02.09.2003
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Venise 威尼斯
VÉNÉTIE / VENETO
"Troisième et dernier jour... quelques captures d'images nostalgique vue de la fenêtre de la chambre. Une image improbable à notre époque et pourtant réel : le transport de marchandise par voie fluviale et force humaine - Et oui, Venise est une ville piétonne sans voiture, sans moto et également sans vélo. La preuve que même à travers le temps, Venise a garder un peu de son atmosphère d'antan (et sans pollution lié à la circulation!). Visite de l'île de Giudecca et du Nord de Venise, moins touristique, où les vrais mais rares vénitiens vivent... agréable et reposant. Les habitants font sécher leur linges aux fenêtres, les enfant jouent au ballon et boivent un peu d'eau à fontaine d'eau au coin de la rue tandis que les plus grands boivent un verre à la terrasse d'un café de quartier et dans lequel nous prenons une glace sous le soleil resplendissant. Il nous reste peu de temps, nous dîner rapidement dans un Spizzaco, un fast food italien (du groupe Auto grill) puis nous récupérons nos bagages à l'hôtel où nous nous dirigeons vers la gare Santa Luccia. Nous profitons d'un dernier moment avec tous les touristes assis sur les marches de la Gare. Derniers moments d'une ville aux beautés immenses et inimaginables. Arrivederci e a presto...
Je crois que j'aime Venise... Ce ne sera certainement pas mon dernier voyage dans la cité lacustre... Venise, entre terre et mer... Revoir Venise avant qu'elle soit engloutie (chaque année, les fondations de la cité s'enfoncent dans la mer, malgré les fonds colossaux pour rehausser les habitations...)"
République de Venise
Nées de la boue des lagunes, les
petites Venises initiales constituent longtemps des refuges pour les populations
romaines en fuite devant les Lombards. Un centre s’affirme cependant assez vite,
celui formé par les îles réaltines où s’installent, avec les principaux groupes
de réfugiés, les chefs mandatés par Byzance. En deux siècles le Rialto se
développe et une cité prend corps autour du sanctuaire consacré à San Marco,
d’abord sur la rive gauche du Canal grande . Grâce aux liens maintenus avec
l’Empire romain d’Orient, la cité construit son empire dalmate et lance ses
flottes vers la Méditerranée orientale. Au XIe siècle, affranchie de toute
subordination et devenue l’alliée de Byzance contre les Normands, Venise peut
organiser l’État, s’établir solidement en Romanie comme dans l’Orient croisé,
régler ses premiers litiges sérieux avec un Empire byzantin déjà affaibli et
qu’elle contribue à vaincre en 1204. C’est désormais la puissance: un véritable
empire colonial est bâti en amphithéâtre des terres dalmates à la mer Égée, la
Crète formant le plus fort maillon de cette chaîne de comptoirs et d’étapes.
Avec énergie, les Vénitiens abattent toute résistance pour consolider la Romanie
gréco-vénitienne qui, pour une bonne part, ne disparaîtra qu’avec la République.
Un tel triomphe est dû aux qualités de caractère des Vénitiens, à leur sens
prodigieux de l’État, qui fait que chaque citoyen se voue aux tâches collectives
avec une abnégation totale, rare dans les autres communes italiennes. Ni
démocratie ni principat, aux mains des grandes familles dès le XIIIe siècle,
l’État vénitien est évidemment géré dans l’intérêt de ces patriciens marchands,
mais il reste soucieux d’une certaine responsabilité sociale. De même il veille
avec continuité à ses relations internationales, développant un réseau de
renseignements souple et efficace. Au XVe siècle la République achève de
fortifier sa puissance italienne en s’emparant de quelque 12 000 kilomètres
carrés de terre ferme, du Frioul à la Lombardie. Elle semble alors un danger
pour la liberté italienne mais, trop occupée en Orient contre les Turcs, menacée
bientôt par les Habsbourg en Italie même, la République s’épuise avant de
choisir une neutralité qui à l’usage se révélera pernicieuse pour elle.
