud de la ligne de démarcation, s’échappant d’un sous-marin échoué ; 13 ont été abattus, 11 se sont suicidés, un a disparu et un seul fut capturé vivant. En juin 1998, un autre sous-marin nord-coréen s’est fait prendre dans les filets d’un pêcheur sud-coréen, avec à son bord neuf hommes qui s’étaient donné la mort ; un autre submersible (avec un corps à l’intérieur) a été découvert au sud de la péninsule en décembre 1998.
Quant à la question du programme nucléaire nord-coréen, Washington et Pyongyang sont parvenus après de multiples péripéties, le 21 octobre 1994, à un accord qui prévoit le gel du programme en échange de la fourniture de deux centrales nucléaires civiles et de pétrole. À cet effet, il a été créé, en mars 1995, la K.E.D.O. (Korean peninsular Energy Development Organisation), organisme chargé d’exécuter l’accord de 1994. Séoul va financer 70 p. 100 de ce programme. La K.E.D.O. a inauguré le début des travaux de construction d’une centrale nucléaire civile à Kümho dans la province du Hamgyongnam en Corée du Nord, le 19 août 1997, en présence des délégations des pays concernés (Corée du Sud, États-Unis et Japon). Le maître d’œuvre de la construction est Korea Electric Power Co. Mais, pour autant, Pyongyang ne renonce pas à perfectionner ses systèmes d’armement. Le 31 août 1998, la Corée du Nord a réussi à lancer un missile balistique à trois étages d’une portée de 1 500 km, à la surprise générale.
Les relations entre le Sud et le Nord sont plus actives dans les domaines culturel et économique. Le quotidien sud-coréen Choong’ang Ilbo a pu envoyer quatre missions culturelles en Corée du Nord en 1997-1998. Le fondateur du groupe Hyundai, Chung Ju-yöng, originaire d’un village qui se situe juste au nord de la ligne de démarcation, a franchi celle-ci, le 16 mai 1998, pour une visite d’une semaine avec, en cadeau, cinq cents vaches chargées sur une cinquantaine de camions. Il est le premier homme d’affaires à avoir franchi cette ligne. Lors de sa deuxième visite au Nord (27-31 oct. 1998) avec un autre troupeau de cinq cents une vaches et une vingtaine de voitures en cadeau, il a rencontré le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il. Chung Ju-yöng est une des rares personnalités étrangères qui aient pu le rencontrer depuis qu’il se trouve à la tête du pays. Le groupe Hyundai a mis en service une visite touristique, pour les Sud-Coréens, au nord de la ligne de démarcation, dans les monts Geumgang (Kumkang), à partir du 18 novembre 1998. Bien que ces touristes ne puissent avoir aucun contact avec les Nord-Coréens, le voyage au Nord des Coréens du Sud marque un tournant historique dans les relations entre les deux pays. Hyundai est également parvenu à obtenir un contrat exclusif portant sur le développement et l’exploitation des sites touristiques autour des monts Geumgang (Kumkang), pendant trente ans, moyennant une redevance de 942 millions de dollars concernant la première période qui va jusqu’à 2005. Le premier versement de 25 millions de dollars a lieu le 1er février 1999, après que les autorités sud-coréennes ont donné leur autorisation.
Ce qui est paradoxal, c’est que le Nord n’a cessé de faire des tentatives d’infiltration de ses agents dans la partie méridionale de la péninsule tandis qu’il négociait avec le groupe Hyundai sur le plan économique, et malgré une certaine bonne volonté du gouvernement de Kim Dae-jung dans le cadre de sa « politique du soleil » vis-à-vis du Nord. Pyongyang menace toujours de reprendre son programme nucléaire destiné à fabriquer la bombe atomique, alors même que les habitants souffrent d’une grave pénurie alimentaire. Tout cela constitue autant d’éléments d’instabilité qui pèsent sur la péninsule coréenne et qui laissent supposer que la réunification n’est pas pour demain.
© 2003 E.U.