Malgré l’éclat du décor urbain et la fécondité prodigieuse de ses artistes, de
ses peintres surtout, en dépit d’une grande hardiesse dans ses rapports avec la
papauté, le déclin est là dès le XVIIe siècle. Les classes dirigeantes sont
atteintes d’une langueur civique peu capable de susciter le moindre
renouvellement. Quelques timides efforts au XVIIIe siècle ne changent rien à la
situation et Bonaparte, en 1797, met fin à un État devenu peu consistant.
Cependant, l’esprit de liberté n’a pas fui l’étonnante cité, on le voit en 1848.
Intégrée au royaume d’Italie en 1866, Venise reste de toute façon l’incomparable
témoin d’un passé prestigieux dont la survie intéresse tous les Européens.
1. Lente consolidation de la cité (VIe-XIe
s.)
Ville très miraculeuse (miraculosissima civitas , dira Pétrarque), ville par
excellence dirons-nous, parce que née de rien et due uniquement à la volonté des
hommes, Venise tarde à se fixer dans la zone amphibie des lagunes, dans ses
innombrables îles et îlots, dont beaucoup disparaissent sous le flux de la
marée, parfois d’une grande ampleur (acqua alta ). Les masses alluviales
apportées par les fleuves, la Brenta en particulier, risquent d’autre part de
colmater les lagunes en joignant peu à peu la terre ferme aux cordons littoraux
(lidi ). Paysage mouvant et d’apparence tranquille, mais qui recèle une
constante menace d’enlisement. La première consolidation fut donc d’ordre
physique et imposée par les conditions naturelles: accroître la superficie des
îles les plus stables, stabiliser le niveau lagunaire en maintenant ouvertes les
principales passes (porti ).
Dans un cadre aussi sévère l’homme paraît avoir peu de chance. De fait, aux
derniers siècles de l’Empire romain, les centres importants étaient tous situés
sur la terre ferme: Ravenne, Padoue et surtout Aquilée, métropole religieuse et
port sur le confin vénéto-istrien. Mais, avec les invasions barbares, la route
terrestre perdit son intérêt au profit de la route lagunaire. Les quelques
habitants qui y demeuraient, mariniers et sauniers, accrurent leur rôle de
transporteurs, jusque-là réduit. Ils mènent la vie fruste que décrit ainsi
Cassiodore: «Toute leur ardeur s’emploie à travailler les salines; au lieu de
charrue et de faux, ils font tourner les cylindres; de là vient toute leur
richesse puisque, grâce à la vente du sel, ils se procurent ce qu’ils n’ont pas
produit.»
Ces activités sans relief se poursuivent sous les souverains ostrogoths puis
sous l’exarque de Ravenne, considérés comme des représentants de l’Empereur
romain. Avec la brutale invasion lombarde qui emporte Padoue et Aquilée, tout va
changer: les propriétaires et leurs dépendants se réfugient au-delà des lagunes,
à Malamocco, autour des îles réaltines ou, plus à l’est, au Grado. Cette zone
littorale demeure sous l’autorité byzantine, comme en témoigne l’inscription
découverte à Torcello en l’honneur du maître des soldats, l’empereur d’Orient
Maurice. Cette situation ne change pas jusqu’au Xe siècle: de 803 à 810, les
Francs de Charlemagne tentent de s’emparer des lagunes que défend la flotte
dépêchée par Nicéphore Ier; le pacte romano-carolingien de 814 reconnaît
l’appartenance des lagunes à l’Empire byzantin. C’est alors que s’esquisse
l’État, sous la conduite du doge Agnello Partecipazio (810-827): le siège en fut
le groupe d’îles centré autour du Rialto et où sont déposés, en 828, les restes
glorieux de saint Marc.
Dans cette cité encore petite et toujours subordonnée à Byzance, les doges
affermissent leur pouvoir sans parvenir à le rendre absolu. À l’extérieur, les
succès sont importants contre les pirates slaves de Croatie, contre les Arabes
et contre les Hongrois. La prospérité commerciale est notable, axée sur
Torcello, ce grand emporium cité par le basileus Constantin VII (913-959). Avec
le doge Pietro II Orseolo (991-1008), la pacification intérieure s’achève, les
liens avec Byzance prennent un caractère plus contractuel (traité de 992),
tandis que Zara et les îles dalmates se lient plus étroitement à Venise,
toujours avec l’accord impérial. Ainsi se construit l’empire adriatique de
Venise.
À la fin du XIe siècle, les progrès de cette cité encore modeste s’accentuent:
en premier lieu, l’indépendance complète est réalisée à la faveur du concours
naval prêté par les Vénitiens à l’empereur Alexis Comnène (1081-1118) contre les
Normands, dont l’ambition de fermer l’Adriatique constituait une menace
redoutable. En mai 1082, Alexis assure à ses alliés d’énormes avantages
commerciaux dans tout son Empire, sauf en mer Noire. À l’égard de l’Occident,
l’attitude vénitienne est toute de prudence: sans se mêler aux querelles qui
opposent la papauté aux empereurs germaniques, les Vénitiens veillent à
maintenir ouvertes les routes de l’Adige vers le col du Brenner et celles du Pô
vers Pavie. Ainsi, vers 1100, Venise a consolidé ses positions commerciales en
même temps que son indépendance, aux confins de l’Orient et de l’Occident.
2. Les victoires décisives (XIIe-XVe
s.)
Au contraire de Gênes, Venise n’entre pas d’emblée dans les expéditions de
croisés: sans doute, à partir de 1100 et surtout en 1122-1124, elle aide les
rois de Jérusalem et s’assure ainsi des comptoirs à Tripoli, et surtout à Tyr.
Mais, à tout prendre, la Syrie intéresse assez peu les Vénitiens. Leur vraie
fortune est en Romanie byzantine où ils bénéficient de privilèges exceptionnels,
régulièrement renouvelés par les empereurs Comnène. Les documents conservés
montrent l’ampleur des relations, la place occupée par les négociants vénitiens
à Constantinople, à Corinthe et à Thèbes où ils tiennent le marché de l’huile et
de la soie. À Constantinople, les Mairano organisent le trafic dans toute la
Romanie avec l’aide de leurs démarcheurs; les îles elles-mêmes, comme la Crète
et Chypre, sont à présent touchées.
Un tel dynamisme ne gêne pas seulement les rivaux génois et pisans, il agace les
sujets du basileus et inquiète les autorités byzantines. En mars 1171, Manuel
Comnène (1143-1180) tente d’abattre la puissance vénitienne dans l’Empire en
faisant arrêter les marchands et en saisissant leurs biens. En vain: après la
mort du basileus et malgré la hargne des Grecs (le massacre des «Latins» en
1182), les dommages subis sont amplement compensés et le trafic vénitien en
Romanie est plus intense que jamais. Il est vrai que le pouvoir byzantin
s’ingénie à retirer d’une main ce qu’il donne de l’autre, ne serait-ce qu’en
développant les privilèges conférés aux Génois et aux Pisans. Le contentieux est
donc mal apuré et la défiance grandit. Or Venise est devenue un État puissant:
le 24 juillet 1177, la paix entre le pape Alexandre III et l’empereur Frédéric
Barberousse s’est conclue sur son territoire. Après des décennies de lutte, les
Normands de Sicile ont passé un accord avec la République. Seule la Dalmatie est
difficile à dominer, en raison de l’esprit d’autonomie municipale qui y règne et
de l’appui intéressé que fournissent les souverains hongrois.
Les institutions se précisent alors: aux vieilles paroisses (contrade ) se
superposent les six «sestiers» (quartiers) visibles sur le plan (vers 1176). Ces
divisions urbaines, anciennes et nouvelles, sont l’ossature des assemblées: l’arengo
populaire, le Conseil des sages, esquisse du Grand Conseil, et le Petit Conseil
de six membres, institué en 1178 et qui entoure le doge. Celui-ci perd de ses
attributs régaliens mais conserve son caractère viager; son élection fait
l’objet d’une procédure toujours plus compliquée qu’achève la ratification
populaire. Interprètes de la volonté de l’État, ces magistrats furent choisis
parmi les hommes politiques expérimentés des anciennes comme des nouvelles
familles (case ): Ziani, Dandolo, Tiepolo. Le doge prête serment d’observer les
articles de sa promissio , fixés dès l’élection d’Enrico Dandolo (juin 1192). De
multiples magistratures ou officia sont mises en place pour assurer une gestion
efficace et minutieuse de l’État que tous servent sans rechigner. Le patriotisme
et le sens élevé de l’intérêt général ont ainsi écarté dès la fin du XIIe siècle
toute forme de gouvernement de type monarchique; toutefois, des doges dotés
d’une forte personnalité viseront au pouvoir personnel. L’encadrement
institutionnel suffira à faire échec à ces tentatives.
Assurément le doge Enrico Dandolo (1192-1205) représente l’une de ces
personnalités: fort âgé mais d’une expérience et d’une volonté hors du commun,
connaissant parfaitement la Romanie et ses problèmes, Dandolo utilisa au mieux
le rassemblement insuffisant des croisés de la quatrième Croisade au Lido, leur
impuissance à réunir l’argent nécessaire au passage et, plus encore, ce large
sentiment de défiance qui animait alors les Occidentaux contre les Byzantins;
les agissements du jeune prétendant grec Alexis IV Ange firent le reste.
L’expédition franco-vénitienne gagna Constantinople qu’elle prit deux fois,
l’intermède de la Restauration ayant tourné court. Le 12 avril 1204, les alliés
franco-vénitiens sont maîtres de la Reine des villes et se partagent l’Empire
byzantin. Venise s’adjuge une part de la Thrace, les îles de l’Égée et de la mer
Ionienne, le Péloponnèse. «Seigneurs du quart et demi de la Romanie», les doges
rivalisent désormais avec les plus puissants souverains. Si tous les territoires
réservés ne sont pas occupés, les Vénitiens s’assurent rapidement la Crète,
pivot de leur Empire; en outre, la mer Noire leur est ouverte. Brisant les
résistances autochtones, les Vénitiens installent leur domination sans partage
sur la Crète qu’ils peuplent de colons militaires, établissent leurs comptoirs
des Détroits jusqu’à Corfou et exercent leur protectorat sur les seigneuries de
l’Égée (duché de Naxos). Constantinople peut bien revenir aux Byzantins de
Nicée, gardiens de la foi orthodoxe et de l’unité grecque, en 1261; Venise n’en
poursuit qu’avec plus de détermination la construction de son Empire colonial de
Romanie, organisé et administré à son image par des délégués élus pour une brève
période et gouvernant toujours en collège (regimen ).
Puissance impériale, Venise développe alors son commerce dans toute la
Méditerranée et pénètre dans l’Atlantique («la mer de La Rochelle»). Toutefois
l’Orient demeure le terrain de choix: les frères Polo et le jeune Marco
atteignent les déserts d’Asie centrale et Pékin, où le grand Khan Kubilaï engage
Marco à son service. Après vingt ans de séjour en Extrême-Orient, les Polo
réintègrent Venise en 1295 pour y reprendre leurs affaires par le système des
colleganze ou petites sociétés: quand les marchands concluent beaucoup
d’affaires, les bénéfices s’accroissent d’une façon souple et moins risquée. Au
demeurant, l’État joue un rôle majeur: il dirige les constructions navales et
gère l’Arsenal qui, avec ses quelque mille deux cents ouvriers, fait rêver Dante
(Enfer , chant XXI). Des chantiers de l’Arsenal sortent les grandes galères de
guerre qui patrouillent dans le golfe et en Romanie, ainsi que les galères du
trafic qui, groupées en convois (mude ), effectuent les voyages réguliers vers
la Romanie, l’Égypte et la Flandre. Les épices, le coton, le sucre, la soie
mais, plus encore peut-être, les céréales, les bois et les vins s’entassent dans
les dépôts vénitiens, avant leur réexpédition vers l’Occident et, notamment, les
pays germaniques qui ont leur établissement à Venise (fondaco dei Tedeschi ).
Malgré la concurrence génoise que trois guerres parviennent à réduire, Venise
est alors au sommet de sa puissance. Le pouvoir dans l’État tombe définitivement
aux mains des grandes familles (fermeture ou serrata du Grand Conseil, 1297).
Mais la lourdeur des tâches et la complexité des affaires firent que le Grand
Conseil délégua à des commissions spécialisées issues de lui le soin des
problèmes particuliers; la principale de ces commissions, le Sénat, prit
rapidement une part prépondérante dans le gouvernement. Ses cent vingt membres
réglaient les questions économiques, la conduite des guerres et de la politique
étrangère (instructions aux ambassadeurs, audition des rapports présentés par
eux, ou relazioni ). En vain la conjuration de Bajamonte Tiepolo tente-t-elle,
en 1310, d’interrompre l’évolution vers une oligarchie trop stricte; en 1355, un
échec sanglant est infligé au doge Marino Faliero, accusé de menées
monarchistes. À la fin du XIVe siècle, l’État est définitivement consolidé et
installé dans les formes aristocratiques qu’il conserva jusqu’à la fin.
L’édifice constitutionnel est illustré par le schéma ci-contre.
3. Un majestueux équilibre (XVe-XVIe
s.)
Très imbu de la puissance coloniale de sa ville, le chroniqueur Marino Sanudo
Torsello marque bien le destin de celle-ci: «les Vénitiens ont été nourris dans
l’eau», écrit-il. La maîtrise de la mer est toutefois difficile à conserver: les
Génois, certes, relâchent leur emprise dès la fin du XIVe siècle, mais les Turcs
deviennent alors redoutables. Quand le sultan Mehmed II s’empare de
Constantinople en 1453, Venise sait qu’elle devra durement lutter pour la
sauvegarde de ses positions, en dépit des tentatives d’accommodement et du
maintien de certains trafics avec le Levant ottoman. Aussi, pour mieux défendre
l’empire de Romanie, où la Crète, enfin pacifiée, fournit de riches produits
(bois, blé, vins, coton, sucre), la République estime qu’il lui faut parfaire sa
puissance continentale. N’a-t-elle pas failli succomber à l’encerclement de ses
rivaux italiens, Génois en tête, lors de la terrible guerre de Chioggia
(1378-1381)?
Maîtres de Trévise en 1339, les Vénitiens entreprennent leurs conquêtes majeures
sous l’impulsion du doge Francesco Foscari (1423-1457). Après l’élimination des
Carrare de Padoue dès 1406, ce sont les Visconti de Milan qui sont à abattre:
trente années de combats, menés avec l’appui des Florentins, sont nécessaires
pour s’emparer de Brescia et de Bergame et pour consolider la mainmise sur le
Véronais. Le condottiere Francesco Sforza, longtemps au service de Venise, étant
devenu maître de la Lombardie, il sera plus facile de s’entendre: en mai 1454,
un accord général est conclu entre Venise, Milan et Florence. Cette paix de Lodi
permet aux Vénitiens d’utiliser les nouvelles forces acquises dans l’Italie
padane pour l’inéluctable combat contre les Ottomans. Une longue guerre
(1463-1479), éprouvante pour Venise, conduit les Turcs dans le Frioul, tandis
que tombent Négrepont (l’Eubée) et Argos. Cependant l’établissement de la
domination vénitienne sur l’île de Chypre constitue une compensation appréciable
(1489). La menace ottomane, illustrée par un bref conflit en 1499-1502 (perte de
Modon), n’est plus la seule. En Italie même, Venise voit se multiplier ses
ennemis que viennent renforcer des compétiteurs étrangers, rois de France et
souverains d’Espagne et d’Autriche. La ligue de Cambrai et le désastre d’Agnadel
(mai 1509) mettent la République à deux doigts de sa perte, tout en révélant ses
capacités militaires et diplomatiques: en 1518, les villes de terre ferme
retournent avec joie sous le lion de saint Marc. Celui-ci détend maintenant ses
griffes: paix avec Charles Quint en 1529, puis entente inquiète avec Philippe II
et son oncle Ferdinand Ier. Au reste, Venise doit s’assurer des appuis en
Occident pour résister aux Ottomans: mais le triomphe de Lépante (7 octobre
1571) ne peut effacer l’abandon de Chypre. L’entente avec la France paraît plus
payante.
En dépit des menaces extérieures, la puissance économique est grande: certes,
les profits maritimes sont moins abondants et peu sûrs, mais la production
industrielle se développe (laines, verrerie, cuir, glaces, ébénisterie) et les
progrès agricoles sont notables (mise en culture de la lagune de Brondolo,
aménagement de la vallée de l’Adige et Frioul). De plus en plus, les patriciens
placent leurs revenus dans l’exploitation de la terre; l’un d’eux se fait le
théoricien de l’agriculture (Alvise Cornaro).
Le décor urbain se fixe en une ordonnance à la fois majestueuse et pleine de
fantaisie. Avec ses 168 500 habitants en 1563, Venise est l’une des grandes
capitales européennes, célèbre par son luxe et par son carnaval. C’est à cette
époque qu’est achevé le pont du Rialto, tandis que s’élèvent la Bibliothèque,
les Procuraties et de somptueux palais (palazzo Loredan dû à Pietro Lombardo).
L’imprimerie des frères Manuzio est un centre de recherches; ses éditions
grecques sont célèbres. Par ses communautés allemande, grecque, albanaise et
juive, Venise constitue un milieu très ouvert aux courants internationaux et, de
ce fait, fort tolérant. Les grands peintres Titien, Véronèse et Tintoret rendent
le faste urbain et la vérité singulière des êtres.
4. Le déclin
Revers extérieurs et langueur interne
La neutralité semble le but de toute l’action politique mais peut-elle même
suffire à conserver tout l’acquis? Les Habsbourg intriguent et bâtissent, aux
frontières de la République, un ensemble territorial dangereux; en Méditerranée
orientale, les Turcs ne relâchent jamais leur pression; dans l’Adriatique,
Ottomans et Habsbourg sont également préoccupants. Pour assurer la paix, il faut
soutenir un effort permanent: armements coûteux, astuce et rouerie diplomatiques
qui suscitent le mépris, enfin difficulté à maintenir le trafic maritime devant
la concurrence, non seulement des ports atlantiques mais aussi des ports
méditerranéens hispano-italiens et même français. La France demeure la puissance
amicale et utile: elle aide la République à faire échec à l’interdit lancé par
le pape (Paolo Sarpi défend avec brio les droits de l’État, 1605-1625), elle la
soutient contre Madrid (complot du marquis Bedmar, 1615-1617). En retour, la
neutralité vénitienne reste bienveillante à l’égard de la politique française,
comme le prouve l’action d’Alvise Contarini au congrès de Westphalie (1648).
Mais l’appui français est d’un poids très faible contre les adversaires
irréductibles et si puissants que sont les Turcs; la Crète fut conquise malgré
vingt-quatre ans de résistance et une défensive opiniâtre à Candie (1644-1669).
Le beau retour que constitua, en 1687, la conquête du Péloponnèse, terre à demi
ruinée, ne pouvait constituer une compensation.
Amoindrie dans son empire, la République est désormais au centre des intrigues
européennes, point d’écoute privilégié mais aussi lieu de tractations et de
trahison: la ville regorge d’espions prêts à favoriser l’étranger. L’esprit
civique s’enlise chez beaucoup, tandis que décroît l’activité économique: lutter
contre les Hollandais apparaît dérisoire. Il est vrai que le marché intérieur
reste important et la fonction régionale du port de Venise s’affirme. Mais la
maison d’Autriche s’emploie à détruire le monopole adriatique et écrase l’Italie
de Naples à Milan. La seigneurie a d’ailleurs besoin des Autrichiens, ces
dangereux voisins. En dépit de ses quatre millions de sujets italiens, grecs et
dalmates, Venise fait pâle figure et n’ose plus rien: sa neutralité l’isole de
toute alliance sérieuse et elle est inefficace. L’esprit réformateur des
Lumières pénètre peu les cercles responsables, ultra-conservateurs et qui
persistent à voir dans l’ordre politique vénitien le système parfait; le peuple
n’est pas mieux avisé, regardant le régime corporatif comme le plus propre à lui
garantir l’emploi, bien menacé pourtant par le ralentissement de l’activité
industrielle (constructions navales et textiles).
La ville est cependant le rendez-vous de ceux qui apprécient la douceur de
vivre, les fêtes et le jeu. On y mène ce que Goethe appelle l’existence facile
entre les plaisirs de la musique (Vivaldi, Galuppi) et ceux du théâtre
(Goldoni). Mais les peintres demeurent au premier plan; ils expriment avec
entrain ce temps plein de liesse et de réjouissances (Guardi, Canaletto et
surtout Tiepolo).
Fin de l’État; survivance de la cité
Incapable de se réformer et accablée par une dette publique de près de cent
millions de ducats vers 1790, la République semble à beaucoup ce «gouvernement
traître et lâche» dénoncé par Bonaparte. Sur son territoire se déroulent les
opérations de la guerre austro-française (1796-1797); après le massacre des
Français à Vérone (17 avril 1797), Français et Autrichiens s’entendent pour
faire disparaître l’État millénaire: le 12 mai 1797, le Grand Conseil déclare
l’État dissous et le doge Daniele Manin laisse la place aux jacobins locaux, en
attendant les troupes autrichiennes installées en vertu du traité de Campoformio
(janvier 1798). Ce qui restait de l’empire est partagé.
Mort de Venise? Tant de siècles de liberté ne sauraient s’oublier et, dans les
combats pour le Risorgimento , les milieux patriotes de Venise tiennent leur
place: en 1848-1849, sous la conduite de Manin, la ville résiste aux Autrichiens
plus d’une année. En 1866, la Vénétie rentre dans l’Unité italienne et Venise
n’est plus qu’une préfecture. La cité dont Goethe avait bien senti la
décrépitude physique attire les âmes mélancoliques (Byron, Wagner, Thomas Mann).
Barrès le dira: «Cache-toi, Venise, sous ta lagune – la plainte chante encore,
mais la belle bouche est morte.»
Le problème de la survie de cette ville «sacrée» (Le Corbusier) est posé avec
vigueur. Mais les données en sont ambiguës: la situation des lagunes a amené la
création de puissantes industries mécaniques et pétrochimiques, surtout après
1925; la population jeune quitte la vieille cité humide pour les nouveaux
centres de Mestre et de Marghera; les pétroliers défilent devant le palais
ducal, additionnant les funestes effets de la pollution et des ondes de choc qui
ébranlent les fondations de monuments augustes. Le sel, l’acide sulfurique, les
nebbie (brouillards) et l’acqua alta , plus redoutable qu’autrefois, conjuguent
leur action (inondations de 1966). L’U.N.E.S.C.O. et les pays européens aident
l’Italie à sauver cette cité immuable d’apparence et pourtant si menacée;
l’homme y retrouve une certaine qualité de vie dans un cadre d’une troublante
beauté. Mais sauver Venise n’implique-t-il pas une nouvelle définition de ses
fonctions vis-à-vis de son arrière-pays et de ses activités indispensables?
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